Les Talbot
Je ne me rappelle plus la dernière fois que j’ai rêvé.
De longues et interminables nuits sans sommeil, les paupières closes, à attendre les premières lueurs de l’aube.
J’étais constamment sur le fil du rasoir, sombrant aisément dans l’inconscience tout en maintenant un contrôle maîtrisé de lucidité pour ne pas tomber dans un sommeil profond. Je ne dormais pas, je veillais.
J’avais souffert de plusieurs troubles du sommeil, d’hallucinations et de rêves éveillés à mes débuts. Je maitrisais à présent de nombreuses techniques de méditation et étais désormais capables de m’assoupir seulement quelques minutes par jour afin de recouvrer mes forces.
Je me levais de mon matelas posé à même le sol et étirais mon corps fatigué, allumais un cône d’encens à l’odeur boisée et commençais mes étirements.
Ma chambre n’avait rien de confortable. J’avais calé le lit dans un coin de la pièce, une vieille lampe de chevet pour m’éclairer, un métronome pour méditer, et quelques bouteilles d’eau soigneusement alignées le long du mur. Une petite fenêtre donnait sur la cour intérieure de l’immeuble et m’apportait suffisamment de lumière durant la journée pour éclairer la pièce.
Mon domicile était chichement agencé. Les autres pièces, comme le salon ou la cuisine, semblaient abandonnées. Je n’avais jamais ressenti le besoin ni l’utilité de polluer mon espace de vie avec les dernières nécessités du monde moderne. Je me contentais simplement du strict minimum.
Assez pour manger, me laver et me reposer.
Ma seule distraction était peut-être l’écriture, ce qui expliquait la présence d’une table et d’une chaise dans le salon. Je couchais sur papier mes émotions, mes pensées, ce qui me permettait de garder les pieds sur terre pour ne pas sombrer dans la folie. Plusieurs piles de cahiers étaient empilées un peu partout dans l’appartement, chaque pile constituant une année complète de ma vie au sein de l’Ordre.
Je ne saurais dire si j’aurai un jour la force de tout passer en revue, mais je me confortais à l’idée qu’ils seraient peut-être un jour survolés par celui ou celle qui prendrait la relève lorsque je ne serai plus en mesure de continuer.
J’avais vécu de nombreuses interventions, j’en venai à en oublier les victimes.
Je me consolais à l’idée qu’ils n’étaient plus des êtres humains, simplement des coquilles vides. Un réceptacle pour une chose qu’il valait mieux garder emprisonné.
L’Ordre n’aurait certainement pas approuvé le fait que je transmette toutes ces informations par écrit. Après tout, nous étions censés garder ces pratiques secrètes, mais je m’en foutais. Nous n’étions qu’une poignée à avoir été formée à la pratique du rite d’emprisonnement ; je ne craignais donc pas de me faire taper sur les doigts.
Le manque de sommeil me faisait tourner la tête, l’esprit embué comme après une mauvaise cuite. Mes nerfs me faisaient tenir, associés à un régime essentiellement constitué de sucre et de caféine pour maintenir ma vieille carcasse en forme.
Je sortis mon mug, le seul que j’utilisais depuis ces dix dernières années, et me versai un restant de café de la veille. Le goût, à la fois amer et acide, m’arracha une grimace. Je ne prêtais plus vraiment d’importance à la saveur, mais davantage à l’effet que cela me procurait.
J’attrapai une barre protéinée au beurre de cacahuète dans un tiroir de la cuisine et allai m’installer à la fenêtre.
Nous étions en plein mois d’octobre. Le ciel gris donnait une teinte spectrale à la ville, nuancée par les couleurs de l’automne qui nappaient le feuillage des arbres de pourpre et de bronze. La cacophonie des klaxons, mêlée au bruit du marteau-piqueur et aux sirènes des ambulances, sonnait comme une douce mélodie à mes oreilles.
La vie suivait son cours, chaque jour aussi similaire que le précédent. Une foule d’individus s’activait dans les rues, s’ignorant les uns les autres, trop occupés au bon déroulement de leur journée.
C’était un spectacle affligeant, mais je me délectais de leur ignorance.
Un martèlement à l’entrée me tira de ma contemplation.
Depuis combien de temps étais-je en train d’observer la rue ?
Le temps semblait s’être suspendu l’espace d’un instant. Je repris mes esprits, confus, et me dirigeai vers la porte d’entrée, le pas mal assuré. Je déverrouillai la porte de toutes ses protections en prenant garde à ne pas retirer le sel étalé sur le pas de la porte. Je respirai longuement avant de regarder par le judas.
Franck attendait sur le porche, le regard aussi vide que le mien. Il se balançait d’un pied sur l’autre nerveusement, comme à son habitude, en se frottant le lobe de l’oreille.
J’ouvris péniblement, vêtu seulement d’un t-shirt froissé et d’un caleçon qui avait connu des jours meilleurs. L’air froid s’engouffra dans l’appartement, comme animé d’une volonté propre à s’inviter dans ma modeste demeure. Franck entra sans même échanger un regard.
Les formules de politesse n’avaient plus vraiment d’importance entre nous. Nous nous étions habitués à accomplir ensemble les missions qui nous incombaient sans partager plus que des rapports purement professionnels.
Franck empestait le tabac froid et l’alcool bon marché. Nous avions chacun notre façon de nous maintenir en forme, bien que, pour ma part, je tenais à préserver un tant soit peu une hygiène de vie acceptable, si l’on oubliait mon addiction pour les sucreries.
Mon visiteur semblait en bien mauvaise posture depuis notre dernière rencontre. Son teint blafard et ses orbites creusées et noircies lui donnaient un air de camé. Une barbe imparfaite et grisonnante dévorait le bas de son visage, tandis que ses cheveux en bataille lui donnaient un air fou. Seuls ses yeux d’un bleu clair et froid contrastaient avec la monotonie de son accoutrement.
Franck se dévêtit de son imperméable, ouvrit la fenêtre et s’alluma une cigarette, comme à son habitude. Il semblait avoir perdu du poids, sa carcasse décharnée peinant à remplir sa chemise jaunie par la nicotine.
— Nous avons un nouveau signalement, souffla-t-il de sa voix rauque. Tout est dans le dossier, si tu veux y jeter un œil.
Il abattit une pile de documents sur la table du salon avant de repartir en contemplation devant la fenêtre ouverte. J’observai mon invité longuement avant de me saisir du dossier en question. Le cachet de cire avait déjà été brisé, preuve que mon hôte avait pris connaissance des événements relatés par l’Ordre.
Je découvris les photos d’une jeune fille d’une quinzaine d’années, souriante, son visage encore juvénile présentant toute l’innocence de son âge.
Kathlyn Talbot, quatorze ans. Une adresse qui ne m’évoquait rien, et une flopée d’autres informations concernant sa famille, ses fréquentations et ses appartenances religieuses.
Baptisée, catholique pratiquante, fille unique…
— Je ne sais pas si j’ai encore la force de continuer, Oz, murmura Franck. Je me pensais assez fort pour surmonter toutes les atrocités que nous avons pu commettre, mais je doute de pouvoir vivre avec la mort d’une gamine sur la conscience…
— Nous ne tuons personne, lui rappelai-je.
Une petite enveloppe kraft contenant une cassette audio avait été ajoutée au porte-documents.
— Tu ne t’es jamais questionné sur ce que nous faisions ? m’interrogea-t-il. Et si nous avions tort ? Que tout ceci n’était qu’une mauvaise interprétation ? Un enchaînement de circonstances qui nous pousse à croire que nous faisons est légitime…
Je me frottai les yeux, conscient que la tournure de la conversation pouvait aisément dégénérer.
— Ce n’est pas vraiment le moment d’avoir ce genre de conversation, répliquai-je froidement. L’Ordre existe depuis je ne sais combien de siècles et je doute que remettre en question ses principes et ses fondements nous amène des réponses. On ne choisit malheureusement pas nos interventions. Et on ne peut pas se laisser submerger par nos émotions au point de laisser ces événements ignorés !
Je laissai le silence pesant de la pièce suspendre notre conversation pour le moment.
— Je ne ressens aucune fierté à faire ce que nous faisons, continuai-je, mais nous devons le faire, c’est tout…
Franck étouffa un ricanement rocailleux, semblable aux rouages usés d’une vieille machine.
— Ton manque d’empathie m’impressionnera toujours, Oswald. J’aimerais avoir cette même capacité à pouvoir fermer les yeux tout en les gardant grands ouverts.
Franck envoya son mégot par la fenêtre avant de sortir une énième cigarette qu’il cala à la commissure de ses lèvres.
— Une enfant, c’est une première. Ne me dis pas que ça ne te fait rien !
— Ce que je pense n’a pas d’importance, chuchotai-je.
Un souvenir lointain remonta, comme une angoisse naissante dans le fond de ma poitrine. Je fermai les yeux un instant, me concentrant à chasser cette part de moi-même qui n’avait plus lieu d’exister. J’inspirai une grande bouffée d’air frais et la chassai doucement de mes poumons, de nouveau serein.
Je retournai au dossier que Franck m’avait apporté, lisant brièvement les premières pages, me concentrant davantage sur les dernières.
Les premières manifestations étaient survenues une semaine plus tôt, lorsque Kathlyn avait commencé à présenter des signes de démence majeures.
Ses parents, dans une incompréhension totale, avaient fait appel à toutes sortes de médecins, psychiatres et psychanalystes, sans toutefois obtenir de conclusions plausibles. L’état de Kathlyn ne faisait qu’empirer, et personne ne semblait être en mesure de l’aider ou de comprendre ce qui lui arrivait.
Les propos qu’elle tenait étaient incohérant. Victime de violentes hallucinations, la jeune fille se plaignait des odeurs épouvantables qu’elle dégageait ainsi que des chuchotements incessants qui ne la quittaient jamais. Tout était survenus spontanément, bien qu’aucun cas de troubles mentaux ni de maladies dégénératives héréditaires n’ai été découvert dans sa famille.
Après une semaine de lourds traitements, d’examens et d’analyses, les médecins restaient sans voix. Le mal qui rongeait l’adolescente était incompréhensible.
Monsieur et Madame Talbot avaient décidé alors de garder leur fille loin des hôpitaux, préférant prendre soin d’elle à leur domicile, dans un cadre moins aseptisé et plus convivial. Les événements qui suivirent furent malheureusement bien plus funestes.
La première nuit fut éprouvante pour la famille Talbot. Des événements inexplicables semblaient se produire lorsque Kathlyn délirait. Casper, le chien de la famille, à l’allure pataude et au caractère sympathique, avait été retrouvé mort et affreusement mutilé dans la cave.
Il semblait s’être lui-même dévoré les membres au point de s’étouffer avec sa propre chair, ne laissant que des moignons sanguinolents en guise de pattes. Le choc avait été terrible, d’autant plus que tout s’était déroulé dans la soirée sans que le chien n’émette le moindre son.
La dépouille de la pauvre bête avait été enterrée le lendemain matin dans le jardin, l’absurdité de cet acte délirant laissant la famille sans voix.
S’ensuivirent les chuchotements dans les murs la seconde nuit, les grattements incessants sous le parquet, les grondements sourds provenant de la cave. Monsieur Talbot pensait au début à une hallucination collective, conséquence du choc émotionnel de la veille, bien que des marques de griffures, quant à elles bien réelles, venaient lézarder le couloir menant à la chambre de leur fille.
Kathlyn avait été maintenue endormie à l’aide de puissants sédatifs, sans pour autant apaiser ses crises de plus en plus violentes.
La troisième nuit fut celle qui poussa la famille Talbot à contacter désespérément un prêtre qu’ils connaissaient de leur paroisse. Madame Talbot, cette fois-ci, avait surpris Kathlyn en lévitation à plus de deux mètres du sol, le corps arqué de façon grotesque, tandis que la chambre semblait se déformer, défiant toute logique physique.
Leur fille, ou plutôt cette aberration qu’elle était devenue, récitait d’une voix torve, dans un dialecte inconnu, une série de phrases ponctuées de claquements de langue, grondant comme une bête sauvage. Cette liturgie semblait résonner dans toute la maison, gagnant en intensité jusqu’à ce que tous les miroirs de la demeure volent en éclats.
Le prêtre en question, un certain père Mathew, était arrivé dans la soirée pour observer les manifestations qui se déroulaient chez les Talbot. Il ne rencontra cependant qu’une fin des plus sinistres.
Son corps, manipulé par une force incroyable et surnaturelle, avait été plié en tous sens comme une vulgaire poupée de chiffon. Ses membres disloqués avaient fini par se briser, ses os transperçant et déchirant ses chairs. Son cadavre fut récupéré alors qu’il n’avait passé que quelques minutes avec la jeune fille. Les clichés parlaient d’eux-mêmes et témoignaient de la violence de la manifestation.
La famille Talbot fut rapidement prise en charge par l’Ordre. Notre organisation restait suffisamment vaste et avait infiltré la plupart des réseaux juridiques et gouvernementaux. Des centaines de personnes œuvraient chaque jour à la censure d’informations sensibles afin de maintenir ces événements hors de portée du grand public, ce qui nous permettait d’effectuer des interventions en toute discrétion.
Franck et moi effectuions plusieurs missions par mois, traversant le pays pour endiguer les cas les plus problématiques. Nous étions, après tout, les seuls à pouvoir réellement intervenir, disposant à la fois de l’expérience du terrain, des connaissances et de la pratique de rites interdits.
Je ressentais une certaine nervosité en parcourant le dossier une seconde fois. Je n’avais, à ma connaissance, jamais rencontré de pronostic aussi virulent. Ce qui se développait normalement sur plusieurs semaines n’avait pris que quelques jours chez Kathlyn.
— Qu’est-ce que tu en penses ? demandai-je à Franck, occupé à palper son imperméable à la recherche d’un briquet.
— La distorsion a déjà eu lieu. Je pense que nous n’avons que quelques jours pour intervenir. J’ai ramené tout le nécessaire, la voiture est chargée et prête à partir.
Je bus mon restant de café d’un trait et engouffrai ma barre protéinée avant de quitter la pièce.
— J’ai le temps de prendre une douche ?
— Tu sais bien que non, répliqua sèchement Franck. Je t’attends à la voiture. Monroe est déjà sur place.

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