Cauchemar éveillé
Cela faisait plusieurs heures que je conduisais, ne croisant que peu de voitures à cette heure avancée de la nuit.
Mes paupières peinaient à rester ouvertes, me forçant davantage à me concentrer sur la route. J’avais enclenché la radio, mais aucun programme ne parvenait à me changer les idées. Franck était dans mes pensées et ne me quittait pas.
— PUTAIN DE MERDE ! hurlai-je dans le véhicule, frappant du poing sur le volant.
Franck, espèce d’enfoiré ! pensai-je.
J’étais seul désormais, perdu au milieu de nulle part, fatigué et affamé.
J’aurais dû le sentir venir…
Franck était à bout depuis déjà plusieurs mois, mais je ne me serais jamais douté qu’il eût pu partir d’une telle façon.
Je me remémorai les flammes dévorant son corps, calcinant ses chairs, tandis que ce sourire ne quittait pas son visage. Était-ce un rictus de contentement, appréciant cette libération à travers la mort, ou bien se riait-il de moi ?
J’imaginai son cadavre fumant, assis à côté de moi, empestant les chairs brûlées, tandis qu’il tournait la tête dans un craquement d’os sinistre.
— Regarde-toi, pauvre con ! me lançait-il en riant, la voix enrouée et sifflante. Tu as l’air au bord de la crise de nerfs ! Tu devrais peut-être fermer les yeux un instant, juste un instant. Une petite sieste, ça n’a jamais tué personne !
Le cadavre partit dans un éclat de rire, se transformant petit à petit en hurlement d’agonie tandis que les flammes le consumaient.
— LA FERME, LA FERME, LA FERME !
J’accélérai en serrant fermement le volant.
Tout ça n’est pas réel, c’est dans ta tête. Franck est mort.
J’inspirais et expirais calmement, ne parvenant pas à calmer le martèlement de mon cœur dans ma poitrine. J’avais besoin d’une pause.
Je continuai pendant plusieurs kilomètres, avant de voir apparaître l’enseigne éclairée d’un motel au loin.
Mon corps tremblait de toutes parts tandis que je m’engageais sur le parking vide et coupais le contact.
Je pris un moment pour me calmer et contenir mes angoisses, avant de prendre mes affaires et de quitter le véhicule.
J’avais pris le journal de Franck avec moi, je ne pouvais en aucun cas le laisser à la portée de n’importe qui.
Mes articulations me faisaient un mal de chien, et ma tête tournait au point de me faire perdre l’équilibre.
La température était glaciale. Je rêvais d’une douche bouillante, d’un lit moelleux et d’une bonne tasse de café.
La réception était le seul bâtiment allumé. Un écriteau clignotant affichait le nom de l’établissement, suivi d’une liste de règles écrites en caractères grossiers.
Je poussai la porte et fis résonner le son d’une clochette en entrant.
La pièce était surchauffée et empestait la lessive bon marché.
Une femme d’une soixantaine d’années à la mine sévère et au visage buriné me dévisagea sous ses lunettes demi-lune. Ses cheveux grisonnants étaient rassemblés en chignon sur le haut de son crâne, tandis qu’une couverture usée recouvrait ses épaules menues.
Elle posa son magazine et se défit de ses lunettes pour mieux m’observer en plissant les yeux.
— 9 $ la chambre, je ne fais pas crédit. Je ne veux pas d’animaux et pas de musique dans mon établissement. Vous avez des distributeurs de soda et de nourriture à l’extérieur, et je ne vends pas d’alcool, récita machinalement la vieille femme en ouvrant un registre devant elle. Il y a un supplément de 2 $ si vous souhaitez des couvertures supplémentaires et un dépôt de 50 $ que vous récupérerez à votre départ. Vous devrez me rendre les clés demain matin à 10 h 30, sans quoi je vous facturerai une nuit supplémentaire.
Sa voix était monocorde et trahissait un ennui profond. Je sortis mon portefeuille, me délestant de six billets de 10 $ que je posai sur le comptoir.
Elle me tendit le registre et pointa du doigt un emplacement vide.
— Nom, date et numéro d’immatriculation du véhicule.
Je posai deux billets supplémentaires devant elle, espérant ne pas avoir à me justifier.
— Je ne suis que de passage et je tiens à rester discret, ajoutai-je. Je ne vous causerai pas de problème. Gardez le dépôt, je partirai aux premières lueurs demain matin.
L’hôtesse s’empressa de prendre les billets et referma son classeur.
— Chambre 15, première porte en sortant sur votre droite.
J’allai me saisir des clés lorsqu’elle referma sa main sur la mienne.
— Et pas de coup fourré, ou je vous fous dehors à coups de chevrotine !
Charmante ! pensai-je, avant de quitter les lieux tandis que la vieille femme reprenait son magazine.
Je m’arrêtai devant un distributeur de soda, pris deux bouteilles et finis ma monnaie en snacks variés, pour la plupart salés, à mon grand désespoir.
La chambre était propre et se composait de deux lits simples, d’un poste de télévision, d’un téléphone et d’un mini-frigo qui faisait aussi office de table basse.
Le sol était recouvert d’une moquette épaisse de couleur grise, tandis que les murs beiges affichaient un tableau représentant un paysage forestier aux couleurs criardes. Le grand luxe en comparaison des maigres ornements de mon appartement.
Je posai mes affaires, enclenchai le radiateur accoudé au lit et commençai à me dévêtir. Une bouilloire, des gobelets en carton et plusieurs sachets de café lyophilisé et de sucre étaient posés sur le réfrigérateur, ainsi qu’une Bible et une lampe de chevet.
J’ouvris un paquet de crackers au fromage et les engouffrai goulûment en répandant des miettes sur la moquette. Je me réservai les barres chocolatées pour plus tard. Il me fallait d’abord une douche et un peu de repos.
Je m’empressai de vider l’intégralité des sachets de sucre et de café dans un gobelet, activai la bouilloire et me dirigeai vers la salle de bain. Un carrelage d’un rose pastel recouvrait l’intégralité de la pièce froide et humide. La baignoire était assez petite pour la taille d’un adulte, mais cela ferait largement l’affaire. J’activai le robinet et laissai l’eau couler.
Mon corps était meurtri de fatigue. Je me déshabillai et observai mon reflet dans le miroir. D’épaisses cernes violacés prononçaient mes yeux rougis et dilatés, ponctués par mon teint blafard et une barbe de plusieurs jours.
— Tu ressembles à un cadavre…
Franck était assis sur la baignoire et me regardait d’un air moqueur. Il se sortit une cigarette et l’alluma en claquant des doigts.
— Tu devrais dormir un peu, ça te fera du bien… ricana-t-il.
— Va te faire foutre, tu n’es pas réel.
Je laissai la buée recouvrir le miroir, effaçant mon visage et celui de Franck. J’ouvris légèrement le robinet du lavabo, jusqu’à obtenir un compte-goutte constant. À défaut de ne pas avoir de métronome, il fallait parfois savoir improviser.
J’entrai dans le bain bouillant, savourant la brûlure de l’eau sur mon corps endolori. J’inspirai longuement et commençai à fermer les yeux, me concentrant sur le clapotis de l’eau martelant le lavabo. Je sentis la pièce tournoyer, mon esprit se déconnectant petit à petit. L’exercice était simple, je visualisai la pièce intérieurement et commençai à effacer tous les éléments environnants, jusqu’à ce qu’il ne reste rien que mon corps, flottant dans un vide immense, bercé par le goutte-à-goutte constant. Je me sentis partir, en lévitation dans le néant, tous les souvenirs de cette journée, revisualisés en sens inverse, quittant peu à peu mon esprit.
J’accédai à une paix intérieure, loin de tout remords, lorsque je me mis à visualiser de nouveau Franck, debout devant la demeure des Talbot en flammes.
Il tenait fermement Kathlyn dans ses bras brûlés et entonnait un chant d’une voix monocorde.
G’nì Rot kadar, ira ira
Tul rak tabar, iva iva
Fùgn’ thot igna, tula tula
Il se mit alors à hurler, tandis que le corps de la jeune fille se déchirait, libérant une multitude de tentacules pourpres et suintants. La masse visqueuse se mit à remplir le vide qui m’entourait, jusqu’à me recouvrir entièrement, chassant l’air de mes poumons, rongeant mes chairs, brisant mes os.
J’ouvris les yeux et me débattis comme un dément, hurlant à en perdre haleine.
J’avais dû m’assoupir, m’enfonçant dangereusement dans les limbes de l’inconscience.
L’eau du bain était froide, pendant combien de temps avais-je somnolé ?
La vieille m’avait certainement entendu crier. Je me maudissais intérieurement d’avoir été aussi négligent. J’observai de nouveau la pièce et m’empressai de sortir de la baignoire.
J’allumai la télévision en entrant de nouveau dans la chambre et réenclenchai la bouilloire. Le son des rires préenregistrés d’une sitcom brisa le silence de la pièce, tandis que la bouilloire sifflait. Je versai l’eau bouillante dans le gobelet que j’avais préparé et m’installai sur le lit. J’entamai un Snickers, appréciant le goût et la texture réconfortante. Le livre de Franck était devant moi, me narguant de sa couverture usée.
Je m’emparai de ce dernier et l’ouvris avec une certaine appréhension.

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