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Le commandant Pierre-Jean Malisse (surnommé PJ par ses collègues) arrive au siège de la BSRI (Brigade Spéciale de Recherche et d’Intervention) un peu avant 9 heures, comme chaque matin depuis bientôt dix ans. Une routine immuable qui lui convenait parfaitement.
Grand, la quarantaine dépassée de quelques années, il avait un visage qui ne souriait que très rarement. Ses cheveux grisonnants commençaient à se clairsemer, et les rides autour de ses yeux trahissaient des nuits trop courtes et trop de cafés. Il portait son éternelle tenue : jean sombre, blouson de cuir élimé, chemise froissée. Une tenue qui faisait grincer des dents la hiérarchie mais que personne n'osait vraiment lui reprocher, pas après toutes les affaires qu'il avait résolues.
Après le déménagement de la police judiciaire au Bastion (nouveaux bâtiments de la cité judiciaire dans le XVIIe arrondissement, la construction étant presque achevée après des années de retards et de polémiques), la BSRI avait récupéré les locaux restés vacants du mythique 36 quai des Orfèvres. PJ aimait ces vieux murs épais chargés d'histoire, ces bureaux aux parquets qui grinçaient, ces escaliers usés par des décennies d'allées et venues, même si les installations laissaient à désirer.
Après s'être servi un café à la machine du premier étage, un liquide noirâtre qu'il avait appris à tolérer au fil des années, il regagna son bureau au troisième étage. A peine assis, le téléphone sonna.
─ Malisse ? Dans mon bureau, rapidement !
C’était le commissaire Naudin, toujours aussi aimable. Vingt ans qu'ils se connaissaient, depuis l'époque où PJ n'était qu'un simple lieutenant et que Naudin était un commandant ambitieux. Jacques Naudin avait été son mentor, son protecteur parfois, son ami souvent.
PJ se leva avec un soupir, abandonna son café à peine entamé, et se dirige vers le bureau du patron. Il frappe deux coups discrets avant d'entrer, une habitude qu'il n'a jamais perdue malgré la familiarité de leurs rapports.
─ Mes respects, commissaire.
Jacques Naudin, la cinquantaine fatiguée, les cheveux grisonnants soigneusement coiffés en arrière, le visage marqué par les ans et les responsabilités, lève les yeux de son dossier
─ PJ, j’ai une affaire pour toi. Un certain Oleg Kastarov a été retrouvé mort, cette nuit, à Neuilly, au 133 boulevard Maurice Barrès, dans la cour de l’immeuble.
PJ fronça les sourcils. Une affaire banale en apparence, alors pourquoi lui ?
─ C’est du ressort de la police judiciaire, non ?
─ Oui, mais il est suspecté d’être en contact avec les services de renseignement russe.
PJ croisa les bras, son regard s'assombrissant.
─ Alors il faut mettre l'ANRI (Agence Nationale du Renseignement Intérieur) sur le coup.
─ Tu es vraiment pénible ! La place Beauvau nous « prie » de nous en occuper.
PJ connaissait assez son patron pour savoir que cette « prière » venait de très haut. Quand la place Beauvau s'en mêlait, c'était rarement bon signe.
─ J’ai compris.
─ D’autre part, on nous a affecté une stagiaire, une gardienne qui vient de réussir le concours de lieutenant. Elle doit aller en formation dans trois mois et pourrait être nommée dans le service, donc…
PJ leva les yeux au ciel. Une stagiaire. Exactement ce dont il avait besoin.
─ Je vois : « On » …
─ Ne sois pas trop dur avec elle, voilà son dossier et celui de ton client. Je t’envoie la fille dans une demi-heure, je dois la recevoir d’abord.
De retour dans son bureau, PJ ouvrit le mince dossier d'Oleg Kastarov. Né le 11 novembre 1995 en Russie, à Nijni Novgorod. En France depuis août 2001. Parents décédés en 2018 dans un accident de voiture. Brevet des collèges et CAP de maçon. Barman au Foot-Bar dans le XVIIe arrondissement depuis trois ans. Retrouvé la veille dans la cour du 133 boulevard Maurice Barrès à Neuilly, apparemment abattu d'une balle dans la nuque.
Il s'apprêtait à ouvrir le dossier de la stagiaire quand une jeune femme se présenta à la porte du bureau, restée entrouverte comme toujours.
PJ leva les yeux et la détailla rapidement, un réflexe professionnel. Petite, un mètre soixante-cinq tout au plus. Des cheveux châtains tirés en un chignon sévère, un visage aux traits fins sans maquillage, des yeux noisette intelligents qui le jaugeaient avec autant d'attention qu'il la jaugeait lui-même. Tenue sobre : pantalon noir, chemise blanche, veste cintrée, professionnelle.
Il lui fit signe d'entrer d'un geste de la main.
─ Tu es la nouvelle stagiaire ?
─ Oui commandant.
─ On m’appelle PJ. Tu t’appelles ?
─ Héloïse Veillon.
─ Qui t’a recommandée ?
Elle sursauta et le fusilla du regard. PJ nota l'éclair de colère dans ses yeux, du tempérament sous le vernis professionnel.
─ Recommandée ? Personne. D’ailleurs je n’ai pas demandé ce service, je voulais la brigade des mineurs.
PJ regretta d’avoir été agressif, mais pas au point de s’excuser. Il aimait tester les gens, voir comment ils réagissaient sous pression et il avait eu trop souvent affaire à des pistonné(e)s pour ne pas se méfier.
─ Si tu tiens à y aller, je n’ai qu’un coup de fil à donner et tu y seras dès demain.
─ Merci monsieur, je n’ai besoin ni de vous ni de personne pour mener ma carrière, mais si vous voulez vous débarrasser de moi, vous en avez le pouvoir. Je sais comment ça marche.
Un long silence s'installa, pesant, pendant lequel ils se mesurèrent du regard. PJ vit dans les yeux de la jeune femme une détermination farouche, une fierté blessée. Mais elle ne baisserait pas les yeux la première.
─ Tu as déjà assisté à une autopsie ?
─ Non, jamais.
─ Il y a un début à tout. Tu vas faire la connaissance d’Anita. Tu auras l’occasion de la voir souvent, si tu restes dans le service. C'est la meilleure légiste que je connaisse, et j'en ai connu beaucoup. Allons-y.

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