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Finalement, PJ avait accepté et présenté le concours d'entrée à l'ENA pour lequel il avait travaillé pendant moins d'une semaine. Sept jours et sept nuits à ingurgiter des manuels, des annales, des rapports. Sa mémoire photographique faisait des miracles, mais il fallait aussi comprendre, analyser, structurer
Comme l'avait prévu son camarade Julien, ils furent admis à l'écrit et convoqués pour l'oral quelques semaines plus tard.
Ce jour-là, vêtu de son unique costume acheté d'occasion aux Puces de Saint-Ouen, il se présenta dans les locaux prestigieux de l'ENA, rue des Saints-Pères.
Il fit face à un jury de cinq personnes installées derrière une longue table en bois précieux. Trois hommes, deux femmes, tous la cinquantaine ou la soixantaine, tous ayant cette assurance tranquille de ceux qui ont toujours été du bon côté de la barrière sociale.
Le président du jury, un homme aux cheveux blancs impeccablement coiffés, costume trois-pièces, légion d'honneur à la boutonnière, prit la parole d'une voix posée :
─ Monsieur Malisse, nous avons examiné attentivement votre dossier. Vous avez 20 ans, une licence en droit et vous avez passé le concours en candidat libre, sans préparation. Votre résultat à l'écrit est étonnamment bon, pour ne pas dire exceptionnel, pour quelqu'un qui n'a pas fait de préparation spécifique pendant deux ans. Le jury ici présent en a été très favorablement impressionné et même, je dois l'avouer, intrigué.
Un silence. Pierre-Jean sentait cinq paires d'yeux le scruter.
─ Cet oral va se dérouler de façon très informelle sous la forme de questions-réponses très générales, sans aucun rapport direct avec les matières de l'écrit. Nous voulons mieux vous connaître. Êtes-vous prêt ?
─ Oui, monsieur.
Pierre-Jean s'était redressé. Il savait ce qui allait venir. Il l'avait lu dans leurs yeux dès son entrée dans la salle.
─ En supposant que vous soyez intégré à l’école, quel serait votre projet à votre sortie ?
─ Aucun.
Un murmure parcourut le jury.
Un silence stupéfait s'abattit sur la salle. Les membres du jury échangèrent des regards perplexes.
─ Aucun ? Pouvez-vous développer ?
─ Eh bien, monsieur le président, je ne suis pas né avec une cuillère d'argent dans la bouche, je ne suis pas « le fils de ». Je n'ai aucun appui politique ou financier, aucun parrain dans les hautes sphères, donc le résultat de cet oral est connu d'avance.
Pierre-Jean s'était penché légèrement en avant, son regard planté dans celui du président.
─ J'ai réussi les épreuves écrites car l'anonymat a été parfaitement respecté, ce dont je vous en remercie sincèrement. Mais pour l'oral, et je ne mets absolument pas en doute la probité de ce jury, les véritables décisions se prennent par-dessus votre tête. Nous le savons tous dans cette pièce.
Un silence glacial s'installa. Une femme, à gauche du président, ouvrit la bouche puis la referma.
─ Vous pensez donc que tout ceci n’est qu’un simulacre et que, en quelque sorte, les dés sont pipés dès le départ ?
─ J'en suis absolument certain, monsieur. Et encore une fois, vous n'êtes pas personnellement en cause, car vous êtes probablement des gens honnêtes. D'ailleurs…
Pierre-Jean marqua une pause, son regard parcourant chaque membre du jury.
─ Pouvez-vous affirmer en me regardant dans les yeux qu'il n'y a jamais la moindre intervention en faveur de tel ou tel candidat ? Que jamais un coup de fil du cabinet d'un ministre, d'un directeur d'administration centrale, d'un conseiller de l'Élysée ne vient orienter vos décisions ?
Le président ne répondit pas. Le silence s'éternisa, lourd de sens.
─ Merci. Vous venez de répondre.
Le président du jury se redressa, son visage indéchiffrable.
─ Monsieur Malisse, je crois que nous avons fait le tour de la question et qu’il n’y a rien à ajouter. Vous êtes libre, les résultats seront affichés la semaine prochaine. Tachez d’y jeter un coup d’œil, pour la bonne règle.
Pierre-Jean sortit de la salle, persuadé d'avoir ruiné ses chances. Mais au fond, il s'en fichait. Il avait dit ce qu'il pensait. Il avait refusé de jouer le jeu.

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