Chapitre 3 : Cléa - La photo

5 minutes de lecture

La réunion du club commence à seize heures.
On est sept, ce qui veut dire que nous sommes au complet, et donc que cinq personnes ont fait l'effort de descendre au sous-sol du bâtiment B uniquement parce que Mme Aubry a eu le culot de marquer "réunion obligatoire" dans son mail. Je connais leurs visages, leurs prénoms, et cette façon qu'ils ont de regarder l'heure sur leur téléphone en essayant de ne pas se faire remarquer. Dans le fond, ils ne sont pas mauvais. Ils ne sont juste pas là pour les mêmes raisons que moi.

Milo est assis à ma gauche, basculant sa chaise contre le mur. Mme Aubry est face à nous, les mains posées à plat sur la table, avec la même énergie qu'un élève s'apprêtant à réciter un exposé longuement préparé.

- Cette année, je veux qu'on fasse quelque chose de différent. Quelque chose de mémorable.

Milo tourne imperceptiblement sa tête vers moi. Je me concentre pour garder les yeux sur Mme Aubry.

- Le film de fin d'année habituel, c'est bien. Mais c'est prévisible. Cette année, on a les moyens de faire mieux. J'aimerais qu'on réfléchisse à une exposition. Pas nécessairement à la place du film, mais en complément. Quelque chose qui reste. Une trace.

Elle continue : le calendrier, les contraintes budgétaires, les espaces disponibles. Je l'écoute qu'à moitié. Je regarde les mains de Yasmine posées sur la table, qui n'arrêtent pas de plier et déplier le coin d'une feuille. Le reflet des néons sur les lunettes de Tom. Mais surtout, la façon dont Mme Aubry répète pour la troisième fois le mot mémorable, en insistant toujours sur la même syllabe.

Sous la table, Milo me glisse un mot.
Mémorable (adj.): se dit d'un projet dont personne ne se souviendra dans six mois.

Je le froisse discrètement dans ma paume et tente de ne pas sourire.

La réunion dure quarante minutes. Quand elle se termine, les cinq repartent, et je sais que je ne reverrai pas leurs visages avant un certain temps. Mme Aubry range ses notes. Milo ne bouge pas, il sort juste son livre de poche et reprend là où il en était, comme si la réunion n'avait été qu'une parenthèse dans sa journée.

Je commence à ranger mes affaires quand Mme Aubry pose les yeux sur moi.

- Cléa, tu restes une seconde s'il te plait.

Milo lève les yeux de son livre, me regarde, les rabaisse. Sa façon à lui de dire bonne chance.

- Le match contre Sainte-Marie est ce soir. J'ai besoin que tu le couvres pour le journal du lycée.

- Ce soir ?

- Dix-huit heures, gymnase principal. Le proviseur sera là, des parents aussi, et sûrement des élèves qui n'ont visiblement que ça à faire. J'ai besoin de belles images.

Je la regarde.

- Il me reste quatre poses sur ma pellicule.

Elle me regarde avec l'air de quelqu'un qui essaie de changer ses plans après avoir appris une nouvelle information.

- Tu peux prendre un appareil numérique du club.

- Alors là, hors de question.

- Cléa.

- L'appareil du club a un capteur de 2012 et une balance des blancs catastrophiques sous les néons. Les photos seront moches et vous le savez.

Ce n'est pas tout à fait la vraie raison, mais ce n'est pas faux non plus.

- Alors fais avec ce que tu as, et fais le bien.

Elle repart. La porte se referme.

Milo est toujours assis à côté de moi. Il relève les yeux de son livre.

- Le capteur de 2012, dit-il.

- Quoi ?

- T'as raison de refuser le numérique. Surtout avec le capteur de 2012.

- Bah c'est vrai.

- C'est vrai, répète-t-il, avec le ton de quelqu'un qui sait très bien que l'information donnée n'est pas complète.

Il réfléchit une seconde, très sérieusement, avant de reprendre.

- T'en gâches pas une sur l'arbitre. Personne n'a jamais fait une belle photo d'un arbitre.

Je prends mon sac.

- Merci Milo, très utile.

- Toujours là pour te rendre service.

Le gymnase est à l'autre bout du lycée, ce qui me laisse dix longues minutes de couloirs pour regretter d'avoir dit oui.

Techniquement, je n'ai pas vraiment accepté, mais je n'ai pas refusé non plus et Mme Aubry n'a aucun moyen de m'obliger à couvrir un match un jeudi soir. Mais comme je suis là, à errer dans ce couloir, je pense que ça en dit long sur moi.

Le bruit arrive avant même que je ne vois les portes. Il y a ce brouhaha sourd et collectif des soirs de match, des familles qui s'installent, des chaussures qui crissent sur le parquet et des voix qui se superposent les unes aux autres. J'entends ça depuis le couloir et mes épaules remontent d'un cran automatiquement.

Je tiens le gymnase en horreur.

Je m'arrête à l'entrée du couloir qui mène aux vestiaires ainsi qu'aux portes principales grandes ouvertes. À l'intérieur : du monde partout, une vraie fourmilière de parents en écharpe aux couleurs du lycée, des grappes d'élèves et des profs qui discutent près du distributeur.

Je m'approche et m'arrête dans l'encadrement de la porte. Je sors l'appareil, je vérifie les réglages.

En redressant la tête, je le vois. Il est sur le côté, à l'écart de tout ce monde, appuyé contre la rambarde métallique qui longe l'escalier des vestiaires. Casque posé sur les oreilles, en tenue de match, numéro 7 sur le dos.

L'ambiance est surchauffée, le bruit omniprésent, les mouvements perpétuels, et lui, il est là, comme si une bulle le séparait du reste du monde. Les yeux dans le vague.
Ses doigts attirent mon attention. Ils tapotent sur la rambarde métallique. Ils forment un rythme précis, régulier. Les mêmes mouvement discrets qui reviennent encore et encore.
Je le regarde faire une bonne dizaine de seconde sans bouger.

Théo Marchand est quelqu'un que tout le monde connaît. C'est même son rôle principal dans le lycée. Être connu, être vu, occuper l'espace avec cette assurance qu'ont les gens qui n'ont jamais eu à se faire petit. Dans les couloirs, il prend toute la largeur. En cours, il a la bonne réponse au bon moment. Avec Jade, ils forment le couple parfait.

Mais là, à cet instant précis, il ne sait pas qu'il est regardé. Et il ressemble à quelqu'un d'autre entièrement.

Il y a quelque chose dans sa façon d'être posé contre cette rambarde. Il a les épaules légèrement voûtées, le menton baissé, cette petite mélodie tapotée du bout des doigts. J'ai l'impression de regarder quelque chose de privé. Comme si en attendant le match, il avait trouvé une fissure dans son propre personnage et s'y était glissé pendant quelques minutes.

Je soulève l'appareil. J'hésite. Ce n'est pas quelque chose que je fais d'habitude, hésiter avant de déclencher. Soit l'image est là, soit elle n'est pas là. Et si elle est là, on appuie, c'est simple comme bonjour. Papy disait que l'hésitation était la mort de la photo. Que le moment où on se demande si on doit appuyer, c'est qu'il est déjà trop tard.

Mais là, je m'arrête quand même.
Parce qu'il est là, et que lui, ne sait pas. Et c'est justement car il ne sait pas que l'image existe.

Je cadre. Pas le visage, toujours pas. Les mains sur la rambarde. Le casque. La ligne de ses épaules qui dit quelque chose de différent de ce qu'elles ont l'habitude de dire. La foule floue en arrière-plan, et lui, net, séparé de tout ça par quelque chose d'invisible.

J'appuie sur le déclencheur.
Le déclic est discret, et avec son casque sur les oreilles, il n'entend rien.

Plus que trois poses.

Quelqu'un l'appelle depuis les vestiaires, et en une seconde il se redresse, enlève le casque, et redevient Théo Marchand.

Je rentre dans le gymnase.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire Lobidou ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0