Chapitre 2 : Théo - L'avant match
Le réveil est à six heures trente.
Mon père part courir à six heures quarante-cinq. Je connais le son de ses pas dans l’escalier, le claquement de la porte, le bip du portail électrique. Je les connais par cœur parce que les quarante minutes qui suivent sont les seules de la journée où la maison est vraiment à moi. Quarante minutes de tranquillité.
Je sors le clavier de sous mon lit avant même d’être complètement réveillé.
C’est un Roland FP-30. Je l’ai commandé sur internet, fait livrer chez Lucas, transporté tard le soir quand mon père dormait enfin. Payé en trois ans d’argent d’anniversaire accumulés, ce qui est objectivement absurde vu que j’ai une carte bancaire que mon père recharge sans même regarder les relevés. Mais je n’aurais pas pû faire autrement. Pour lui, chaque chose à sa place, et la mienne est sur le terrain de basket, fin de discussion.
Ce matin, c’est du Satie. La première gymnopédie, que je connais par cœur depuis des mois mais que je continue de rejouer car je n’ai pas fini de la comprendre. Il y a quelque chose dans cette musique, une façon d’être triste sans trop en faire, c’est propre, presque confortable.
Trente minutes, puis je range tout et je fais mon lit. Théo Marchand reprend ses fonctions officielles.
La maison est grande. Pas dans le sens où on s’y perd, mais dans le sens où chaque pièce a une fonction bien précise avec le bon mobilier qui correspond. Comme si quelqu’un avait tout pensé sans jamais demander à personne ce qu’il aimait vraiment. C’est probablement ce qui c'est passé. Moi, je la trouve impersonnelle et froide. Il y a une piscine couverte qu’on n’utilise presque jamais, un home cinéma au sous-sol que mon père a fait installer et dans lequel je n’ai jamais vu personne regarder un film, un garage pour trois voitures, dont une perpétuellement vide. Celle de ma mère.
Tout est propre. Tout est à sa juste place. Maria s’en occupe.
Je descends. Elle a déjà préparé le petit-déjeuner. Viennoiseries, jus pressé, fruits découpés. Heureusement que Maria est là. Depuis le départ de ma mère, elle gère tout d’une main de maître. Mon père est encore sous la douche. Je mange debout contre le plan de travail, sac déjà sur le dos. S’asseoir seul à une table de six places un mardi matin, c’est un effort que je ne suis pas prêt à faire.
Il descend alors que j’ai presque fini. Costume sans la veste, téléphone greffé dans la main, l’air déjà ailleurs.
— Match jeudi.
— Je sais.
— Contre Sainte-Marie. Leur pivot est nouveau cette saison.
— Je sais, le coach m’en a parlé.
Il hoche la tête.Son téléphone vibre, il le regarde.
— Bonne journée, je dis.
Il lève la main sans même lever les yeux, comme tous les jours.
Je pourrais venir au lycée en voiture. J’ai le permis depuis cet été et mon père me laisse prendre la Jeep quand je veux. Mais je marche quand même. Vingt minutes le matin, vingt minutes le soir. Ce sont les seuls moments de la journée où personne n’attend rien de moi, et où je n’attends rien de moi non plus. Je mets mes écouteurs, je lance ma playlist en mode aléatoire, et mon corps connaît le chemin.
Lucas et Rayan sont devant l’entrée. Lucas a son café obligatoire dans les mains, Rayan gesticule déjà.
— Théo, dis lui pour la défense de zone.
— Il a raison, je dis à Lucas.
— Vous êtes chiants.
On entre dans le lycée. Je connais ce couloir comme une partition. Qui s’écarte, qui lève la main, comment doser le sourire selon les gens que je croise. Tout ça se fait sans effort. Mon corps joue à ce petit jeu depuis tellement longtemps que je mets ça sur le compte de la mémoire musculaire.
Jade arrive dans mon champ de vision. Précise, comme toujours. Café, cheveux tirés, sac sur une épaule. Elle me sourit et j’ai ce réflexe de sourire en retour. Sauf qu’avec Jade, c’est honnête. Même quand c’est compliqué.
Je l’embrasse en faisant attention de ne pas faire bouger son rouge à lèvre. J’ai horreur de ça, mais ça ne dépend pas de moi.
— T’as révisé pour l’éco ?
— Un peu.
— Moi aussi, un peu.
Son un peu à elle vaut deux heures. Le mien vaut vingt minutes. Et pourtant, on arrive au même résultat, ce qu’elle trouve injuste et ce que je comprends. Sa main dans la mienne, on marche. C’est bien. C’est facile. C’est peut-être pour ça que parfois, je me demande si facile veut dire quelque chose.
Jade et moi, c’est une évidence depuis la seconde. Ou plutôt, c’est devenu une évidence. Au début, c’était autre chose.
On s’est rencontrés à une soirée chez Rayan, en septembre, trois semaines après la rentrée. Elle était arrivée avec sa bande de copines, moi, j’étais déjà là depuis une heure. À un moment, on s’est retrouvés au même endroit dans la cuisine parce qu’on cherchait tous les deux à fuir le salon où la musique était trop forte. Elle m’avait regardé avec cet air qu’elle a, pas intimidé pour un sous, et elle avait dit t’es Théo Marchand. C’était pas vraiment une question, elle cherchait juste à vérifier une information qu’elle avait déjà.
J’avais dit oui.
Elle avait dit je pensais que t’allais être plus chiant que ça.
On a passé deux heures dans cette cuisine, à parler pendant que la soirée continuait sans nous. Elle était drôle, elle cherchait pas à m’impressionner. C’était reposant d’une façon que je n’avais pas anticipée.
On s’est mis ensemble trois semaines plus tard, après deux rencards au café du centre commercial.
Ce que j’aimais chez elle, au début, et ce que j’aime toujours, je crois, c’est qu’elle comprend la pression sans qu’on ait besoin d’en parler. Elle a ses propres attentes à porter, ses propres performances à rendre. On ne se plaint pas l’un à l’autre, on n'en a pas besoin, on sait. Il y a quelque chose de vraiment sincère là-dedans, même si j’arrive pas vraiment à savoir quoi.
Le problème, si c’en est un, c’est que parfois, j’ai l’impression qu’on se ressemble trop, et dans le mauvais sens du terme. Comme si on s’était trouvé car on jouait le même rôle et que c’était confortable de jouer ensemble. Qu’on s’est choisi comme on choisit un costume qui va bien, sans se demander si on aurait préféré autre chose.
Je ne lui ai jamais dit ça.
J’essaie de pas vraiment y penser non plus, en fait.
Je ne creuse pas. Pas le matin.
Les cours se passent bien, comme d’habitude.
J’ai toujours été bon, sans être le premier. Mon père a une théorie là-dessus : les premiers de la classe optimisent plutôt qu’ils ne pensent. Je ne sais pas si c’est vrai ou si c’est juste une façon confortable d’interpréter des résultats honorables. Dans le doute, je préfère ne pas en parler.
A la pause, je traverse le couloir du bâtiment B avec une partie de l’équipe. Ils discutent encore du match de la semaine dernière. Je valide, je relance, je suis là. Mon épaule frôle quelqu’un au passage, une fille contre les casiers. Je ne m’arrête pas, les gens se frôlent, c’est comme ça.
L’entraînement commence à dix-sept heures.
Le gymnase sent le parquet ciré et la transpiration, ça me détend, en quelque sorte. Pas parce que j’aime le basket plus que tout, c’est plus compliqué que ça. Mais parce que sur le terrain, les attentes sont claires. Il y a ce qu’il faut faire, et ce qu’il ne faut pas faire. Et pendant deux heures, je n’ai pas à penser à quoi que ce soit d'autre.
Coach Delvaux siffle le début. On s’échauffe, on enchaîne les exercices, mon corps fait ce qu’il sait faire. Je suis capitaine depuis l’année dernière. J’avais rien demandé, mais visiblement, ça coulait de source. Capitaine, ça veut dire que quand quelque chose ne va pas sur le terrain, les regards se tournent vers moi. Pas vers Delvaux. Et j’ai mis du temps à comprendre que c’était autant une charge qu’un honneur, et que les deux étaient difficiles à dissocier.
Ce soir, Rayan est en dedans, il rate ses appuis, il force inutilement. Je le vois avant le coach. Je le replace sans faire de bruit, il suffit d’un mot, d’une main sur l’épaule, et ça repart. C’est ça, aussi, être capitaine. Gérer les gens, savoir quand parler, et surtout quand se taire.
Mon père est dans les gradins. Il ne prévient jamais quand il viendra me voir. Il vient, c’est tout. Assis au troisième rang, les bras croisés, dans ce costume qu’il n’a pas pris le temps d’enlever. Il regarde avec une attention particulière qu’il réserve aux grandes occasions : réunions d’affaire, matchs.
Je le vois du coin de l'œil à la vingtième minute. Je sens mon épaule droite se contracter. Réflexe pavlovien.
Après l’entraînement, il attend toujours que tout le monde soit parti pour descendre des gradins. Il fait toujours ça, comme si ce qu’il avait à dire ne concernait que nous deux.
— T’as reculé deux fois sur le pick-and-roll en deuxième partie.
— Je sais, je testais quelque chose.
— C’est pas le moment de tester. Jeudi, c’est Sainte-Marie.
— J’ai compris, papa.
— Leur nouveau pivot fait un mètre quatre-vingt-quinze. Si tu recules, il va t’écraser.
Je prends ma gourde. Je bois. Je le laisse finir. Il finit toujours pas finir.
— T’as peut-être le niveau pour jouer en universitaire l’année prochaine, mais crois-moi, à ce niveau-là, le moindre relâchement se paye.
Il dit ça comme s’il m’annonçait quelque chose que je ne savais pas. Comme si je n’avais pas grandi avec cette phrase répétée en boucle entre les mûrs de la maison, incrustée dans le papier peint, mélangée à la peinture des plafonds. Le moindre relâchement se paye. C'est même plus une mise en garde à ce stade là, c’est un état permanent des choses.
Il a joué en pro pendant onze ans. Ailier fort, équipe de Nationale 1, deux saisons en pro B avant que son genou n’en décide autrement. Je connais les stats par cœur. Je les avais cherché un soir de troisième pour savoir exactement contre quoi j’étais en train de me mesurer.
Il a réussi sa reconversion. L’immobilier, l'investissement, la grande maison. Il a construit quelque chose. La seule chose qu’il n’a pas réussi à garder, c’est ma mère.
Et moi, je suis là, avec ses épaules, sa taille, ses mains. Avec tout ce qu’il a essayé de mettre en moi depuis que j’ai commencé à jouer à l’âge de sept ans. En fait, j’suis son projet Mbappé.
Il est venue me voir jouer pour la première fois quand j’avais sept ans. On jouait dans la salle municipale, parquet rayé, tribunes en plastique orange et odeur de vieux caoutchouc. Je me souviens que j’avais passé la moitié du match à chercher son visage dans les gradins plutôt que de regarder le ballon.
Après, il était venu au bord du terrain, il s’était accroupi pour être à ma hauteur. Il faisait ça, à l’époque, se mettre à ma hauteur. Il avait dit t’as un vrai potentiel, faut pas le gâcher.
C’était la chose la plus douce qu’il m’ait jamais dite.
Je pense que c’est pour ça que je suis encore là, onze ans plus tard, à regarder son visage dans les gradins au lieu de regarder le ballon.
Certaines choses ne changent pas vraiment.

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