Shine a light on me

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La Panhard filait bon train.
Franck ne soignait pas son image, mais sa voiture, en revanche, était dans un état impeccable.

Nous avions quitté la ville depuis. Le paysage défilait sous mes yeux à une allure folle, mais je parvenais à me distraire, espérant ne pas passer trop de temps enfermé dans cette boîte de conserve.

Le plus dur lors des trajets en voiture avec Franck était certainement le fait qu’il ne parlait jamais. Le ronronnement du véhicule et les vibrations du plancher sous mes pieds m’aidaient à me détendre et à m’assoupir un instant.

Je me concentrais sur les sons environnants, tâchant de ne pas sombrer dans un sommeil profond. Le même souvenir, survenu plus tôt, semblait persister à se frayer un chemin jusqu’à mon cerveau. Je coupai son avancée en rouvrant les yeux, comptant le nombre de voitures que nous dépassions, les arbres, les poteaux électriques, n’importe quoi susceptible de me distraire pour ne pas sombrer.

J’ouvris mon thermos de café et bus de longues gorgées, le liquide bouillant brûlant ma trachée m’offrant une satisfaction réconfortante.

Je sortis de mon sac un paquet de bonbons acidulés, l’ouvris bruyamment et tendis le paquet à mon coéquipier. Ce dernier secoua la tête sans même échanger un regard, concentré sur la route.

— Tu ne fumes pas ? le questionnai-je, étonné de ne pas l’avoir vu s’allumer une cigarette depuis que nous avions quitté mon appartement.

— Je ne fume jamais en conduisant. Je tiens à conserver ma voiture en bon état.

Je ne pus réprimer un sourire.

Franck avait les mains crispées sur le volant depuis notre départ et se frottait nerveusement le lobe de l’oreille en soupirant toutes les vingt minutes.

— Tu veux que je conduise ?

— Hors de question, trancha-t-il. Nous avons encore une heure de route. Je tiens à ne pas perdre de temps inutilement.

Je tentais d’étendre mes jambes malgré l’espace ridicule qui séparait mon siège du tableau de bord et enclenchais l’autoradio.

Un bruit granuleux sortit du tableau de bord, petites parcelles de sons imparfaits. Je tournai la vieille molette en espérant pouvoir tirer quelque chose de cette antiquité.

Un riff de guitare résonna dans l’habitacle, tandis qu’une voix rauque fit grésiller les enceintes, suivie par une ligne de basse entraînante et une batterie maîtrisée.
The Midnight Special des Creedence. Je ne pus m’empêcher de taper du pied, le sourire aux lèvres.

J’observai le majeur de Franck battre le rythme sur le volant. Je me risquai à fredonner le refrain avant de monter le son.

Let the midnight special shine a light on me,
Let the midnight special shine a lovin’ light on me.

Franck semblait plus détendu, au point de laisser apparaître l’ébauche d’un sourire. Nous profitâmes du reste de la chanson en silence : le regard dans le vague pour moi, les yeux de Franck attentivement rivés sur la route.

Il éteignit la radio lorsque l’animateur reprit l’antenne.

— Merci, chuchota Franck.

Je le dévisageai, les sourcils levés.

— Je ne suis pas complètement mort à l’intérieur, tu sais…

Il laissa sa phrase en suspens, n’étant pas vraiment sûr de la direction que prendrait cette conversation.

— Je sais, Franck. Je n’en doute pas.

Un silence gênant envahit peu à peu notre espace. Aucun de nous n’était enclin à se lancer dans une conversation, même si nous en éprouvions le besoin par moments. Nous vivions une vie recluse et solitaire, incapables de nous accommoder d’un semblant de normalité. Notre perception du monde avait changé depuis que nous avions rejoint l’Ordre.

— J’étais professeur d’arts plastiques avant tout ça.

La voix tremblante de Franck brisa le mutisme dans lequel il s’était enfermé depuis des années. Il serrait maintenant le volant au point de faire blanchir la jointure de ses doigts fins ; son sourire avait disparu.

Franck n’avait jamais rien partagé avec moi depuis notre première rencontre, huit ans plus tôt. Il s’était simplement présenté un matin à ma porte avec un porte-documents similaire à celui que j’avais consulté dans la matinée et n’avait pas décroché un mot.

Je devais être de quelques années son aîné, mais son nouveau mode de vie l’avait fortement amoché. Il ressemblait à un sexagénaire épuisé et maladif à présent. Sa peau avait pris une teinte cireuse, son regard perdu n’exprimait plus rien : un vide, pesant et infini.

Les premières années étaient terribles pour les Témoins, et peu d’entre nous survivaient plus d’une dizaine d’années. Les remords, les cauchemars incessants, la culpabilité des actes que nous commettions… De quoi rendre fou n’importe quel individu sain d’esprit.

Franck était certainement sur sa dernière année de service. Je ne le voyais pas continuer ainsi encore longtemps. Il devait s’en douter lui aussi. Cela expliquait probablement la soudaineté de cette révélation.

— Ce que je préférais, c’était voir la perception des émotions et des espaces à travers les peintures de mes élèves. Le choix subtil des formes et des couleurs, des textures.

J’écoutais attentivement, incapable d’imaginer mon compère autrement que ce à quoi il ressemblait à présent. Je le vis retrouver le sourire, s’autorisant à revivre un souvenir qu’il avait sans doute maintenu enfoui au fond de lui depuis plusieurs années. Un sourire triste, lourd d’émotion.

— J’ai perdu le goût de peindre désormais…, termina-t-il, recouvrant son visage de cette neutralité glaçante qu’il arborait chaque jour depuis bientôt une décennie.

Franck sortit une flasque de l’intérieur de sa veste et en but une petite gorgée avant de me la tendre.

Je saisis la petite bouteille chromée et la portai à mes lèvres. Le goût puissant et tourbé du whisky m’arracha une grimace. Je le fis davantage par soutien envers Franck, et pour saluer le courage qu’il lui avait fallu pour me partager cette confession.

Je fouillai de nouveau dans mon sac et sortis l’enveloppe kraft contenant la cassette audio. La voiture n’était pas équipée d’un autoradio suffisamment moderne pour pouvoir l’utiliser. Il allait falloir attendre notre arrivée à destination pour découvrir ce qu’elle renfermait.

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