Sombre liturgie

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Nous arrivâmes en début d’après-midi devant la demeure des Talbot.
Elle était située à quelques kilomètres de la bourgade la plus proche et avait l’avantage de ne pas avoir de voisinage.

Un pick-up Chevrolet était garé devant la maison, ainsi qu’un van Dodge. Un policier d’une cinquantaine d’années y était adossé, mâchouillant un chewing-gum. Moustache en fer à cheval soigneusement taillée, lunettes aviateur et chapeau texan, Monroe ressemblait à un stéréotype de série télévisée.

Ce type était un véritable caméléon, capable d’endosser n’importe quel rôle. Médecin, prêtre, ambulancier… je ne saurais dire sous combien de couvertures différentes je l’avais vu faire son numéro...

Franck gara la voiture dans l’allée principale et alluma une cigarette dès qu’il fut à l’extérieur, la consumant à une vitesse folle avant d’en sortir une seconde. Monroe vint nous saluer, visiblement heureux de nous voir enfin sur place.

— Franck, Oswald, commença-t-il, ça faisait longtemps !

Je sortis difficilement du véhicule, massant mes jambes endolories par ce trajet qui m’avait semblé interminable. Mes articulations craquèrent tandis que je m’étirais. J’observai la maison, silencieuse et imposante. Nul n’aurait pu deviner ce qu’elle renfermait en son sein.

— Vous avez tout c’qu’il faut dans le Van, continua Monroe en passant ses deux pouces dans la ceinture de son jean. Les Talbot sont à l’intérieur. On a réussi à mettre la main sur tous les dossiers médicaux et sur les personnes impliquées. Un sacré bordel, si vous voulez mon avis !

Franck écrasa son mégot du bout de sa chaussure avant de se diriger vers le minibus.

— Et pour la gosse, vous avez fait le nécessaire ? interrogea-t-il, sans même prendre la peine de saluer Monroe.

— Sous anesthésie pour le moment. Avec un peu de chance, elle ne se réveillera pas de sitôt.

L’air ambiant était particulièrement sec, et je m’étonnai de devoir me dévêtir en plein mois d’octobre. Je sentais le soleil chauffer le sommet de mon crâne, m’éblouissant par moments.

Un silence anormal hantait les lieux, comme si chaque élément entourant la maison s’était tu. Seul le crissement de nos pas dans le gravier de l’allée menant au domicile des Talbot venait troubler ce calme inquiétant.

Je saluai brièvement Monroe d’un hochement de tête avant de suivre Franck.

L’intérieur du fourgon semblait bien plus vaste que l’extérieur. Un énorme coffre en bois, maintenu par des attaches, était solidement fixé aux parois du véhicule, tandis qu’une multitude de petites étagères recouvrait le peu d’espace restant.

Du matériel médical et chirurgical avait été mis à disposition, ainsi qu’une grande variété de flacons, de bocaux et d’autres outils plus archaïques destinés à mener à bien le rituel.

Je me saisis d’une bouteille noire scellée à la cire, de sauge séchée et d’un sac de sel. J’enfournais le tout dans mon sac à dos avant de prendre le livre de l’Ordre. Je caressai du bout des doigts sa couverture de cuir, patinée par les mains des nombreux Témoins qui l’avaient manipulée avant moi.

Franck avait commencé à détacher le coffre, qu’il enclencha sur un système de rails intégré au plancher du minibus. L’énorme boîte glissa sans effort en émettant un crissement strident, avant de tomber lourdement au sol dans un bruit sourd.

— J’aurai besoin d’un baladeur pour lire ça, demandai-je à Monroe en agitant la cassette devant lui.

Il acquiesça et se dirigea vers l’avant du véhicule, avant de revenir avec un walkman.

— Dites-moi lorsque vous serez prêts à rencontrer les Talbot, dit-il en calant un revolver à barillet dans son holster. J’ai dû faire le nécessaire pour les calmer, ils ne devraient pas opposer beaucoup de résistance.

J’ouvris le baladeur et insérai la cassette. J’enclenchai le bouton play avec une certaine réticence, ne sachant pas vraiment ce que cet enregistrement pouvait contenir.

La qualité du son était épouvantable. J’entendais distinctement la voix grésillante d’un homme psalmodier des phrases en latin incompréhensible, étouffée par les hurlements d’une femme, sans doute la mère de Kathlyn, présente lors des faits.

Cet enregistrement était sans aucun doute celui du père Mathew. Il avait jugé bon de capturer cet événement en audio, à défaut de pouvoir le filmer.

Un chant monocorde se répétait en boucle, sombre liturgie aussi terrifiante qu’hypnotisante. J’imaginais cette voix gutturale sortir de la bouche de Kathlyn, en lévitation dans sa chambre.

G’nì Rot kadar, ira ira
Tul rak tabar, iva iva
Fùgn’ thot igna, tula tula

Je me concentrai sur les sons étouffés, découvrant avec dégoût les cris du prêtre, les craquements sinistres de ses côtes cédant les unes après les autres dans un bruit sec, semblable à des branches que l’on briserait à mains nues. Un long râle agonisant suivit, puis le bruit flasque des viscères se répandant sur le sol… et enfin, plus rien.

L’enregistrement s’était arrêté.

Je rembobinai la cassette et relançai la lecture tout en m’approchant du porche. La porte était restée entrouverte, et je sentais déjà une odeur putride me caresser les narines. De nouveau, les craquements résonnaient dans les écouteurs.

Monroe me dépassa et pénétra dans la maison et nous fit signe de le suivre.

CRACK…

J’observai les griffures sur les murs, la porte menant à la cave…

CRACK…

Nous entrâmes dans un salon était de bonne taille. Une immense table à manger de plusieurs mètres trônait en pièce maîtresse dans une salle richement décorée.

CRACK…

Monsieur et Madame Talbot étaient attachés et bâillonnés, assis l’un en face de l’autre, et nous dévisageaient d’un regard suppliant. J’arrêtai le walkman et retirai les écouteurs.

Madame Talbot gémissait. Son mascara avait coulé le long de ses joues et imbibait désormais le bâillon qui la maintenait sous silence. Monroe contourna la table et s’installa sur une chaise entre le couple. Il retira ses lunettes et posa bruyamment son revolver devant lui.

Les gémissements cessèrent, laissant place à un silence pesant.

Franck se plaça en bout de table et s’alluma une cigarette. Je posai le livre de l’Ordre devant moi et sortis le flacon noir de mon sac.

Nous étions prêts à commencer.

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