- 13 avril 2020 (Purgatoire)
Annonce du Président Macron : le confinement est prolongé jusqu’au 11 mai
Elle : « Bonjour ! Alors, et le boulot ?
Moi : — J’ai pas travaillé aujourd’hui. Enfin si, j’ai bossé, mais sans doute pas comme tu l’entends.
Elle : — Ouh, c’est sinueux, ton truc. Même quand tu parles en français, t’es parfois dure à suivre.
Moi : — J’ai préparé mes cours pour la semaine, mais je n’ai pas tenté d’inculquer l’anglais à qui que ce soit. C’est férié. Les étudiants comme les stagiaires se reposent.
Elle : — Non mais là vous vous reposez tout le temps…
Moi : — Faux !
Elle : — …Et puis c’est bizarre les jours fériés qui succèdent aux jours fériés !
L’autre : — C’est le lundi de Pâques. Ostermondag.
Moi : — Voilà.
Elle : — Et ça correspond à quoi ? C’est encore ton gars, Jésus ? Le dimanche, OK : y a résurrection, les humains se bourrent de chocolat. Mais le lundi ? Il saute à l’élastique et tu corriges des copies ? C’est ça le rituel ?
Moi : — Je pense que Jésus avait eu son compte de sensations fortes. Nous, en tout cas, on ne fait rien.
Elle : — Sauf toi qui fais du zèle.
Moi : — Non ça c’est mon problème. J’ai encore le droit de gérer mon temps comme je l’entends, non ?
Elle : — T’énerves pas ainsi, tu vas cramer tes circuits. Bon, je récapitule. Le mec ressuscite dimanche, et du coup, tout le monde prend son lundi ?
L’autre : — Notons que l’homme est mort un vendredi et est revenu à la vie un dimanche. Narrativement, difficile de faire plus intense. Il avait bien droit à un petit break.
Elle : — Il aurait pu recommencer. Histoire de justifier le jour en plus.
Moi : — Là, ce serait du comique de répétition. Même Dieu a ses limites.
Elle : — Attends… tu veux dire que vous foutez rien le lundi de Pâques juste parce que c’est le lendemain du dimanche de Pâques ?
Moi : — Heu, je crains que ce soit exactement ça.
Elle : — Nooon ?! Woualou, c’était un prix de gros sur le jour férié – deux pour le prix d’un ? Trop pratique, votre religion !… Pratique ET bizarre…
L’autre : — Tu l’as dit. Diese Menschen sind verrückt.
Moi : — Pour une fois, je suis d’accord. Des millions de gens croient en Dieu, des bibliothèques entières ont été remplies pour prouver son existence… et toujours pas le moindre début de preuve. Et inversement, certains vous diront que tant de pages et de volumes traitant de la religion prouvent bien l’existence de Dieu.
Elle : — En général, il n’y a pas de fumée sans moteur encrassé. Donc il y a bien quelque chose quelque part.
Moi : — C’est là qu’intervient la croyance, Minette. Tant que Dieu ne se manifeste pas en chair et en os, on se contente d’y croire. S’Il venait à débarquer, ça deviendrait autre chose : tout le monde serait obligé de choisir son camp. Ralliement, opposition, neutralité stratégique…
Elle : — De toute façon, ça sert à quoi de croire ?
Moi : — Les croyances permettent aux humains de lutter contre leurs ignorances et leurs angoisses. (Ton solennel) N’oublie pas, p’tite Maguette, que nous sommes les seuls animaux qui avons conscience de notre propre mort.
Elle : — Évidemment, vous, les humains, vous partez avec ce handicap de départ : vous êtes biopérissables.
L’autre : — Surtout depuis quelques semaines… On comprend que la dernière mise au garage puisse vous inquiéter.
Moi : — Nous, inquiets ? C’est pas la mort en soi, plutôt le fait qu’elle puisse venir à l’improviste, comme un message mal adressé, qui pourrait…
L’autre : — Tut-tut, n’allez pas prétendre le contraire !
Moi (un peu échauffée) : — Si vous voulez bien m’écouter, je vous dirai que ce qui explique notre désarroi actuel, c’est essentiellement la crainte de l’inanticipable où nous nous éprouvons comme toujours déjà dépassés par ce qui n’aura jamais lieu, étant donné que la mort est quelque chose qu’un être humain ne peut pas réellement vivre. Vous me suivez ?
Elle : — Heu, d’un peu loin… T’énerve pas…
Moi : — Tu vois, Pollinette, ce qui est pour toi mourir est quelque chose qui ne saurait être réduit à un événement terminal – parce qu’en fait, on ne meurt pas, on se… On se dés-advient, comme disait à peu près Heidegger.
L’autre : — Ha ! Belle tentative d’enfumage ! Vous pensez vraiment qu’on va avaler ça ?
Moi : — Pardon ?
L’autre : — Excusez-moi, mais s’il était allemand, Heidegger ne s’appelait certainement pas Àpeuprès !
Elle : — Ursula, allons… Fallait pas énerver ma proprio… T’as vu ce que ça donne – il vaut mieux ne pas mourir avec elle : ça donne trop la migraine. De toute façon, nous les autos, on a le recyclage !
L’autre : — Justement. La carcasse d’une voiture, au moins, sert à quelque chose. Contrairement à certains dogmes impossibles à réutiliser.
Moi : — Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé. Des siècles à les tordre dans tous les sens, les dogmes. À les réinterpréter, les moderniser, les maquiller.
Elle : — Les dogmes ? C’est comme des trucs qu’on peut pas réparer mais qu’on garde quand même ?
Moi : — En quelque sorte. Un dogme est surtout quelque chose auquel on te dit de croire et tu y crois – comme croire que sa voiture peut parler, par exemple. Absurde, non ? Et pourtant… Ceci étant dit, si tu veux un vrai test de crédulité, tu as la Bible.
Elle : — La Bible ?
Moi : — C’est le livre de référence des Chrétiens. Un vrai concentré d’histoires merveilleuses et de miracles en tous genres, avec des géants battus par des nains, des anges, des inondations terribles, des brebis perdues, des types changés en sel… Ça commence tranquille avec un gentil petit couple dans un jardin, et ensuite ça part assez vite en vrille.
Elle : — Qu’est-ce qu’ils fabriquent dans un jardin ?
Moi : — Ils se demandent s’ils vont manger une pomme ou non.
Elle : — C’est ça, tes histoires merveilleuses ?
L’autre : — Vous nous avez un peu survendu l’affaire, je le crains… Le récit m’a l’air modérément passionnant.
Moi : — Non mais attendez, un serpent survient et leur parle pour les convaincre de croquer le fruit.
Elle : — Et ils le font ?
Moi : — Oui.
Elle : — Eh ben en fait c’est lui le héros !
L’autre : — En Chine, ils n’auraient pas touché au fruit, ils auraient mangé le serpent.
Elle : — On peut remplacer le serpent par un pangolin, dans l’histoire ?
L’autre : — Ou bien au Viêtnam, ils auraient fait mariner le serpent dans de l’alcool et ils auraient bu cul sec.
Moi : — Encore une émission de France Culture qui vous a appris ça ?
L’autre : — Non, un de mes anciens propriétaires a eu des expériences en Extrême-Orient. Il adorait les raconter à ses amis.
Moi : — Avec vous, l’histoire du fruit de la tentation aurait eu une autre gueule !
Elle : — Tu as déjà oublié que nous sommes des auteurs en devenir ?
L’autre : — Puisque nous parlons de fictions séduisantes, permettez-moi de souligner qu’une large partie des fidèles de circonstance ne semblent guère attirés par la transcendance mais plutôt par le confort d’une journée sans obligations. La liturgie du farniente, sans doute.
Moi : — Mais le lundi de Pâques est pour tout le monde, que l’on tienne ce qui se trouve dans la Bible pour vrai ou pas !
L’autre : — Vraiment ! Ça en fait, des profiteurs !
Moi : — Ah carrément ? Des profiteurs ? Vous y allez un peu fort… Franchement, vu les circonstances, un jour férié de rab’ en ce moment, c’est comme offrir une chaise longue à quelqu’un déjà couché depuis trois semaines… »

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