Cosmic trip
Je brisai la protection de cire du flacon et retirai délicatement le bouchon. Une fine poudre blanche et volatile se mit à danser autour du goulot avant de disparaître totalement.
J’ouvris le Livre de l’Ordre, comme je l’avais fait bien de nombreuse fois auparavant, et parcourus de mes doigts ses pages jaunies par le temps. Une multitude de noms et de dates y était inscrite, pour la plupart raturés grossièrement. La dernière entrée datait de plusieurs mois déjà.
Franck posa un sac en cuir usé devant lui, écrasa sa cigarette à même la table, puis en sortit une série de petites cuillères argentées. Je fis glisser le flacon noir dans sa direction et adressai un signe de tête à Monroe. Celui-ci se redressa dans un grincement de chaise et s’approcha d’un pas assuré des Talbot.
— Je vais retirer vos bâillons, dit-il d’une voix posée. Je vais avoir besoin que vous coopériez. Ne tentez rien, vous risqueriez de le regretter. Hochez la tête si vous avez bien compris.
Le couple s’empressa d’acquiescer.
Je ne pouvais qu’imaginer ce qu’ils avaient enduré, l’ayant moi-même vécu dix ans plus tôt. Leurs interrogations sur l’étrange situation dans laquelle ils se trouvaient, et sur le tournant qu’elle allait prendre.
— Bien ! continua Monroe avant de retirer leurs entraves.
D’épais filaments de bave s’écoulèrent de la bouche de Madame Talbot, qui ne put retenir un sanglot. Son mari, quant à lui, demeurait stoïque et nous foudroyait d’un regard mauvais.
J’inspirai profondément, refermant mentalement toutes les portes de mon esprit susceptible de faire naitre la moindre empathie.
J’ouvrai le dossier renfermant les informations clefs du présent cas.
— Peter et Lily Talbot.
Je les dévisageai avec indifférence et entrai leurs noms dans le livre de l’ordre, ainsi que la date d’aujourd’hui.
7 octobre 1974
— Vous vous demandez sans doute qui nous sommes et ce qu’il vous arrive. Nous avons été informés de l’état de votre fille et de tout ce qui s’est produit récemment. C’est pourquoi nous souhaitons éclaircir cette situation et prendre les mesures nécessaires pour aider Kathlyn.
Franck avait commencé à répartir le contenu du flacon dans les cuillères disposées devant lui. Je grimaçai intérieurement à la vue de cette poudre blanche et au souvenir de la sensation pâteuse qu’elle laissait sur le palais après inhalation.
— Vous êtes des personnes de foi, si je ne me trompe pas ? demandai-je.
Peter Talbot commença à s’agiter sur sa chaise, testant visiblement la solidité de ses liens.
— Qu’est-ce que vous nous voulez ? hurla-t-il. Détachez-nous ou je vous jure devant Dieu que je vous ferai la peau, sales fils de pute !
Une écume blanche s’était formée à la commissure de ses lèvres.
Monroe lui asséna un violent coup de poing dans le ventre, lui rappelant brutalement qu’il n’était pas en position de force. Il toussa en se pliant en deux avant de se redresser péniblement sur sa chaise. Sa femme gémit de nouveau, suppliant Monroe d’arrêter.
— Dieu ne vous aidera pas, le coupai-je. Demandez donc au père Mathew où se trouvait Dieu lorsqu’il a fait appel à lui ! S’il y a bien des personnes susceptibles de vous aider ici, c’est nous.
Je marquai une pause, tentant tant bien que mal de conserver mon sang-froid.
— La chose qui se trouve à l’intérieur de votre enfant est bien plus ancienne et redoutable que vous ne pouvez l’imaginer. Pour le comprendre, vous devez le voir de vos propres yeux…
Les Talbot se turent aussitôt que j’évoquai l’entité.
— Je conçois que tout cela soit difficile à comprendre, poursuivis-je, et sachez que les précautions que nous avons prises en vous attachant ainsi visent avant tout à garantir votre sécurité.
Je sentais leurs regards incrédules rivés sur moi.
— Oubliez tout ce que vous avez pu entendre sur les possessions. Ce ne sont que des histoires, des mythes. Ce qui se trouve là-haut, ajoutai-je en pointant le plafond, est bien réel. Et si nous ne le contenons pas rapidement…
Je laissai ma phrase en suspens.
Comment leur faire comprendre les conséquences qu’un tel être pourrait engendrer s’il venait à se libérer ? Des images d’un paysage apocalyptique s’imposèrent à mon esprit : des cadavres en putréfaction à perte de vue, sous un ciel rouge sang, lacéré par un millier de tentacules colossales.
Fùgn’ thot igna, tula tula.
Les échos du chant résonnèrent dans ma tête avant que je ne prenne conscience de mon égarement, perdu dans un tumulte horrifique de visions cauchemardesques.
Franck porta une cuillère à sa narine gauche et inspira énergiquement, puis m’en tendit une et remit les deux restantes à Monroe.
— Qu’est-ce que c’est ? s’affola Madame Talbot. Vous comptez nous droguer, c’est ça ?
— J’ai besoin d’ouvrir votre esprit pour que vous puissiez assimiler ce qui se passe à l’étage. Sans cela, je ne garantis pas que vous surviviez plus de dix minutes.
J’inhalai à mon tour la substance, sentant la poudre brûler mes narines avant d’anesthésier complètement ma bouche.
— De la mescaline, ajoutai-je. En faible quantité, vous ne risquez rien.
Monroe avait tiré les chaises du couple et s’apprêtait à leur administrer une dose chacun.
— Plus vous vous débattrez, pire ce sera, insista-t-il calmement. Je vous conseille donc de coopérer. Ne m’obligez pas à vous enfoncer toute cette cuillère dans le nez et à réduire votre cervelle en bouillie.
Je sentais déjà les effets de la drogue altérer ma perception, déformant les formes autour de moi. Un bourdonnement familier s’installa dans mes oreilles, vibrant avec une intensité croissante jusqu’à se synchroniser avec mon rythme cardiaque.
— On inspire un grand coup, poursuivit Monroe, comme s’il tentait de convaincre un enfant de manger sa bouillie.
Lily aspira la substance dans un reniflement sonore avant de grimacer tant l’amertume était insoutenable.
Lorsque ce fut au tour de Peter, ce dernier se débattit au point de libérer une de ses mains emprisonnées tandis qu’il mordait férocement la main de Monroe.
Ce dernier, hurlant de surprise, lâcha la cuillère qui tomba au sol, puis asséna un violent coup de poing au visage de son assaillant. Le choc projeta Monsieur Talbot au sol, à demi inconscient.
La plaie était profonde. De la chair avait été sectionné à la base de son pouce et pendait mollement, tandis que le sang commençait à couler abondamment. Monroe se jeta sur lui, fou de rage. La colère empourprait ses joues et déformait son visage habituellement placide. La mescaline altérait déjà la perception de Madame Talbot, qui observait la scène sans réagir.
— ESPÈCE D’ENCULÉ ! hurla-t-il en saisissant l’homme par les cheveux.
Le nez de Peter était fracturé, bariolant sa figure de traînées sanguinolentes. Monroe leva de nouveau le poing, prêt à réduire ce qui restait de son visage en bouillie.
Je me levai de mon siège et posai une main sur l’épaule de ce dernier.
— Monroe… Il a fait son choix, laisse-le.
Il baissa lentement son poing tremblant, puis remit l’homme assommé sur sa chaise. Il me fixa, son visage cramoisi retrouvant peu à peu son calme, tandis que les veines saillantes lézardant ses tempes s’estompaient.
À ce stade, la violence n’avait pas son utilité. Elle l’aurait par la force de choses au cours de la soirée.
— Chacun est libre de choisir son destin, continuais-je. À chacun sa bataille. La mienne se trouve à l’étage.
Franck avait déjà quitté la pièce, laissant sa cigarette encore incandescente attaquer le vernis de la table.
— Nous t’attendons en haut. Soigne-moi cette main et amène les Talbot avec toi. Et n’oublie pas de prendre ta dose.
Je m’arrêtai un instant, observant d’un air las le visage livide de Peter Talbot.
— Inutile de faire monter celui-là, ajoutai-je. Il est déjà mort, de toute façon.

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