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Le Boul'Mich-Bar était la cantine informelle de PJ et Naudin depuis leur arrivée au 36. C'était un établissement sans prétention de la rue de la Huchette, avec son zinc éraillé, ses banquettes en fatiguées, ses miroirs piqués et son patron bourru.

Ils y avaient leurs habitudes, leur table, et surtout un petit salon privé à l'étage, à l'abri des indiscrétions, où ils avaient résolu certaines de leurs affaires les plus délicates autour d'une bière et de quelques sandwiches.

Naudin était déjà installé à leur table habituelle devant un demi de bière, l'air préoccupé. Il avait défait sa cravate et déboutonné le col de sa chemise, ce qui chez lui était signe d'une tension extrême. Quand PJ et Héloïse entrèrent, il fit un petit signe de la tête désignant la jeune femme d'un air interrogateur.

─ Elle est au courant de tout et ne dira rien. J'ai totalement confiance en elle.

Naudin jaugea Héloïse quelques secondes, puis hocha la tête. Il avait appris à faire confiance au jugement de PJ.

PJ commanda deux cafés au serveur qui s’était précipité. Naudin s’impatienta.

─ Alors de quoi s’agit-il ?

PJ lui passa silencieusement le listing téléphonique de Kastarov, soigneusement annoté, les numéros importants surlignés en jaune fluo. Naudin chaussa ses lunettes et jeta un coup d'œil aux documents. Son visage pâlit en se figeant.

─ Putain de merde !

C'était rare d'entendre Naudin jurer.

─ Je ne te le fais pas dire. On doit l’interroger d’urgence. On ne peut pas laisser passer ça.

─ Tu n’y penses pas, l’Elysée va s’y opposer. Tu imagines les implications politiques ? Le scandale ?

─ Alors « on » nous aurait chargés de cette affaire uniquement pour l'étouffer ? C'est ça ? Pour qu'on fasse semblant d'enquêter pendant que les coupables s'échappent ? Tu me connais, Jacques, depuis longtemps. Ne compte surtout pas sur moi pour participer à une mascarade.

─ Ne t'emballe pas, PJ. Laisse-moi réfléchir un moment, c'est beaucoup plus complexe que tu ne le penses. Le fait de téléphoner régulièrement ne prouve rien en soi. Il pourrait y avoir de milliers d’explications innocentes.

PJ le fixa avec incrédulité.

─ Tu me prends pour un imbécile ou pour un demeuré ?

Le téléphone de PJ sonna avant que Naudin ait pu répondre. PJ décrocha immédiatement et écouta longuement, son visage devenant de plus en plus grave au fur et à mesure de la conversation. Il ne dit presque rien, se contentant de quelques « je vois », « oui, très grave », « je comprends ».

─ Écoute-moi bien, Julien. Si tu as pris des notes, papier ou numériques, tu vas les détruire immédiatement à la déchiqueteuse ou tu les efface définitivement. Et évidemment, pas un mot à qui que ce soit, même à Lucie. Ta vie pourrait en dépendre, je ne plaisante pas. Je vais te demander maintenant de répéter exactement dans une minute tout ce que tu viens de me dire, je passer le téléphone à mon patron pour qu’il t’entende. Puis tu raccroches et je te recontacte plus tard sur une autre ligne.

PJ passa son téléphone à Naudin

A mesure que Julien parlait, détaillant les flux financiers, les sociétés écrans, les montants astronomiques, la mimique de Naudin passa de l'incrédulité à l'horreur puis à la fureur contenue. Ses mains se crispèrent sur son verre de bière au point que ses jointures blanchirent.

Un long silence suivit, pendant lequel les policiers digérèrent l'information.

─ Cette affaire nous dépasse complètement. On est en train de mettre les pieds dans un guêpier dont on ne mesure même pas l'ampleur. Je vais rentrer et joindre Beauvau sur la ligne sécurisée. J'ai besoin de consignes claires venant d'en haut, très haut. En attendant, défense absolue de bouger, vous deux. C'est un ordre, compris ?

Il se leva brusquement, jeta quelques billets sur la table et partit en trombe.

Héloïse, qui avait suivi les échanges sans dire un mot, son visage restant impassible malgré les révélations stupéfiantes, se tourna finalement vers PJ.

─ Je peux savoir de quoi il s'agit ?

─ Kastarov recevait des fonds réguliers de quatre sociétés offshore d'informatique domiciliées aux Bahamas, des coquilles vides impossible d'en connaître les véritables responsables sans une enquête internationale qui prendrait des mois. Il faisait tous les mois, depuis six mois exactement, un virement de 500 000 euros sur un compte personnel, toujours aux Bahamas, au nom de son correspondant téléphonique habituel. Pas le Russe de l'ambassade, l'autre numéro qui apparaissait constamment.

Il marqua une pause.

─ Robin Lamarche, le fils du président de la République, pour ne pas le nommer.

Héloïse écarquilla les yeux.

─ Ça va être chaud !

─ Oui, pas mal pour un premier jour dans le service. Bienvenue dans la cour des grands. Tu peux rentrer chez toi maintenant, la suite demain matin. Il te reste encore le temps de démissionner et de demander une affectation dans un commissariat de province tranquille.

─ Je vais d'abord passer récupérer la vidéosurveillance du jour suivant la mort de Kastarov et cette clé USB trouvée chez lui, pour les regarder tranquillement ce soir. Je n'ai pas besoin de beaucoup de sommeil.

PJ hocha la tête. Décidément, cette stagiaire lui plaisait. Elle ne comptait pas ses heures et ne rechignait pas à la tâche.

─ Fais attention à toi, Héloïse. Vraiment. On est en train de remuer quelque chose de très sale, et les gens qui sont derrière tout ça n'hésiteront pas à éliminer les témoins gênants. Tu as vu ce qu'ils ont fait à Kastarov.

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