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Anita Morales était la plus jeune légiste qu'ait connu l'IML (Institut Médico-Légal) et probablement une des plus douées de sa génération.

Belle femme, la trentaine, grande, un mètre soixante-quinze, blonde aux cheveux courts coupés au carré, le teint mat et les yeux verts, elle incarnait le mélange parfait d’un père espagnol et d’une mère norvégienne, ce qui donnait un physique étonnant qui faisait se retourner les têtes dans la rue.

Médecin à l'âge de 23 ans, elle avait choisi la médecine légale alors qu'elle aurait pu prétendre à une brillante carrière de chirurgienne. Mais Anita préférait la vérité froide des corps morts aux incertitudes de la médecine des vivants.

A 33 ans, après six années de formation intensive et acharnée, elle était devenue une référence dans sa spécialité et était souvent sollicitée par des collègues de toute l'Europe pour participer à des autopsies particulièrement difficiles ou pour donner son avis d'expert sur des cas complexes. Elle avait publié plusieurs articles dans des revues médicales prestigieuses et donnait régulièrement des conférences.

« Les morts ne mentent jamais », disait-elle avec un sourire malicieux quand on l'interrogeait sur son choix de carrière. « Ils racontent toujours la vérité, il suffit de savoir l'entendre ».

Il faut savoir aussi qu'elle avait un petit faible pour PJ, qu'elle ne cachait d'ailleurs pas vraiment. Elle appréciait son intelligence, son intégrité, son refus des compromissions, et aussi cette mélancolie qu'il portait comme un fardeau invisible. PJ, de son côté, la trouvait à son goût, mais il ne s'était jamais rien passé entre eux. Quelque chose le retenait toujours, une barrière invisible qu'il n'arrivait pas à franchir, une peur de s'engager qui datait d’une rupture douloureuse, cinq ans auparavant.

─ Bonjour PJ, je vois que tu as une apprentie.

─ Bonjour Anita, oui, c’est sa première alors ne sois pas trop dure. Elle s’appelle Héloïse.

Le cadavre du barman était allongé sur la table d'autopsie en inox, nu et pâle sous les néons crus. Héloïse sentit son estomac se contracter mais se força à rester impassible.

Anita enfila des gants en latex, mit un masque chirurgical et des lunettes de protection, puis prit un scalpel et fit une incision profonde depuis chaque épaule jusqu'à la pointe du sternum, puis une troisième incision de la pointe du sternum jusqu'au pubis, formant ainsi un Y parfait.

Elle décolla rapidement la peau au niveau du thorax, prit une sorte de sécateur pour couper les cotes près du sternum et retirer le volet thoracique. Elle jeta un coup d’œil vers Héloïse qui commençait à pâlir et dont la respiration s'était accélérée.

─ Vous vous sentez bien, Héloïse ?

─ Oui... oui, ça va.

Anita continua son travail tout en commentant ses gestes d'une voix calme et très professionnelle :

─ Je fais une autopsie complète, commenta Anita d'une voix professionnelle, mais la cause de la mort est évidente. Balle dans la nuque à bout portant, avec un silencieux. Travail de pro. Je demanderai quand même la toxicologie.

Elle désigna l'épaule droite du cadavre.

─ Vous remarquerez le tatouage sur l'épaule droite, caractéristique de la mafia russe. Des aigles à deux têtes entrelacés. Classique.

─ L’heure de la mort ?

─ D'après les lividités cadavériques et la température du foie, je dirais entre minuit et 2 heures du matin. Le corps a été déplacé, les lividités sont au mauvais endroit.

Pendant qu’elle parlait, elle avait sorti et pesé chaque poumon et quand ce fut le tour du foie, Héloïse, qui n’était plus pâle mais verte, sortit en courant et on entendit un bruit qui ressemblait à des efforts de vomissement.

─ Je crois que ton apprentie a passé son examen avec succès. Très mignonne d’ailleurs. Un peu jeune pour toi peut-être ?

Il ne releva pas.

─ Oui, et elle a quand même tenu plus de dix minutes. Pas mal pour une première fois. Le dernier stagiaire qu'on m'avait envoyé n'avait pas tenu trois minutes !

Pendant leur dialogue, Anita avait retourné le corps avec l'aide d'un assistant, incisé la peau du cou et, à l'aide d'une longue pince chirurgicale, extrait la balle logée entre les vertèbres cervicales.

─ Il s’agit d’une balle de .38. Je l'envoie à l'identité judiciaire pour comparaison balistique. J'aurai la toxicologie complète dans l'après-midi, je t'appellerai s'il y a quelque chose d'intéressant, et tu auras mon rapport complet demain matin sur ton bureau. Comme d'habitude.

─ Merci Anita, à bientôt.

Un silence, puis :

─ PJ... Tu devrais passer boire un verre un de ces soirs.

Il la regarda, surpris par cette invitation directe.

─ Oui, peut-être. Quand cette affaire sera bouclée.

Elle hocha la tête, un petit sourire aux lèvres.

Héloïse, qui avait récupéré tant bien que mal et s'était rincé la bouche, l'attendait dans le hall, le teint un peu verdâtre et les jambes flageolantes. PJ ne fit aucun commentaire sur son malaise.

─ Tu vas retourner à la boite et t’installer dans mon bureau. Tu trouveras un dossier concernant notre client sur l'étagère du milieu. Je veux le relevé de ses comptes bancaires et la liste de ses appels téléphoniques de ces trois derniers mois. Tu chercheras aussi les enregistrements de vidéosurveillance du boulevard Maurice Barrès à Neuilly. Tu te serviras de mon ordinateur, je t’ai noté le mot de passe. Je reviens vers 14 heures et on ira à la perquisition.

─ Heu..., bien, PJ.

C'était la première fois qu'elle l'appelait par son surnom. Un début.

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