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Héloïse arriva chez elle, au 245 rue de la Pompe, vers 19 heures, épuisée par cette première journée qui avait été bien plus intense qu'elle ne l'avait imaginé. Elle referma la lourde porte en bois de l'entrée et donna un tour de clé, un geste devenu automatique.

─ C'est moi, papa. Je ne ressors pas ce soir, je suis crevée !

Pas de réponse. Le silence de l'appartement lui confirma qu'il n'était pas là. Elle n'avait d'ailleurs pas revu son père depuis la veille au petit déjeuner, où il l'avait informée d'un dîner avec une vieille amie le soir même.

Héloïse vivait seule avec son père, Louis Veillon. Sa mère, était décédée d'une tumeur au cerveau quand Héloïse avait un an, après des mois d'une agonie terrible.

Son père, 58 ans, était haut fonctionnaire au Quai d'Orsay actuellement directeur adjoint de la direction Europe. Spécialiste de la Russie, il avait passé quinze ans à Moscou comme secrétaire général de l'ambassade de France. Un homme brillant, discret, qui parlait six langues et naviguait dans les eaux troubles de la diplomatie avec une aisance consommée.

Il avait essayé de lui faciliter son entrée dans la police grâce à ses nombreuses relations dans les hautes sphères de l'État. Mais Héloïse avait catégoriquement refusé, tenant farouchement à réussir par ses propres moyens. Elle ne voulait pas être « la fille de », encore une pistonnée qui devrait sa carrière à son nom de famille plutôt qu'à ses compétences.

Après une licence de droit à Nanterre Université où elle avait brillé, elle avait passé le concours de gardien de la paix, le niveau le plus bas de la hiérarchie policière, avec l'intention de gravir les échelons par ses propres moyens en tentant les concours internes de lieutenant puis de commissaire. Les concours internes étaient en effet statistiquement plus accessibles pour ceux qui faisaient déjà partie de la maison, avec des quotas réservés.

Elle avait réussi, jusque-là, à cacher le statut social et professionnel de son père pour ne pas être accusée d'être une privilégiée, comme PJ l'avait laissé entendre le matin même. Cette accusation l'avait blessée plus qu'elle ne voulait l'admettre – la suspicion de favoritisme pouvait tuer une carrière avant même qu'elle ne commence.

Elle monta à l'étage pour se changer et constata en passant devant la chambre paternelle qu'il n'était apparemment pas rentré dormir la nuit précédente. Le lit n'avait pas été défait, les volets étaient encore ouverts. Ce qui était plutôt inhabituel pour son père, homme d'habitudes. Mais Rien d'inquiétant cependant, il découchait de temps en temps pour, comme il disait avec pudeur, « régler des questions d'hygiène ». Une manière élégante de ne pas parler de sa vie sentimentale à sa fille.

Elle enfila un jean et un pull confortable et fit réchauffer un plat surgelé au micro-ondes qu'elle avala rapidement, debout dans la cuisine. La journée avait été trop intense pour avoir vraiment faim.

Puis elle s'installa dans le salon, dans le grand fauteuil en cuir de son père, alluma son PC portable et inséra la clé USB récupérée chez Kastarov.

Elle ne contenait que deux fichiers.

Le premier fichier ne contenait qu'une suite de chiffres sans logique apparente : 12-4-3, 12-7-5, 12-9-2, 15-3-1, 15-6-4...

Des centaines de groupes de trois chiffres. Un code, manifestement.

Le deuxième fichier contenait un texte en caractères cyrilliques dont elle reconnut les premiers mots. Son cœur s'accéléra. Elle alla chercher son vieux dictionnaire russo-français, épais volume usé qu'elle trainait depuis le lycée français de Moscou et traduisit soigneusement la première phrase en notant chaque mot sur un cahier, et fronça les sourcils :

Natacha venait d’avoir seize ans dans cette même année 1809 …

Natacha ? 1809 ? Une impression de déjà-vu très forte la saisit. Elle alla récupérer dans la grande bibliothèque du salon l'ouvrage auquel elle pensait : Guerre et Paix, en deux volumes, et tourna fébrilement les pages du tome deux jusqu'à arriver au passage qu'elle cherchait.

Elle constata que sa traduction improvisée collait au texte classique au mot près. Elle continua à traduire méthodiquement en comparant son résultat au texte du livre et aboutit au passage complet :

Natacha venait d’avoir seize ans dans cette même année 1809 qu’elle s’était assignée comme le terme de son attente, après le baiser donné à Boris quatre ans auparavant ; depuis lors elle ne l’avait point revu. Lorsqu’on parlait de lui devant la comtesse, Natacha ne témoignait aucun embarras : pour elle, cet amour avait été un enfantillage sans portée, et rien de plus ; cependant, tout au fond de son cœur, elle se demandait avec inquiétude si sa promesse d’enfant ne constituait pas une obligation sérieuse, qui la liait à lui.

Héloïse, perplexe, se demandait quel rapport pouvait bien avoir ce bref passage d'un chef-d'œuvre de la littérature russe avec Kastarov le barman. Pourquoi l'avoir dissimulé dans le siphon de sa douche aussi soigneusement.

Elle réfléchit. Le texte en russe et la suite de chiffres. Un code de substitution ? Chaque groupe de trois chiffres pourrait désigner : premier chiffre = numéro de ligne, deuxième chiffre = rang du mot dans la ligne, troisième chiffre = numéro de la lettre dans le mot.

C'était rudimentaire mais efficace. Impossible à décrypter sans avoir le texte de référence exact. Elle tenta de déchiffrer quelques groupes de chiffres mais abandonna rapidement. Il faudrait le faire méthodiquement, demain au bureau.

Elle imprima soigneusement sa traduction avec la référence précise du chapitre et du livre, et décida de visionner la vidéosurveillance de Neuilly.

Elle lança la vidéo. Elle accéléra le défilement, ralentissant uniquement quand un véhicule ou un piéton apparaissait.

Elle ne remarqua rien de spécial.

L'enregistrement s'arrêtait à minuit. Elle décida d’aller dormir et de regarder la vidéosurveillance du lundi le lendemain matin.

En éteignant son ordinateur, elle repensa au nom qu'elle avait vu dans le listing téléphonique de Kastarov. Le nom qui avait fait pâlir Naudin.

Le fils du président.

Qu'est-ce qu'un barman russe pouvait bien avoir à faire avec le fils du président de la République ?

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