Chapitre 4 : Théo - Le match

6 minutes de lecture

Le métal de la rambarde est froid sous mes doigts.
Je m'en rends compte seulement maintenant, après je ne sais pas combien de minutes passées là, casque sur les oreilles, à laisser ma main faire ce qu'elle fait quand personne ne me regarde. Cette habitude que j'ai depuis des années, de tapoter des morceaux de partition sur toutes les surfaces que mes doigts rencontrent. Mon professeur de musique au collège aurait appelé ça de l'arpège intuitif. Mon père appellerait ça une perte de temps.

Quand je suis là, comme ça, je ne pense à rien de précis. Et c'est tout le but.

Dans vingt minutes, il faudra penser à tout en même temps, alors pour l'instant, je préfère ne penser à rien.

Derrière moi, le gymnase est bruyant, entre les familles, les profs, et les élèves, c'est une véritable cacophonie. Heureusement, j'entends tout ça comme si j'étais dans une autre pièce. Le casque fait ce travail, il met une vitre entre moi et le reste, et derrière cette vitre, je peux enfin relâcher un peu de pression.

— Marchand !

La voix de Delvaux depuis la porte du vestiaire.
J'enlève le casque, je range ma partition imaginaire, je me redresse.

Théo Marchand reprend encore une fois ses fonctions.

Le vestiaire a cette douce odeur de renfermé et de déodorant bon marché. Cette même odeur qui a bercé les dix dernières années de ma vie. L'équipe est là, au grand complet, et il semble que personne ne sait vraiment quoi faire de son corps, comme avant tous les matchs importants. Certains s'étirent, d'autres fixent le sol, Rayan rebondit sur ses talons comme s'il pouvait faire sortir le stress par ses pieds.

Delvaux est debout, face à nous, tableau blanc derrière lui avec les schémas de jeu qu'il a passé la semaine à préparer.

— Sainte-Marie a changé son cinq de base depuis septembre, commence-t-il. Nouveau pivot d'un mètre quatre-vingt-quinze. Costaud, il aime le côté droit, alors on ne va pas lui laisser.

Il parle pendant dix minutes. Les schémas, les rotations, la défense de zone qu'on a préparé mardi dernier. J'écoute avec la partie de mon cerveau qui est entraînée à ça. Celle qui traduit automatiquement les flèches et les schémas en actions, en mouvements, en décisions à prendre en moins d'une seconde.

La seconde partie de mon cerveau se passe en boucle la voix de mon père.

Le moindre relâchement se paye.
Si tu recules, il va t'écraser.
T'as peut-être le niveau pour jouer en universitaire l'année prochaine.

Peut-être. Ce mot-là, je l'ai tourné dans ma tête dans tous les sens depuis qu'il est sorti de sa bouche. Peut-être. Pas tu as le niveau, pas j'en suis sûr. Non. Peut-être. Onze ans de réveil à six heures trente. Onze ans d'entraînement. Onze ans à rater des soirées et des goûters d'anniversaire. Onze ans à chercher son visage dans les gradins. Et tout ce qu'il trouve à dire, c'est peut-être.

— Théo.

Je lève les yeux. Le coach me regarde. Il attend de moi que je fasse un petit discours. C'est notre rituel, avant chaque match. C'est ça aussi être capitaine, trouver les bons mots au bon moment, même si on a la tête ailleurs.

Je regarde l'équipe. Lucas qui fait tourner le ballon sur son doigt, Rayan qui a enfin arrêté de sauter, et les autres qui ont les yeux rivés sur moi.

— On connaît notre jeu, je dis. On fait ce qu'on a travaillé et on ne laisse pas de place à l'improvisation, ni à l'égo. On joue ensemble, et on remporte la victoire ensemble !

Bon, ce n'est pas le discours le plus inspiré de l'histoire du basket. Mais tout ce que j'ai dit est vrai, ils le savent, et parfois c'est suffisant.

Delvaux tape dans ses mains.

— Allez les gars !

Le gymnase est plein à craquer. Je le sens avant de le voir. Le bruit est tellement puissant que ça fait presque vibrer l'air. Les gradins sont chargés de familles et d'élèves, le proviseur au premier rang avec sa veste de circonstance. Et mon père, quelque part là dedans.

L'échauffement n'est qu'une formalité. Mon corps fait ce qu'il sait faire depuis qu'il a sept ans et je le laisse faire son interférer. C'est un truc du basket ça, des fois, il faut savoir se taire et laisser le corps décider.

L'arbitre siffle.

Les trois premières minutes sont propres.

On tient notre défense, on circule bien. Rayan rentre un tir à mi-distance, ce qui fait augmenter la pression dans les gradins d'un cran. Je sens l'équipe se détendre légèrement, ce moment qui change la tension en quelque chose d'utilisable.

Puis leur pivot prend le ballon côté droit.

Je me déplace. Trop tard d'une fraction de seconde. Il passe. Il marque. Je relève la tête pour regarder les gradins et tombe directement sur le visage de mon père au troisième rang, l'air évidemment déçu.

Je ne m'attarde pas dessus.

On reprend.

Le rythme du match augmente progressivement, et avec lui, les contacts. Sofiane prend un coude dans les côtes sur une remise en jeu, il grimace mais ne dit rien. Lucas se fait accrocher deux fois sans que l'arbitre siffle. C'est le genre de match où il faut tenir malgré ce qu'on encaisse et où la pression augmente rapidement.

Je gère.

C'est mon rôle, de gérer. Voir qui est à bout, qui a besoin d'un mot, ou au contraire, qui a besoin qu'on lui fiche la paix. Rayan est bien, il est dans son match. Lucas commence à forcer et ses tirs sont tendus, je lui dis discrètement lors d'un temps mort.

La mi-temps arrive avec deux points d'avance pour nous. Dans les vestiaires, Delvaux ajuste les schémas, parle du pivot, parle de la défense. Je l'écoute. Je bois. Je regarde le carrelage humide entre les chaussures et j'entends encore la voix de mon père dans ma tête.

Ne pas reculer sur le pick-and-roll.
Pas d'improvisation.
Le moindre relâchement se paye.

Ces phrases se répètent et se suivent dans ma tête comme une check-list.

Le troisième quart est plus violent.

Leur pivot a compris qu'on essayait de le bloquer sur son côté droit et il compense par la force brute : les contacts dans la raquette, les coudes dans les côtes, les écrans qui font mal. L'arbitre en siffle la moitié. L'autre, on l'absorbe.

À la vingt-septième minute, on mène de cinq points et les gradins sont en liesse.

Je reçois le ballon côté gauche. J'ai une fenêtre, je pars en drive vers le cercle. Leur défense se referme plus vite que prévu. Je pivote, je cherche une échappatoire. Rayan est libre, à trois mètres mais entre lui et moi, il y a un déplacement à faire. Un appui côté droit. Et je prends l'appui sans réfléchir car mon corps a agit avant la tête.

Ce qui arrive ensuite dure moins d'une seconde.

Un appui, un déséquilibre, et une violente chute sur le côté avec plus d'élan que prévu. Ma main par en avant par réflexe et je sens un choc contre quelque chose de dur mais fragile.

Je me redresse immédiatement.

L'arbitre siffle. Jeu arrêté.

Je me retourne.

Il y a une fille par terre, à moins d'un mètre de moi. Elle devait être sur le bord du terrain mais je ne l'ai pas vue. Elle se relève, et dans ses mains, ou plutôt dans ce qu'elle tient contre elle, quelque chose ne va pas. Un appareil photo. Je crois bien que c'est un argentique de style bien vintage. Le genre de truc qu'on fait plus. Et l'objectif est au sol, séparé du reste, à trente centimètres d'elle.

Elle me regarde.

Elle ne dit rien.

— Merde, je suis désolé, je t'avais pas vu, je-

Elle ramasse l'objectif. Je fais un pas vers elle.

Elle lève les yeux sur moi.

Et là, pendant une fraction de seconde, il y a quelque chose dans son regard que je reconnais immédiatement. C'est le même qu'ont les joueurs quand ils viennent d'encaisser un coup un peu trop violent mais qu'ils essaient de cacher.

Une larme retenue au bord. Puis en un clignement d'yeux, plus rien.

— C'est bon, dit-elle. C'est un accident.

Sa voix est plate, polie, presque froide.

L'arbitre approche. J'entends Delvaux crier quelque chose depuis le banc. Le match attend.

— T'es sûre ? je demande.

— Oui.

Je retourne sur le terrain.

Le match reprend. Et pendant les sept minutes qu'il reste, je fais ce que je sais faire. On gagne d'un point et le gymnase explose.

Dans les vestiaires, tout le monde crie. Lucas me saute dessus, Rayan fait tomber sa gourde sur Sofiane dans la cohue. Je ris avec eux, j'explose de joie car c'est ce qu'on fait quand on gagne.

Mais je revois ses yeux.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire Lobidou ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0