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Héloïse, à peine arrivée au bureau, s'attaqua consciencieusement aux tâches que PJ lui avait confiées. Elle avait à cœur de les accomplir parfaitement car elle voulait par-dessus tout calmer le jeu avec le commandant et s'intégrer à l'équipe. Prouver qu'elle n'était pas juste une stagiaire une pistonnée.
Assise au bureau de PJ, couvert de dossiers empilés, elle remarqua le dossier portant son nom qui dépassait légèrement d'une pile. La tentation fut forte de le consulter, de voir quelles appréciations figuraient dans son parcours. Mais elle s'interdit fermement de l'ouvrir. Ce serait une violation de la confiance, aussi ténue soit-elle, que PJ avait placée en elle en la laissant seule dans son bureau.
Elle s'empara du dossier d'Oleg Kastarov qu'elle lut rapidement mais attentivement. Vingt-huit ans, célibataire, sans attaches apparentes depuis la mort de ses parents. Un profil qui aurait pu être celui de milliers de jeunes gens, sauf le détail troublant des contacts avec l'ambassade russe.
Elle commença par appeler la Banque de France qui lui donna les coordonnées des quatre comptes bancaires dont Kastarov était titulaire. Quatre comptes pour un simple barman, c'était déjà suspect. Elle contacta ensuite le juge d'instruction chargé de l'affaire pour obtenir les commissions rogatoires indispensables pour avoir accès aux relevés des comptes bancaires et au journal d'appel du téléphone portable de la victime.
Enfin elle appela la mairie de Neuilly qui, après quelques vérifications, accepta de lui envoyer une copie de la vidéosurveillance du boulevard Maurice Barrès du dimanche et du lundi. La ville de Neuilly, comme beaucoup de communes riches, était truffée de caméras. Si quelque chose s'était passé dans cette rue, elles l'auraient enregistré.
Satisfaite de son travail, elle sortit manger un sandwich en se promenant le long du Boulevard Saint-Michel. L'air frais lui fit du bien après l'atmosphère confinée de la morgue. Elle essayait de ne pas penser au corps ouvert sur la table, aux organes pesés un à un.
Quand elle remonta au bureau une heure plus tard, tout ce qu'elle avait commandé l'attendait dans la boîte mail de PJ, comme promis. L'administration française pouvait être lente, mais quand un flic de la BSRI demandait quelque chose, la réponse ne trainait pas.
Elle commença par le journal d'appel du smartphone. Un numéro apparaissait de manière récurrente, aussi bien en entrée qu'en sortie. Plusieurs fois par jour. Elle le recopia sur une feuille en se promettant d’en demander l'identification en urgence.
Puis elle examina les relevés bancaires avec l'attention d'une comptable. Les chiffres ne mentent jamais lui avait appris son père. Elle constata des virements hebdomadaires sur les quatre comptes, de faibles montants individuels, mais totalisant plus de 5000 euros chaque mois. Et à la fin de chaque mois, un virement unique beaucoup plus important, entre 2000 et 3000 euros, vers un compte extérieur domicilié aux Bahamas.
Pour un barman payé au SMIC, c'était considérable. Elle prit des notes détaillées pour pouvoir chercher l'origine des différents virements, traçant un organigramme qui commençait à ressembler à une toile d'araignée financière.
Enfin, elle passa à la vidéosurveillance de Neuilly. Elle cala l'enregistrement sur 20 heures la veille et commença à regarder la rue, vide mais bien éclairée par les réverbères cossus de cette avenue bourgeoise. Elle nota pour identification ultérieure les immatriculations de tous les véhicules qui passaient et fit une capture d'écran pour chaque passant, même si à cette heure tardive ils étaient peu nombreux. Travail fastidieux mais nécessaire, patient, le genre de tâche ingrate qui fait parfois toute la différence dans une enquête.
Elle était tellement absorbée par son travail qu'elle ne vit pas les heures passer.
Mais Héloïse ne se plaignait pas. Elle avait appris, pendant ses années comme gardienne de la paix, que c'était souvent dans ces détails que se cachaient les clés d'une enquête.

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