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De retour à son bureau après le départ d'Héloïse, PJ consulta méthodiquement tous les rapports du jour, les annotant, les classant, cherchant le détail qui pourrait tout éclairer. Il les mit finalement de côté d'un air dégouté. Rien à en tirer pour l'instant, pas la moindre piste solide, pas le moindre indice exploitable. Que des zones d'ombre.
Il bailla longuement et songea qu'il allait finir par s'endormir sur place si ça continuait. Cette affaire n'allait certainement pas arranger sa carrière, même si celle-ci était depuis longtemps le cadet de ses soucis. Il n'avait jamais été carriériste, au grand désespoir de Naudin qui lui répétait régulièrement qu'avec son intelligence et son CV il aurait pu viser les plus hautes fonctions.
Il se mit à rêvasser, laissant son esprit dériver. Il envisageait depuis quelque temps de demander sa mutation dans un commissariat de province tranquille, loin de Paris, loin de toute cette agitation stérile et toutes ces arrière-pensées politiques permanentes, surtout dans ce service où tout était politique. Les pressions ne manquaient jamais, venant du ministère de l'Intérieur, de la préfecture de police, sans oublier parfois Matignon et même le Château.
Heureusement, c'était Naudin qui assumait la fonction de pare-chocs et faisait face stoïquement à toutes les interventions « d'en haut », même si parfois il était obligé de les faire redescendre vers les équipes. Un rôle ingrat qu'il jouait avec habileté depuis des années.
Un petit commissariat en Bretagne ou dans le Sud-Ouest. Une vie plus simple. Moins de morts. Moins de corruption. Peut-être même une vie personnelle, un jour.
Décidément, il s'endormait. Ses paupières devenaient lourdes. Il décida d'aller se chercher un café à la machine du premier étage pour tenir le coup, mais son téléphone frétilla dans sa poche avant qu'il n'ait eu le temps de se lever.
C'était Anita Morales, la légiste qu'il appréciait tant.
─ Bonsoir Anita, tu es encore au boulot ? Il est plus de 20 heures !
— Oui. Tu me connais, je préfère finir ce que j'ai commencé. J'ai les résultats de la toxicologie complète pour ton client de ce matin.
─ Je t’écoute.
─ Alors, positif au cannabis. Pas de traces de drogues dures, ni cocaïne, ni héroïne, ni amphétamines. Pas d'alcool non plus, il était sobre au moment de sa mort.
─ Rien d’autre à signaler ? Des médicaments ou des substances inhabituelles ?
─ Non, rien du tout. Un garçon en parfaite santé physique, d'ailleurs. Musculature développée, pas de pathologie, pas de signe de malnutrition. Il prenait soin de lui.
─ Alors merci beaucoup Anita, et à bientôt.
Il avait à peine raccroché que son portable vibrait à nouveau. Décidément, soirée chargée.
─ C'est Naudin. J'ai eu Beauvau pendant une heure, ça fumait là-bas, réunion de crise avec le cabinet du ministre. Mais j'ai l'impression de ne leur avoir rien appris, ils savaient déjà presque tout. Quelqu'un les avait prévenus avant mon appel. Malgré tout, on garde l'affaire. C'est confirmé, ordre direct du ministre.
Naudin avait une voix tendue, inhabituelle. PJ s’énervait.
─ Mais on reste dans le flou total. On nage complètement. J'ai un contact fiable à l’ANRI, je vais essayer d'en savoir plus de leur côté. Ils ont peut-être des infos.
─ Pourquoi l’ANRI ?
Naudin avait presque crié. PJ éloigna le téléphone de son oreille.
─ Attention, on marche sur des œufs. Si tu fais un faux pas, on va tous se retrouver sur la touche.
PJ s'étonna de la réticence inhabituelle de Naudin à l'idée de questionner l’ANRI. Son patron était généralement plus audacieux. Mais il insista :
─ L’ANRI doit obligatoirement garder un œil discret sur les enfants du président qui font partie de ses points faibles et des cibles possibles pour les services étrangers ou les groupes terroristes. Ils ont sûrement des informations sur les rapports de Kastarov avec... enfin, tu vois qui.
Il laissa sa phrase en suspens. Même au téléphone, certains noms ne se prononçaient pas.
─ D'accord, mais tiens-moi au courant de tout, absolument tout. Et sois discret dans tes contacts.
─ Je m’en occupe dès demain matin, à la première heure.
PJ raccrocha, songeur. Quelque chose dans l'attitude de Naudin le troublait sans qu'il puisse mettre le doigt dessus. Une nervosité inhabituelle, une réticence qui ne lui ressemblait pas.
Il décida finalement de ne pas prendre ce café qui l'empêcherait de dormir et s'allongea sur le canapé de son bureau pour se reposer quelques minutes et faire le point sur tous les éléments de l'enquête. Il avait à peine posé la tête sur le coussin défoncé qu'il sombrait dans un sommeil agité, peuplé de cadavres et de fantômes.

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