Light my fire
Le ciel étoilé offrait un spectacle grandiose.
Je l’observais, fasciné, assis sur l’espace de chargement du Pick-up des Talbot, en me questionnant sur l’immensité de l’espace et les secrets qu’il pouvait renfermer.
Nous ne sommes que des particules face à l’immensité de l’univers, pensais-je.
Franck avait déjà attaché les treuils pour positionner de nouveau la caisse sur les rails de chargement. Nous attendions l’arrivée de Monroe pour quitter les lieux.
Je me levai difficilement, m’habituant de nouveau à une réalité sans les effets puissants de la mescaline. La descente était toujours difficile, et les effets d’après-coup n’avaient rien d’agréable : migraine, sueurs froides, bouche pâteuse, et j’en passe.
Je me dirigeai de nouveau vers la maison des Talbot et pénétrai dans la salle à manger.
Le Livre de l’Ordre était toujours posé sur la table, grand ouvert, tandis que le corps de Monsieur Talbot avait été déplacé.
Je posai les yeux sur les noms de Peter et Lily Talbot et les barrai grossièrement.
À ce stade, nous serons une espèce en voie d’extinction dans quelques années…
Je ne me rappelais que de deux personnes que nous avions réellement épargnées.
Restait à savoir s’ils avaient pris la décision de devenir témoins au sein de notre organisation, ou s’ils avaient mis fin à leurs jours quand l’occasion s’était présentée.
Était-ce vraiment les sauver ou bien les condamner à une existence de solitude et de remords ?
J’essayai de ne pas prendre trop à cœur nos interventions, mais je ne pouvais oublier leur visage, bien que leurs noms finissent par disparaitre de ma mémoire.
Il nous était interdit de survoler les pages antérieures à l’année en cours, ni même de rechercher l’entrée d’une personne que nous connaissions ou avions connue dans notre organisation, à moins d’être témoin de son déclin et de devoir raturer son nom.
J’avais été plus d’une fois tenté de le faire, mais je savais qu’une telle action causerait ma perte.
Après tout, nous étions deux, à l’époque, à avoir rejoint l’Ordre…
Je chassai de nouveau ce souvenir prêt à éclore, me maudissant intérieurement pour tant de faiblesse.
Je fermai le livre dans un claquement sonore et le pris avec moi en quittant la pièce.
Je croisai Monroe en bas des escaliers.
Il avait abandonné sa tenue de flic et revêtait maintenant une soutane de prêtre.
Ses cheveux, coiffés sur le côté, et ses lunettes rondes transformaient son visage, le rendant bien plus sage et bienveillant qu’à l’origine.
— Oswald ! me salua-t-il. Nous sommes prêts à partir. Tout est en ordre de votre côté ?
— Franck a commencé à charger la caisse, il ne manque plus que toi.
De fines volutes de fumée commençaient à envahir l’entrée.
Le reste de son équipe suivit, tandis que des flammes naissantes dévoraient timidement le premier étage.
— Ne traînons pas, continua Monroe. Nous avons un peu moins de vingt-cinq minutes avant que quelqu’un ne signale l’incendie aux autorités.
Je regagnai le van, sentant la chaleur du brasier chauffer mon dos.
Les flambeurs avaient déjà quitté les lieux, et leurs phares s’éloignaient au loin jusqu’à s’évanouir dans la nuit.
Monroe prit un moment pour observer la maison dévorée par les flammes.
Ça avait quelque chose de satisfaisant : une page était tournée.
Il avança vers son van et retira une bande adhésive que je n’avais jusqu’à présent pas remarquée sur le flanc droit du minibus, ce qui laissa apparaître une croix ainsi qu’une inscription en style baroque qui me firent sourire.
Praise be to the Lord, to God our Savior.
Le diable se cachait dans les détails, pensais-je.
Monroe démarra le véhicule et activa le treuil interne pour charger la caisse dans le van.
Je lui tendis le Livre de l’Ordre et lui serrai la main.
— J’espère ne pas vous revoir de sitôt, lâcha-t-il en souriant.
— Nous non plus…
Franck avait fermé la porte arrière du véhicule et frappa du plat de la main pour signaler que tout était prêt.
Ce dernier démarra en trombe avant de s’engager sur le chemin qui menait à la route principale.
Franck sortit une cigarette et m’en tendit une, que je refusai prestement.
— Ce soir, c’est toi qui conduis. Je ne pense pas être en état de prendre le volant.
Je le dévisageai sans savoir quoi répondre.
Je distinguai ses yeux rougis d’épuisement malgré la faible luminosité.
Il me lança les clefs de la Panhard, que je saisis au vol.
— Je m’en grille une dernière et j’arrive.
Je pris place à l’intérieur du véhicule et actionnai la clef.
Le contact du volant, le vrombissement du moteur au démarrage et les vibrations du véhicule me rappelèrent que je n’avais pas conduit depuis des années.
Les phares chassèrent l’obscurité de leur lumière aveuglante.
J’avais un besoin fou de caféine et mon ventre partageait son mécontentement avec quelques gargouillis.
Je tendis le bras pour inspecter la boîte à gants lorsque mes yeux se posèrent sur un carnet de cuir que je n’avais jusqu’alors pas remarqué.
Cela piqua ma curiosité, mais je me questionnai s’il fût correct de le survoler en l’absence de Franck.
Je m’en saisis et l’ouvris.
Les pages étaient jaunies et empestaient la nicotine, tandis qu’une écriture acérée recouvrait l’intégralité du carnet.
Je le feuilletai en entier avant de poser les yeux sur la dernière page, qui ne contenait que deux phrases.
Mon nom est Franck Aleksandrov.
Voici mon histoire.
Je lâchai le livre et sentis mon pouls s’accélérer.
Je sortis du véhicule et me précipitai vers la maison en flammes, le cœur palpitant.
— Franck ! hurlai-je.
Je me stoppai net dans mon élan, les yeux écarquillés de stupeur.
J’arrivai trop tard…
Franck avait pénétré à l’intérieur de la maison et me faisait face.
Les flammes commençaient déjà à ensevelir son pardessus, le transformant en peu de temps en torche humaine.
La dernière chose que je vis fut le mouvement de ses lèvres, déformant son visage d’un sourire dément.
La maison s’effondra dans un craquement, libérant une myriade de débris incandescents dans le ciel étoilé.

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