Dans les méandres de la folie
Je gravissais les escaliers, contrôlant au mieux mon centre de gravité pour ne pas perdre pied.
Les effets de la mescaline étaient désormais à leur paroxysme.
Je sentais le monde tournoyer sous mes pieds. Je concentrais mon esprit sur le bourdonnement qui s’intensifiait à mesure que j’atteignais le premier étage.
Une odeur de poisson en décomposition saturait l’air de ses effluves nauséabonds, tandis qu’un silence étrange hantait les lieux, rendant ma respiration assourdissante.
Je mettais en place mon stratagème habituel pour ne pas perdre pied avec la réalité.
Inhalation il y a une vingtaine de minutes pour des effets d’environ douze heures, ce qui nous faisait un total avoisinant les sept cents minutes, soit quarante-deux mille secondes.
41 999… 41 998… 41 997…
Je comptais à rebours le temps qu’il me restait avant que les effets de la mescaline ne s’estompent.
Franck m’attendait en haut des escaliers, la main levée, tapotant frénétiquement chacun de ses doigts contre son pouce.
41 982… 41 981… 41 980…
Monroe se tenait derrière moi, accompagné de Madame Talbot, qui peinait visiblement à aligner un pied devant l’autre.
L’odeur était maintenant insoutenable, signe distinctif que nous approchions de la position de Kathlyn.
J’allumai la sauge séchée et pénétrai dans le couloir menant aux chambres.
Les volutes de fumée bleutée s’élevèrent, révélant les premiers signes de distorsion.
Des bribes de lumière violacée emplissaient les lieux tandis que les murs se déformaient, tels d’énormes poumons se gonflant fébrilement, réduisant par instants l’espace que nous foulions.
Des racines organiques, de cette même couleur mauve, encerclaient la porte menant à la chambre de Kathlyn, se mouvant de façon répugnante. Les appendices se rétractèrent au contact de la fumée de sauge avant de s’engouffrer dans l’interstice de la porte.
41 959… 41 958… 41 957…
Franck continuait inlassablement son pianotement sur sa main droite, les yeux exorbités fixés sur la porte. Je sentais mon diaphragme s’emballer au fur et à mesure que j’approchais.
Les entités prenaient bien des formes, toutes aussi cauchemardesques que répugnantes. Il était donc crucial de contenir son effroi ; sans cela, nous étions plus enclins à sombrer dans la folie.
J’inspirai profondément et posai une main tremblante sur la poignée de la porte.
41 938… 41 937… 41 936…
La poignée n’opposa aucune résistance et la porte grinça sinistrement lorsque je la poussai de quelques centimètres.
Les émanations putrides m’assaillirent tandis que je reculais de quelques pas, tant l’odeur était insoutenable.
Je me remémorai cette vision apocalyptique qui m’avait traversé l’esprit à l’évocation de ce que nous risquions si la chose tapie dans cette chambre venait à se libérer. Je portai instinctivement la main à ma bouche, étouffant la remontée acide qui menaçait de jaillir de ma gorge.
Je me retournai vers mes compagnons d’infortune, peinant à articuler correctement.
— Quoi qu’il advienne, gardez votre sang-froid…
Je poussai la porte entièrement, offrant une vue dégagée à notre petit groupe.
41 199…
La chambre était nappée d’une fine couche de fumée pourpre, nuancée par les racines violacées qui lézardaient l’intégralité des murs. L’espace de la pièce ne répondait plus à aucune logique physique. Le plafond avait disparu, laissant place à un vide obscur et sans fin.
L’immensité de ce gouffre me fit tressaillir.
Kathlyn reposait sur son lit, visiblement inconsciente. Le sédatif devait encore être actif, ce qui nous laisserait davantage de temps pour accomplir notre sombre besogne.
Je m’approchai prudemment, évitant les appendices abjects qui recouvraient la majeure partie du sol. Tous semblaient converger vers le dessous du lit, se mouvant de manière reptilienne.
Je tentai d’en comprendre la complexité, mais en vain. Ils s’enroulaient sur eux-mêmes, se scindaient, se ratatinaient dans un mouvement perpétuel.
Le visage de la jeune fille paraissait serein, bien que sa peau légèrement translucide laissât transparaître une multitude de petites masses brunâtres et grouillantes.
Te voilà, salopard, pensai-je intérieurement.
Je me remémorai les photos de Kathlyn consultées plus tôt dans le porte-documents qui m’avait été confié, et ne pus réprimer une douleur profonde, mêlée d’un dégoût viscéral.
Il existait une flopée d’enfoirés qui méritaient de payer pour les crimes qu’ils avaient commis, mais ceux-là s’en sortaient toujours.
Les victimes des entités étaient totalement aléatoires, sans aucun trait commun permettant d’expliquer ce qui avait déclenché leur condition.
Kathlyn… Je suis désolé…
Franck avait déjà pénétré dans la chambre et s’empressa d’ouvrir son sac de cuir usé.
— Le sel ! lança-t-il en tendant la main.
Je sortis précipitamment le paquet de mon sac et fis signe à Madame Talbot de nous rejoindre. Elle tituba jusqu’à moi avant de reprendre conscience de la scène en découvrant sa fille plongée dans une profonde léthargie.
Je plaquai ma main contre sa bouche pour étouffer le cri de douleur qui tentait de s’en échapper.
— Contenez-vous, Lily, chuchotai-je à son oreille en la maintenant fermement contre moi. Ce n’est pas Kathlyn… ce n’est plus votre fille.
Je sentais son corps frêle trembler contre le mien, secoué de soubresauts incontrôlés.
Je fis signe à Monroe, qui s’empressa de refermer la porte derrière nous, scellant notre destin par la même occasion.

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