Sur le chemin
Dehors, je coince mon sac dans le crochet et m'installe sur la trottinette. Aybat se met derrière moi et commence à rouler.
Pendant que j'indique la route, sa main gauche se retire du guidon.
« S'il te plaît, garde tes deux mains devant. »
« Tu as peur ? » dit-il un peu moqueur.
« Oui, souviens toi que c'est la première fois que je monte la-dessus. »
Il se repositionne correctement et remarque que je tremble.
Nous nous arrêtons près du pont de la route des Acacias. Il propose qu'on échange nos vestes. Je suis mitigée à cette idée, mais sa doudoune me semble bien plus chaude que ma veste légère en simili-cuire.
« Tu es sûr ? Ma veste est vraiment fine, tu risques d'avoir très froid. »
« Ne t'inquiète pas. » me sourit-il.
J’accepte donc sans trop de difficulté étant donné le froid glacial de cette nuit d’octobre. Sa doudoune est chaude. J'arrête de trembler. Nous repartons. Je n'ai plus besoin du téléphone pour m'orienter, je connais la route.
Sa main gauche se retire à nouveau du guidon.
« Où est ta main ? S'il te plaît, laisse là ici. »
J'essaie de la rattraper, mais elle glisse entre nous.
Il se défend en disant qu'il fait froid et que sa main est congelée.
Je touche sa main, surtout pour la remettre sur le guidon, mais j’ai trop froid aux doigts pour sentir quoi que ce soit.
Il fait zigzaguer la trottinette d’une seule main. Je vois notre ombre au sol, sa deuxième main qui garde l'équilibre dans l'air, tout en essayant de se faufiler discrètement auprès de son ventre.
Puis il freine brusquement. L'indicateur de vitesse s'enfonce dans mon estomac. Son bassin s'écrase contre mes fesses. Il accélère aussitôt. Mon corps recule contre le sien.
« N'ai pas peur, je contrôle la situation ! » me souffle-il à l’oreille.
Mon cœur accélère. Mon cerveau est en ébullition. Fait-il exprès ? Pourquoi il ne s’excuse pas et pourquoi est-il encore collé à moi maintenant ? Est-ce moi qui interprète mal ? Je sens son sexe entre mes fesse, je sais qu’il fait exprès, mais je ne sais pas comment réagir.
Sa main gauche disparait entre nous deux. Je le sens, il se touche et frôle mes fesses du bout des doigts.
« Ta main s'il te plaît ! Ici il faut tourner à droite, mais arrête toi ici. Tu as raison, il fait froid, rentre donc chez toi, je peux marcher. »
Pourquoi je dis ça comme ça? Pourquoi je le remercie presque? Pourquoi je lui offre une porte de sortie en douceur au lieu de crier? Je ne veux pas que ce mec sympa fasse ce qu’il fasse. Pourvu qu’il arrête, pourvu qu’il prenne la perche que je lui tends pour s’arrêter là.
La pente est raide en direction du Petit-Lancy. La trottinette ralentit. Je descends immédiatement et continue à pied. Je sens sa résistance, il voulait que je reste sur la trottinette. Je ne veux plus qu’il m’accompagne.
« C'est bon, excuse moi, je ne veux ni te faire peur ni te laisser seule. Combien de temps reste-il avant d'arriver ? » insiste-t-il.
Je ne sais pas si je dois répondre qu'il reste beaucoup de temps pour le décourager ou si je lui dis que je suis bientôt arrivée pour qu'il me laisse tranquille. Avec cette deuxième option, je ne voudrais pas qu'il veuille m'accompagner jusqu'à la porte.
Je choisis donc la première option : « Je dirais 30 minutes avant d'arriver à Bernex. C'est loin tu sais. Ne te sens vraiment pas obligé de continuer, tu peux rentrer. En plus Meyrin c'est très loin maintenant, tu as du chemin à faire. » dis-je avec d’autres mots.
Il décide qu'il veut m'accompagner.
Ma "bonne conscience" m'appelle : « Margot, il est déjà 3h45 et ton réveille est censé sonner dans deux heures quinze. Pour aller à Bernex à pieds depuis le Petit-Lancy, il faut compter bien une heure. Une heure… ça fait long... Laisse-le donc t'accompagner jusqu’à Onex, puisqu'il insiste tant. C’est presque à mi-chemin. Ça te laisserait plus qu’une demi-heure un peu plus pour rentrer à la maison. Et puis, tant pis pour lui, il va en somme dépenser plus d'énergie que toi à t'amener là ou tu veux, non ? »
En haut de la pente nous remontons sur la trottinette et repartons de plus belle à 20 km/h.
Il espère qu'on arrive bientôt : « Doit-on tourner ? »
« Non sur cette route c'est tout droit » je fais un geste de la main pour illustrer "tout droit".
Nous traversons la route abandonnée pour nous retrouver dans le bon sens de la piste cyclable.
« Et maintenant, on tourne ? »
« Non, non, c'est tout droit pendant longtemps longtemps. On n'a plus besoin de tourner du tout. »
« Tu droi, okay »
Je sens alors son corps se serrer contre le mien. « Il fait froid, tu ne trouves pas ? »
« Oui, oui, mais je t'ai déjà averti. Je te remercie d'avoir fait la route jusqu'ici, mais c'est bon, je peux continuer à pieds. » Je ne sais pas comment on dit "arrête d'être collé à moi" en anglais.
« Non j'insiste » dit-il en se rapprochant encore plus.
Mon corps est coincé à nouveau entre le guidon et son bassin. Il fait des mouvements discrets que je ressens à trois mille pour cent entre mes fesses. Ce ne sont pas des accidents. Ce sont des gestes précis, répétés, délibérés. Pourtant je sens qu’il essaie d’être le plus discret possible, comme s’il ne fallait pas que je m’en rende compte. Je ne sais pas comment réagir.
« Tu n'as pas assez de place ? tu peux "reculer" s'il te plaît ? » dis-je en me retournant pour arrêter son action. Je ne sais pas comment dire "reculer" en anglais.
« Je ne comprends pas. Il n'y a pas d'espace, la trottinette est faite pour une seule personne, je te rappelle. »
« En fait ma position est inconfortable. Tu peux ne pas être si près de moi ? »
Je n'ai plus de vocabulaire. Il est 4h00 passé. Je suis fatiguée. J’ai l’impression de me répéter. Je ne sais plus comment dire les choses.
« Désolé, mais ça ne peut pas être mieux. »
Sur les immeubles vitrés d'Onex, je devine notre silhouette. J'essaie de voir s'il y a de la place derrière lui. Je n’arrive pas à voir.
« C'est bon, je veux continuer ici à pieds. Laisse moi, s'il te plaît. »
« Allez ! Je ne vais pas te laisser seule. » dit-il en accélérant.
Je réfléchis trop, je ne sais pas quoi faire, il insiste trop.
~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~
[À suivre au chapitre suivant]

Annotations
Versions