Le rituel
Les tentacules pourpres s’étaient multipliés au point de condamner la porte, nous emprisonnant avec l’entité sans possibilité de fuite.
Franck avait commencé à éparpiller du sel tout autour du lit afin de nous dégager davantage d’espace. Les appendices se desséchaient au contact du sel et se désintégraient peu à peu jusqu’à l’état de poussière.
Franck installa la cire devant lui, ainsi que divers flacons, de la ficelle et une aiguille de suture en demi-lune. Il avait toujours été le plus habile de ses mains, un véritable artiste. Je me voyais davantage comme un boucher lorsque je me prêtais à la tâche ; c’était pour cette raison que nous avions défini nos rôles respectifs des années plus tôt.
— Je vais avoir besoin de votre aide, Madame Talbot, commençai-je en repoussant doucement cette dernière. Nous devons préparer le corps de votre fille afin d’enfermer ce qui se trouve à l’intérieur. J’ai besoin que vous la mainteniez fermement, nous n’avons pas beaucoup de temps.
Le visage de Kathlyn se déformait de façon grotesque, la masse grouillante poussant sous ses chairs comme un tissu prêt à céder sous la pression.
Lily observait la scène, pétrifiée d’horreur.
Je saisis le T-shirt de la jeune fille et le déchirai d’un coup sec, révélant sa poitrine juvénile. Son torse présentait les mêmes taches brunes, bien que moins nombreuses.
39 782… Merde.
Je commençais à perdre la notion du temps.
Il me restait encore une marge suffisante, j’en étais presque certain. L’espace-temps n’obéissait plus aux mêmes lois et il m’était parfois difficile de garder le cap.
Franck me tendit un flacon de suif, que je débouchai aussitôt. Je traçai les formes anciennes que je connaissais par cœur sur le corps de la jeune fille du bout de l’index, sentant les choses difformes sous sa peau palpiter au moindre contact.
Le corps de Kathlyn n’avait d’humain que la forme, boursouflé par endroits, prêt à céder à tout moment.
— J’ai besoin de vous Lily, ne cédez pas, concentrez-vous !
Franck avait commencé à faire fondre la cire à l’aide de son briquet et appliquait, goutte après goutte, le liquide brûlant sur les paupières closes de la jeune fille.
— Je vais devoir lui ouvrir la bouche, Oz. Prépare-toi…
Une épaisse couche de cire rouge recouvrait désormais la partie supérieure du visage de Kathlyn. Les formes grouillantes migraient vers le bas de son visage, gonflant sa gorge comme un vulgaire ballon de baudruche.
Son buste était maintenant recouvert de glyphes et de figures géométriques complexes. Sa mère sanglotait à mes côtés, marmonnant des prières indistinctes.
38 650… 38 649… 38 648…
Je sentais mon pouls s’emballer. La pièce semblait tourner sur elle-même, la pesanteur devenant plus écrasante à mesure que le temps s’écoulait. Je synchronisai mon décompte à mon rythme cardiaque, inspirant profondément à chaque battement.
La tête de Kathlyn bascula soudainement en arrière.
Madame Talbot lâcha les bras de sa fille et se précipita vers Franck. Kathlyn gémit faiblement tandis que sa mère tentait désespérément d’arracher la cire figée de son visage.
— ARRÊTEZ ! hurla Madame Talbot. VOUS ALLEZ LA TUER…
Je tentai de la raisonner, mais il était déjà trop tard.
— NOUS ALLONS LA PERDRE ! hurla Franck, comme un possédé.
Il n’en fallut pas davantage pour éveiller ce qui était resté en stase jusqu’à présent.
Le corps de Kathlyn se mit à convulser violemment, projetant sa mère à l’autre bout de la pièce. Sa force était telle que je peinais à la maintenir sur le lit. Le sol se mit à trembler tandis qu’un puissant vrombissement emplissait la chambre. Un grognement sourd, titanesque.
— MAINTIENS CETTE SALOPERIE EN PLACE ! cria Franck en tentant de repositionner la tête de la jeune fille.
Il saisit sa mâchoire et força jusqu’à l’ouvrir de manière démesurée dans un craquement écœurant. Une dizaine de fins tentacules jaillirent de son gosier, fouettant l’air dans un bruit visqueux.
Je me mis à califourchon sur le corps de Kathlyn, luttant pour le maintenir plaqué contre le sommier. Les appendices claquaient près de mon visage, m’éclaboussant d’une substance gluante et abject.
35 159…
Je parvins à libérer mon bras droit et appuyai de toutes mes forces sur la mâchoire de la jeune fille, écrasant les tentacules et réduisant leur vélocité. Franck vida aussitôt le contenu d’un autre flacon sur la bouillie grouillante, forçant les appendices à se rétracter dans la gorge de la malheureuse.
— Je dois lui coudre les lèvres, haleta-t-il, trempé de sueur. Essaie de ne pas la faire bouger.
Il saisit l’aiguille de suture et transperça la lèvre supérieure. L’épaisse ficelle se teinta de pourpre en ressortant de l’autre côté avant de traverser la pulpe de la lèvre inférieure.
Lors de la plupart de nos interventions précédentes, un simple bâillon suffisait. Mais cette entité était d’une virulence exceptionnelle.
Les parasites poursuivirent leur descente le long de la trachée de Kathlyn avant de s’enfoncer dans son estomac.
29 599… 29 598… 29 597…
Les convulsions s’atténuèrent. Je continuais de compter intérieurement, observant avec une étrange empathie le va-et-vient du fil et de l’aiguille à travers la chair meurtrie de la jeune fille.
Je tournai la tête vers Madame Talbot et découvris avec dégoût son corps sans vie, partiellement fusionné avec les racines pourpres, qui se dissipaient à mesure que le rituel touchait à sa fin.
Franck noua la ficelle et s’essuya le front du revers de la main avant de me lancer une corde, que je saisis au vol.
La chambre reprenait forme, se réadaptant lentement à notre réalité.
27 345… 27 344…
Les volutes de fumée pourpre avaient disparu. Le vide béant du plafond se résorba progressivement avant de s’évanouir totalement. Je balayai du pied les dernières racines, les réduisant en poussière.
Le visage de Kathlyn avait retrouvé une apparence presque normale, désormais marqué par les stigmates du rituel d’emprisonnement.
— Je te laisse la préparer pour la mise en caisse. J’ai besoin d’une cigarette.
Franck quitta la pièce en titubant.
Je ramenai les bras et les jambes de la jeune fille contre son torse et entrepris une série de nœuds complexes pour maintenir son corps immobile. Je la soulevai avec précaution.
Elle ne devait pas peser plus de quarante kilos…

Annotations
Versions