La trottinette

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Il est 2h29. J’attends mon tram. La nuit genevoise est silencieuse. Pas un rat ne s’aventure dans les rues de Bel-Air.

Selon l’horaire imprimés, le prochain tram devrait arriver à 2h40. L’affichage télévisé, lui, ne montre « Aucune information disponible ».

J’écris un message à mes collègues, que j’ai quitté il y a peu, pour leur informer que mon tram arrive dans dix minutes. Puis, l’application Instagram s’ouvre sans plus attendre pour laisser défiler le temps.

À ma gauche surgit un jeune homme habillé en noir poussant, de ses bras chargés de cabas de courses, une lourde trottinette électrique.

Il me demande en anglais la direction pour Meyrin et l'heure à laquelle passe le tram.

Mon anglais approximatif ne promet rien de bon. Je lui montre l'autre quai du bout du doigt. Il laisse sa trottinette et ses sacs à mes côtés et se jette sur les voix de tram pour atteindre le quai en face. Il contrôle minutieusement les horaires imprimés. L’écran, lui, n’affiche rien. Il revient près de moi en m’expliquant que le tram devait passer il y a 30 minutes, mais que, lui, attend depuis près d’une heure. En fait, on lui a volé son téléphone aujourd'hui et sa trottinette n'a presque plus de batterie. Il ne peut pas rentrer chez lui.

« Où vas-tu ? » me demande-t-il.

Je pointe du doigt la direction opposée. « Bernex. It's far, far away. »

Il s'inquiète : il n'y aura jamais de tram avant longtemps. Je contrôle l'horaire sur l'application mobile. Le prochain est prévu pour 4h00 et des brouettes. Je m'exaspère. Je suis sortie trop tard du pot de départ de mon collègue. J'étais pourtant sûre d'avoir un tram. Il est déjà 2h40 et aucun tram ne passe. J'aurais dû regarder les horaires avant. Je vais devoir rentrer à pied. Une heure quarante-cinq, si ce n’est plus.

Il me propose alors de m'accompagner avec sa trottinette, pour me remercier de mon aide. Je refuse - c'est trop gentil : il voulait aller dans la direction opposée à l’origine. Et puis, je ne l’ai pas aidé de grand-chose. J’ai juste été sympa avec lui en lui indiquant sur quel quai il devait attendre.

« Tu ne peux pas dire non ! »

Cette phrase. La première d'une longue série. Je devrais sentir quelque chose à ce moment-là, mais je ne sens rien. Juste de la gratitude en abondance de sa part. Il insiste : il a les clés d'une boutique à Plainpalais, on peut charger sa trottinette là-bas, puis il m'amènera jusqu'à Bernex. Il veut être sympa avec moi.

« S'il te plaît. » insiste-t-il.

J'hésite. Plainpalais me fait faire un détour. Je résiste en disant que je n'ai jamais monté sur une trottinette électrique, encore moins à deux.

« Vraiment ? » s'exclame-t-il les yeux moqueurs.

Nous sommes seuls dans la nuit genevoise. Aucun tram ne vient. Ma fatigue décide à ma place. J'accepte.

Il me pose donc des questions pour que le temps paraissent moins silencieux. J'apprends qu'il a vécu à Zürich un moment et qu'il parle donc aussi allemand. Quand je ne trouve pas mon vocabulaire anglais, j'essaie de placer des mots en allemand. Mais je me fatigue vite de toutes ces langues qui se mélangent dans ma tête.

Je n’écoute plus ce qu’il me dit. Je suis fatiguée et j’acquiesce sans tout comprendre.

Sur la route, des travailleurs vêtus d’orange scient des rails de tram. Des étincelles lumineuses giclent comme l’eau d’une cascade sauvage. C'est magnifique et irréel dans cette nuit étrange.

« Je m'appelle Aybat et toi ? »

« Moi c'est Margot.»

Nous arrivons dans une rue de Plainpalais fermée pour travaux. Il s'arrête devant un kiosque moderne où trop d’articles font la guerre. Ces boutiques qu'il y a partout à Genève, je n’y vais pas d’habitude. Je n’y entre qu’avec des copines qui veulent acheter des Samossa ou des puffs, mais je me sens toujours oppressée par ces produits en trop grand nombre sur une surface trop étroite.

Il entre dans le sombre kiosque, allume la lumière au fond du magasin et me dit d'entrer en fermant la porte. Quelque chose en moi hésite, mais j'entre quand même.

Ma petite voix me demande pourquoi. Ma bonne conscience répond que c'est parce qu’il me paraît être quelqu’un de confiance, parce que j'ai accepté son aide, parce que s'en aller sans explication serait impoli.

Cette "bonne conscience" ne parle que pour me rassurer.

Il enlève sa doudoune, branche sa trottinette, me propose de m'asseoir près de la caisse, sort un vieux chauffage d'appoint et le fait souffler dans ma direction. Je m'installe sur un coussin en rabattant ma veste en simili-cuire sur ma poitrine.

« Et toi, d'où viens-tu ? » dis-je pour continuer la discussion en attendant que la trottinette charge.

Il me fait deviner.

Comme ses traits me rappellent ceux de quelqu’un que je connais, j'essaie : « Turquie ? »

Il s'étonne. C'est la première fois que quelqu'un trouve au premier coup cette moitié de son origine et cela me flatte. Il me fait donc deviner son autre moitié d'origine.

Comme je ne trouve pas tout de suite, il me donne comme indice, la couleur de ses yeux.

C’est vrai que ces yeux verts clairs, sur cette peau foncée me rappellent des images que j’ai vue sur des flyers pour sauver des pays en guerre. Mais je ne me souviens plus d’où viennent ces yeux si connus. Je donne ma langue au chat.

« Je viens d'Afghanistan »

J’adore les femmes afghanes, je les trouve si courageuses et j’ai tellement d’espoir pour elles. Mais je ne sais plus pourquoi je les admire tant. Mes connaissances sont comme effacées cette nuit là.

« Laisse moi t'offrir un cadeau, Margot. »

Il s’engouffre dans l’arrière-boutique et ressort avec deux grosses bouteilles de bières d’environ 750 centilitres.

« Tu connais l'Oktoberfest? » me demande-t-il.

«Ah oui, cette fête allemande où on boit de la bière. Par contre je ne vais pas la boire tout de suite, j'ai déjà assez bu ce soir. »

« S'il te plaît, tu ne peux pas dire non ! c'est un cadeau ! »

Encore cette phrase. Je refuse plus fermement cette fois.

« Allez ! » Insiste-t-il en ouvrant la bouteille.

« Non. J'ai dit non, arrête donc d'ouvrir la bouteille. »

Mon ton est trop sérieux, trop sec. Je me reproche immédiatement cette dureté. Je sais que dans certains pays, ça ne se fait pas de refuser un cadeau et peut-être que c’est le cas pour là d’où il vient. Je n'en sais rien.

« Oh mais non ! S'te plaît, je viens juste d'ouvrir la bouteille ! »

« Oui, bah non. J'ai dit non, donc désolée pour toi. » affirmé-je d'un ton sec.

Comme il insiste tant pour me donner quelque chose, j'accpte de prendre un coca.

En me tendant la boisson, il me demande ce que j'ai fait cette nuit. Nous parlons longtemps comme ça. De tout, de rien, de la vie, de nos vies.

Il est déjà 3h30.

Je propose qu'on se mette en route. Il contrôle la batterie de sa trottinette en charge : 47%.

« 5 minutes, ok ? »

Pendant qu'il va aux toilettes, j'écris à mes collègues que je rentre finalement avec un inconnu sympa. Ou, aurais-je dû dire "qui a l'air sympa".

Quand il sort des toilettes, il me propose d'y aller à mon tour. J'avoue que depuis le kebab offert par ma cheffe que j’ai mangé à minuit avant d’entrer dans la boîte de nuit, j'en avais envie, mais là, je ne veux pas. Pas dans cet endroit trop étroit, trop inconfortable. À vrai dire je suis un peu exigeante : un lingot se pose sur un trône.

« Non, allons y. »

« Tu es sure ? tu as du noir sous les yeux. »

Ah? J'ai du noir sous les yeux qui semble lui poser problème. Je demande donc s'il a un miroir à disposition.

Il me montre les toilettes. L'endroit est minuscule. Il est trop près. Il pousse la porte sur moi pour me laisser seule. Je regarde rapidement mon visage dans le miroir. Ce doit être un peu de mascara sous les yeux ou même mes cernes. Pas le temps de vraiment observer, je rouvre la porte aussitôt, trouvant ridicule de vouloir absolument me faire entrer dans ces toilettes alors que j’ai initialement dit non. Je m'en veux à moi même. Je veux sortir.

« C'est tout bon ! » dis-je en filant vers la sortie.

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[À suivre au chapitre suivant]

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