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A la grande surprise de PJ, mais à l'immense fierté de ses parents, il fut reçu au concours d'entrée à l'ENA avec une note globale qui le plaçait dans les dix premiers.

Sa mère avait pleuré en apprenant la nouvelle, pas de tristesse, mais de joie et de soulagement. Son fils allait avoir une vie meilleure. Son père s'était contenté de lui serrer la main longuement, les yeux brillants, incapable de parler.

Ne pouvant plus reculer et ne voulant pas décevoir ses parents qui voyaient en cette réussite l'aboutissement de tous leurs sacrifices, il décida d'y aller.

Il prit une décision financière radicale, verser l'intégralité de sa rémunération d'élève fonctionnaire à ses parents pour améliorer leur quotidien, et accepter tous les petits boulots possibles en parallèle pour avoir un peu d'argent de poche et subvenir à ses propres besoins.

C'est ainsi qu'il fut tour à tour serveur dans des brasseries chics des Champs-Élysées où l'addition dépassait son salaire mensuel, aide cuisinier dans des restaurants de quartier, plongeur dans des cantines, barman dans des hôtels de luxe où il apprit à préparer des cocktails sophistiqués, videur dans des boîtes de nuit branchées, son physique imposant et son calme naturel le rendant parfait pour ce rôle, livreur de nuit pour des restaurants japonais. Il ne refusait rien et n'hésitait pas à passer la nuit entière à travailler pour gagner une vingtaine d’euros, dormant ensuite quelques heures avant les cours.

Cela lui permit aussi de se faire des relations improbables dans tous les milieux de paumés et de crève-la-faim de la capitale, des sans-abris aux dealers de petite envergure, des prostituées aux immigrés clandestins. Un réseau d'informateurs potentiels qu'il ne soupçonnait pas encore mais qui lui serait précieux des années plus tard dans son métier de flic.

Mais malgré ce rythme épuisant, il arrivait à poursuivre ses études et à impressionner ses camarades, tous issus de milieux privilégiés, par sa capacité à assimiler un ouvrage académique de 200 pages en moins d'une heure. Il lui suffisait de parcourir rapidement les pages, et son cerveau enregistrait tout comme un appareil photo numérique. Cette mémoire était à la fois un don et une malédiction car il se souvenait aussi de tout ce qu'il aurait préféré oublier.

Au début, il fut pris de haut à cause de sa tenue vestimentaire, toujours le même jean râpé, pas de veste, ni de chemise ou de cravate, mais t-shirt et blouson de cuir. Au milieu des fils de famille en costume trois-pièces, il détonnait.

Mais il devint rapidement populaire. Sa décontraction, son désintérêt apparent pour ses notes, pourtant excellentes, son air calme de celui qui n'a rien à perdre ni à prouver, faisaient de lui un excentrique qui fut progressivement adopté.

Il fut invité dans les familles bourgeoises et aristocratiques de ses camarades où il se présentait invariablement dans sa tenue habituelle et n'hésitait pas à dire franchement ce qu'il pensait sur tous les sujets, sans crainte de choquer.

Il lançait au beau milieu d'un dîner :

─ Vous ne trouvez pas que l'héritage est profondément anti-républicain ? On naît avec des millions qu'on n'a pas gagnés, pendant que d'autres crèvent de faim. Et on ose parler de méritocratie ?

Certains le trouvaient rafraîchissant. D'autres insupportable.

Il fréquentait surtout deux de ses condisciples avec qui il avait noué une amitié profonde et sincère : Julien, fils d'un banquier d'affaires fortuné, brillant, ambitieux mais généreux qu’il avait connu en licence, et Bastien, issu de la petite bourgeoisie provinciale, passionné d'architecture et d'histoire, méticuleux et loyal.

Deux mondes opposés au sien, mais ils s'entendaient à merveille. Julien admirait son franc-parler, Bastien son intelligence.

A la fin de la première année, Pierre-Jean figurait parmi les trois meilleurs élèves de la promotion Jacques Vingtras. Il était apprécié par la majorité des enseignants qui le considéraient comme un élément brillant et original, promis à un grand avenir s'il acceptait de jouer le jeu du système.

En deuxième année, il fit un exposé brillant et provocateur sur le thème du savoir et de la bêtise, dans lequel il décrivit, sans le nommer mais de façon transparente, un des enseignants de l'école. Un homme très imbu de sa personne, médiocre mais protégé par ses relations dans les hautes sphères politiques. Un homme que tout le monde détestait mais que personne n'osait critiquer.

Pierre-Jean le démonta méthodiquement, avec une ironie mordante et des références philosophiques ciselées. « Le savoir ne prémunit pas contre la bêtise » avait conclu PJ. « Au contraire, il peut la rendre plus arrogante, plus nuisible, plus destructrice. Un imbécile diplômé reste un imbécile, mais avec un pouvoir de nuisance décuplé ».

La salle était morte de rire. L'enseignant en question, absent ce jour-là, l'apprit rapidement.

Un incident, resté dans les annales de l'école et qui alimenta les conversations pendant des années, se produisit en fin de deuxième année.

A peine entré dans la salle de cours où tous les élèves étaient déjà installés, attendant en silence, le professeur en question, celui de l’exposé, bouleversait son bureau, manifestement à la recherche de quelque chose qu'il ne trouvait pas, jetant des papiers par terre, ouvrant et refermant brutalement les tiroirs. Son visage était rouge de colère.

─ Salopes de femmes de ménage ! Elles ont encore foutu le bordel sur mon bureau. Bande d'incompétentes !

PJ se leva d'un bond, comme mû par un ressort, renversant presque sa chaise. Son visage s'était durci, ses poings s'étaient serrés.

─ Espèce de connard !

Le silence se fit immédiatement dans la salle. Tout le monde se figea.

─ Sans les femmes de ménage, vous seriez obligé de ramasser votre merde avec vos mains de vieillard manucurées.

L'enseignant semblait s'étouffer.

─ Ces femmes travaillent douze heures par jour pour un salaire de misère pendant que vous pontifiez confortablement ! Vous n'êtes rien d’autre qu'un parasite méprisable !

Les élèves, paralysés par la violence de la scène, retenaient leur souffle, attendant la suite qui ne tarda pas. L'enseignant devint cramoisi, ses mains tremblaient de rage, une veine pulsait sur sa tempe et se mit à hurler :

─ Sortez d'ici immédiatement ! Quittez mon cours et n'y remettez jamais les pieds ! Vous allez entendre parler de moi ! Je vais personnellement m'assurer que vous soyez renvoyé de cette école !

PJ, retrouvant instantanément son calme olympien, ce qui était encore plus impressionnant après son explosion :

─ Monsieur, je vous remercie sincèrement de me dispenser d'assister à un cours aussi creux et inconsistant. Je plains mes camarades d'être obligés de les subir encore quelques semaines. Quand vous quitterez enfin cette école, personne ne vous regrettera.

Il ramassa ses affaires et sortit sous les regards médusés de ses camarades.

Après la fin du cours, PJ fut entouré par ses camarades, certains admiratifs, d'autres inquiets. On le mit en garde contre les retombées inévitables de son scandale.

─ Je sais parfaitement ce que je risque. Je risque d'être viré de l'école, de devoir rembourser l'État. Mais il y a des choses que je ne pourrais jamais supporter. Ma mère est femme de ménage. Elle se lève tous les jours à 4 heures du matin pour nettoyer les bureaux de gens comme lui. Je ne laisserai personne la traiter de salope.

Le lendemain matin, il fut convoqué dans le bureau du directeur, un homme de soixante ans, au regard perçant, à la carrière prestigieuse, ancien préfet, ancien directeur d'administration centrale. Il le fit asseoir et le regarda longuement en silence.

─ Malisse, je ne ferai aucun commentaire sur votre attitude d'hier qui, sur le plan strictement réglementaire, mérite l'exclusion immédiate. Insulter un enseignant est une faute grave, quelle qu'en soit la raison.

Pierre-Jean ne baissa pas les yeux.

─ Cependant, le conseil d'administration extraordinaire qui s'est réuni hier soir pendant trois heures a décidé, parce que vous faites partie de nos meilleurs éléments et que je connais les circonstances, après une longue discussion, de vous infliger un simple avertissement qui sera inscrit à votre dossier. Aucune récidive ne sera tolérée. C'est votre première et dernière chance.

Pierre-Jean hocha la tête.

─ Merci, monsieur le directeur.

─ L'enseignant en question a été prié de prendre sa retraite. Il quittera l'école à la fin du semestre. Depuis longtemps son comportement était problématique, mais personne n'osait s'y attaquer à cause de ses protections politiques. Vous l'avez fait. Et maintenant, sortez d'ici avant que je ne change d'avis.

Puis, alors que PJ se levait pour partir, le directeur ajouta à voix basse, presque pour lui-même :

─ Et, de vous à moi, bravo Malisse. Bravo pour votre courage. On a besoin de gens comme vous dans l'administration, même si vous êtes un emmerdeur. Surtout parce que vous êtes un emmerdeur.

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