4) Chemin faisant

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Vanessa régla l'addition et escorta Nelly jusqu'au dehors. Il était encore temps d'attendre la serveuse pour profiter de la nuit, toutefois, elle sentait que rien dans l'immédiat ne suffirait à estomper son amertume, si elle abandonnait sa conquête inachevée. Elle qui d'ordinaire jouait volontiers à se laisser désirer se retrouvait contrainte de prendre désespérément les devants.

— Laisse-moi au moins te déposer.

— C'est gentil, mais ça va. Je vais retrouver mon chemin, déclina Nelly en avançant la vieille bicyclette qu'elle avait déposée contre la devanture.

— T'es fatiguée, insista Vanessa. C'est toi-même qui l'a dit ! Il est hors de question que je te laisse partir sur ton engin rouillé. Je m'en mordrai les doigts, si tu tombes et que tu t'ouvres le crâne sur le trottoir !

— T'es une vraie drama queen, en fait, Van !

— Qu'est-ce que je disais ? Tu commences à me donner des p'tits noms. C'est bien la preuve que t'es pas en état de conduire ton antiquité. Sérieux, tu l'as depuis quand ce vélo ?

— Mes quatorze ou quinze ans, j'imagine...

Nelly laissa retomber sa bécane contre le mur de briques en soupirant.

— Très bien, t'as gagné. Mais je te préviens, tu ne monteras pas chez moi. Et t'avises surtout pas de revenir rôder dans le coin. J'suis sûre que t'es du genre stalker...

— J'ai préféré Tarkovski au bouquin, figure-toi. Ça se regarde bourré à trois heures du matin, ceci dit. C'est toujours là qu'on se sent devenir philosophe...

Tout en cheminant, Nelly qui titubait s'accrocha au bras de la jeune femme et cala sa tempe martelée contre l'épaule robuste qui offrait son appui.

— Vigoureuse, drôle et cultivée. Si je me sentais pas aussi nulle à côté, je pourrais bien craquer...

Un rictus satisfait transfigura le visage du chasseur, tandis que le piège de son bras doucereux se refermait, tranquille, sur la hanche fébrile de la prise ébranlée.

À chaque coin de rue, Nelly baladait mollement sa main et pointait d'un index incertain la direction à suivre.

— Par-là, tu es sûre ? demandait Vanessa.

Et toujours la même hésitation se faisait ressentir, sans que pour autant l'autre ne change d'avis. Soit elle ne tenait clairement pas l'alcool, ruminait Vanessa, soit elle était à jeun. Elle aurait parié sur cette dernière hypothèse. Sous le fond de teint diffus, les cernes de Nelly illustraient à coup sûr son hygiène de vie négligée, voire les deux ou trois dernières nuits d'insomnie. Quelles pensées entêtantes pouvaient bien la tenir éveillée ? Vanessa l'aurait veillée sans hésiter pour en être témoin. Cependant, pour l'heure, elle jouait docilement l'altruisme, en se gardant de paraître trop intéressée. Descendre un peu la main ou resserrer l'étreinte aurait paru malvenu. En outre, elle se bornait à suivre, ingénue, l'itinéraire erroné énoncé par Nelly, quand bien même elle savait que telle rue ou telle autre ne les conduirait pas à son appartement. Et pour cause, elle connaissait déjà l'adresse.

Au bout du compte, après avoir dû rebrousser chemin dans trois impasses différentes et gravité maintes fois autour du même pâté d'immeubles, elles parvinrent à destination.

— J'habite ici, annonça l'enivrée.

Du même geste évasif dont elle avait une heure durant tracé l'itinéraire, elle entoura à la volée un balcon branlant encombré de pots de plantes. Un petit carillon y tintait, racoleur, dans le calme nocturne. Nelly avait dit vrai.

— Il y a un ascenseur ? se renseigna Vanessa.

— T'as bien vu ma piaule ? Y a la cage, c'est déjà ça. Et j'aime autant qu'elle reste vide, du moment que j'arrive à payer mon loyer.

Leurs brefs souffles rieurs se muaient en vapeur dans le noir printanier. Le traqueur refroidi se détacha d'un pas et relâcha sa proie. Chacune se recroquevilla, à sa façon, sur son propre corps transi : Nelly les mains au fond des manches, Vanessa enserrant sa poitrine durcie.

— Tu crois que tu vas réussir à dompter les escaliers jusqu'au quatrième ?

Le menton austère acquiesça en silence. Alors, la galante rodée hocha la tête en retour et entama de prendre congé, sans manquer au passage de souhaiter une bonne nuit qu'elle devinait d'avance ruinée par le cafard. Évidemment , comme elle tournait les talons, une voix effrontée s'éleva derrière elle :

— Quoi ? Tu abandonnes déjà ? Je te pensais plus téméraire...

Vanessa fit volte-face.

— Tu m'invites à entrer ?

— T'es un vampire, ou quoi ? Tu veux pas non plus un carton d'invitation ? Après tout, fais ce qui te chante. Essaye au moins de ne pas le regretter.

Son instinct prédateur la pressait de plus belle. Vanessa hâta le pas pour revenir à la charge sur le gibier en fuite, saisit l'autre par la taille et apposa ses lèvres tout contre son oreille. Son ultime doléance n'était qu'un tiède murmure.

— Je monterai uniquement si tu me dis ce que tu veux.

— Honnêtement, je me demandais... si j'arriverais à te faire jouir.

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