- 10 avril 2020 (Résurrection)

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Le maire de Marcq-en-Barœul est l’un des premiers édiles de France à avoir signé un arrêté, le 2 avril, pour interdire l’abandon de gants et masques dans les espaces publics, geste désormais passible d’une amende de soixante-huit euros. Ceux qui crachent risquent la même amende.


L’autre : « Sa démarche a l’air plus assurée qu’hier.

Elle : — C’est plus la même, c’est sûr.

Moi : — Bonjour, vous deux.

L’autre : — Est-il indiscret de vous demander de vos nouvelles ?

Moi : — Eh bien, vous voyez, je suis en rémission.

Elle : — Salut donc ! Au fait, t’avais quoi ?

Moi : — J’ai juste eu une très longue journée hier. J’étais sortie deux minutes parce que j’avais la tête comme un compteur à gaz. Mercredi après-midi, ma patronne m’a appelée pour me dire que je devais remplacer un de mes collègues au pied levé, et qu’en plus j’aurais quatre heures de cours à assurer en visio dès le lendemain. On a eu une réunion de cellule de crise avec le donneur d’ordre dans la foulée. En termes de logistique improvisée, je peux vous dire que même l’Élysée fait pâle figure. En plus, j’ai appris qu’il ne faut jamais sous-estimer le cours qui s’abat sur vous à l’improviste : il peut s’avérer particulièrement compliqué à préparer – surtout quand on vous annonce “Tu verras, c’est facile.”

Elle : — Ça m’a l’air aussi méchant qu’un coronavirus, ton truc.

Moi : — Presque. Heureusement, j’ai bien récupéré hier soir.

L’autre : — Heureuse de l’apprendre. Vous voilà donc prête à encaisser la révélation du jour : Marcq-en-Barœul est désormais au centre des préoccupations nationales. Un tour en ville matinal avec mon propriétaire a été providentiel pour me remettre au courant de la marche du monde – ce parking déserté et la conversation un peu simple de ma voisine (avec toute l’amitié que je lui dois) étant fort peu propices à une mise au diapason de l’actualité brûlante.

Moi : — Je l’ai lu de mon côté dans la presse. Marcq-en-Barœul fait la une pour cause d’incivilité crasse. Il est désormais interdit d’y cracher au sol ou de jeter ses déchets médicaux n’importe où – masques, surblouses…

L’autre : — Je suis consternée. Je croyais les Marcquois irréprochables. À quoi bon l’aisance, si c’est pour s’abandonner à la grossièreté des mœurs ?

Elle : — Les gens d’ici sont dégueu à ce point ?

Moi : — Oui. Non seulement ils sèment leurs masques comme des confettis, mais en plus… ils votent à droite.

L’autre : — Natürlich. Le bon goût a ses exigences.

Moi : — Le fait qu’on balance ici des protections usagées alors qu’on en manque ailleurs prouve une chose : on n’est pas chez les nécessiteux.

L’autre : — Hélas. Quand les rues contiennent plus de masques que de passants, il est temps de parler de décadence.

Elle : — Mais pourquoi tu t’es installée ici, au milieu des crados de droite ?

Moi : — Eh bien parce que… Qu’est-ce que j’en sais… Parce qu’il y avait du calme, de la verdure… Un genre de feng shui urbain, quoi !

Elle : — Voilà, elle recommence à parler anglais.

L’autre : — Mais non, voyons. Si je ne m’abuse, c’est du chinois.

Elle : — Ah. Donc c’est encore une maladie ?

Moi : — Non. Le feng shui, c’est un concept chinois d’aménagement. Une manière de disposer les meubles pour que l’énergie circule, histoire de ne pas bloquer le courant cosmique, ou un truc du genre.

Elle : — C’est en triphasé ?

L’autre : — Il s’agit plutôt d’un coup pernicieux du lobby des décorateurs d’intérieur sous couvert d’une lubie orientalisante, si je peux me permettre une petite précision.

Elle : — Ouais… Chinois, donc dangereux.

Moi : — Pour autant que je sache, feng, c’est le vent. Shui, l’eau. Ensemble, ça symbolise l’équilibre entre ciel et terre. Si ça circule, y a pas de problème. Si ça stagne, c’est le chaos. Si ça déborde, c’est la cata.

Elle : — Bah ouais, ça va direct vers un dégât des eaux. Effectivement, tu dois refaire ta déco après ça.

L’autre : — Fadaises que tout cela ! “Je pose mes géraniums au sud-est et ma fontaine zen au nord, et hop, l’abondance me tombe dessus.” Il faut être sérieusement déréglé pour y croire !

Moi : — Tiens, vous n’aviez pas encore sorti votre air supérieur aujourd’hui, Madame von Platters… Il paraît pourtant que le feng shui améliore la circulation énergétique.

L’autre : — Aucun jugement de ma part. Nous avons tous nos superstitions… même en Allemagne, figurez-vous. Sur l’A8, à Gruibingen, une aire de repos feng shui a été construite. Station-service, restaurant, aire de détente : tout a été pensé pour faire circuler les énergies.

Elle : — Et ça marche ?

L’autre : — Il paraît. L’État a placé son argent dans la quiétude. Apparemment, c’est plus rentable que dans l’éducation.

Moi : — Voilà deux critères qui résument parfaitement Marcq : tranquillité et gros portefeuille. Grâce à ses pelouses bien entretenues, la ville attire la prospérité et canalise les flux cosmiques. Très feng shui.

L’autre : — Surtout très friquée.

Elle : — Attends… Les déplacements de liquide provoquent des placements de liquide ?

L’autre (soupirant) : — Si seulement c’était censé…

Moi : — Je vous trouve bien critique, pour une voiture censée s’en ficher !

L’autre : — Que voulez-vous, quand l’Occident est à genoux devant une chose dont l’existence n’est pas prouvée – à l’instar de celle du yéti –, il m’arrive de ressentir comme une microfissure dans mes injecteurs.

Elle : — T’es pas super feng shui, toi !

L’autre : — Je suis réaliste. Si on suit cette logique, les meubles anguleux seraient hostiles, et un bureau dans la chambre, un attentat énergétique. Pourtant, j’ai croisé plus d’un humain qui dort au boulot : preuve que l’union de la paix et du travail est non seulement possible, mais fréquente.

Elle : — T’as pas compris le côté pratique de la chose. Si t’es pas de bonne humeur ou malade, tu peux entièrement rejeter la faute sur la table du salon qu’est pas bien alignée.

Moi (tapotant sur mon smartphone) : — Savez-vous qu’on peut aussi fengshuiser son auto ? Écoutez un peu : “Les portières doivent être bien huilées pour que le q’i entre librement. L’aspect extérieur reflète la fortune. La conduite doit être fluide et souple…”

L’autre : — Donc… une voiture feng shui est une voiture propre, silencieuse et bien entretenue. Impressionnant. Si je pouvais siffler, je sifflerais.

Moi : — Psss, quelle médisance ! Peut-être que c’est le fait d’être garée pile sur un nœud énergétique qui vous a donné la parole, allez savoir… Dans votre cas, votre parking ne doit pas être bien orienté pour que vous soyez aussi irritable… Oui, c’est ça ! Je parie que votre capot est tourné vers l’orient.

Elle : — T’entends ça ? T’as le capot à l’ouest !

Moi : — Et puis il y a peut-être aussi un souci de couleur. “Choisissez la teinte qui vous parle. Si vous aimez le blanc, alors le blanc est bon pour votre énergie. Le feng shui, c’est avant tout une affaire de ressenti.

L’autre : — Traduction : faites comme vous voulez. C’est du coaching pour indécis. Sauf que ceux qui choisissent le jaune n’ont manifestement pas peur du ridicule.

Elle : — Faut surtout aimer le look de la poste.

Moi : — Mais vous ne comprenez pas… Il s’agit de vivre l’instant présent grâce à son chez soi. Ou à son orientation dans l’espace.

Elle : — Ou grâce à sa voiture, apparemment. Mouais.

Moi (tapotant frénétiquement sur mon smartphone) : — Hein ?! Écoutez ça ! “D’une manière générale, les artères coupées par un pont ou surmontées d’une voie express ont un mauvais feng shui.”

Elle : — P’tain ! On va devoir éviter l’avenue de la Marne !

L’autre : — Non mais sérieusement ? Sans ponts ni voies rapides, on rentre en 2035 !

Elle : — Pas grave, on fait le tour par les vicinaux. Regarde nous, avec nos balades en rase campagne, parmi les cimetières militaires… C’est feng rural.

Moi : — Tenez, voilà la référence ultime : “À Taipei, l’énergie circule à merveille sur les avenues Zhongshan Nord, Renai, Xinyi, Bade…”

L’autre : — Je subodore que vous ne vous référez pas tout à fait à la métropole lilloise…

Moi : — Mmm, non, il s’agit de Taiwan…

Elle : — Taiwan ? C’est sur la ligne de front ?

L’autre : — Juste un peu plus loin.

Elle : — Bon ben vu le bazar depuis un mois, on sait que la COVID n’a rien de feng shui.

Moi : — Madame von Waffeleisen, je crois que vous manquez d’ouverture. Votre scepticisme touche en fait à un grand principe feng shui. Voilà ce que dit le site : “Le feng shui n’est pas pour vous si vous avez des croyances limitantes.

L’autre : — Merveilleux ! Un concept inattaquable, car toute critique est la preuve qu’on n’est pas assez éveillé pour le comprendre.

Moi : — Décidément, votre secteur sud n’est vraiment pas activé.

L’autre : — Vous savez ce qu’il vous dit, mon secteur sud ? »

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