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Héloïse se réveilla en sursaut à 5 heures 30, le cœur battant, couverte de sueur froide. Elle venait de faire un cauchemar confus où son père était en danger, où elle le cherchait désespérément dans un labyrinthe de couloirs sombres sans jamais le trouver.

Elle essaya de se rendormir, se retournant dans son lit, cherchant une position confortable, mais impossible de retrouver le sommeil.

Elle ressentait une angoisse diffuse et inexpliquée, comme un mauvais pressentiment qui lui nouait l'estomac. Une intuition désagréable que quelque chose n'allait pas.

Elle décida finalement de se lever et de prendre une longue douche brûlante pour se réveiller complètement et chasser cette anxiété irrationnelle. Avant de descendre pour le petit déjeuner, elle entrouvrit la porte de la chambre de son père, comme elle le faisait chaque matin depuis l'enfance.

Le lit n'était toujours pas défait. Les volets étaient restés ouverts. Son père n'était pas rentré de la nuit. Deux nuits d'absence maintenant. C'était vraiment inhabituel, même pour ses escapades occasionnelles.

Un peu inquiète, elle déjeuna rapidement, café noir et tartines qu'elle grignota sans appétit, puis elle reprit le visionnage de la vidéosurveillance pour s’assurer de n’avoir rien laissé passer.

A 8 heures 30, elle appela un taxi et ramassa ses affaires avant de sortir.

Dans l'immeuble d'en face, au cinquième étage, l'homme qui surveillait la porte d'entrée depuis la veille au soir avec une paire de jumelles à vision nocturne, luttant contre la fatigue et l'ennui, se redressa brusquement sur sa chaise. Une des cibles sortait enfin.

Il la vit fermer soigneusement sa porte à clé et vérifia que la jeune fille qu'il venait de voir était bien celle qui figurait sur une des deux photos qu’il avait déjà consultées. La correspondance était parfaite, taille, silhouette, coupe de cheveux.

Il prit son téléphone et envoya un message codé. Puis il se rassit et continua sa surveillance.

Héloïse fit arrêter le taxi place Dauphine, comme la veille. Elle ne voulait surtout pas que ses nouveaux collègues sachent qu'elle habitait l'un des quartiers les plus chics de Paris, qu'elle avait grandi dans un appartement de 200 m² avec vue sur la Tour Eiffel. Cela ne collait pas avec l'image qu'elle voulait projeter, celle d'une flic ordinaire, méritant sa place par son travail et non par ses origines sociales.

Avant d'entrer au 36 quai des Orfèvres, elle essaya d'appeler son père, d'abord sur son portable personnel, puis sur son portable professionnel. Messagerie dans les deux cas. Puis sur sa ligne directe au Quai d'Orsay. Après dix sonneries interminables, l'accueil général décrocha :

─ Ministère des Affaires étrangères, bonjour, qui demandez-vous ?

─ Monsieur Veillon, s'il vous plaît, pour sa fille.

─ Un instant... Son poste ne répond pas, je vais vous passer sa secrétaire personnelle, ne quittez pas.

Une attente interminable de deux minutes, puis :

─ Bonjour Héloïse, c'est Isabelle à l'appareil. Comment vas-tu ?

Isabelle, la secrétaire de son père depuis quinze ans, une femme dévouée et efficace qui connaissait Héloïse depuis l'adolescence.

─ Bonjour Isabelle, je vais bien. Je cherche désespérément à joindre mon père, c'est urgent.

─ Justement, je suis un peu inquiète moi aussi. Il n'est pas venu hier ni aujourd'hui, et il a plusieurs rendez-vous très importants, y compris une réunion avec le ministre prévue ce matin à 10 heures. Je n'arrive pas à le joindre sur aucun de ses numéros, c'est vraiment inhabituel. Il ne m'a laissé aucun message, aucune explication.

─ Il ne vous a vraiment rien dit ? insista Héloïse, l'angoisse montant.

─ Non, absolument rien. La dernière fois que je l'ai vu, c'était vendredi dernier, dans l’après-midi. Il m'a dit à lundi. Mais lundi, il n'est pas venu.

Héloïse sentit l'inquiétude monter d'un cran.

─ Merci Isabelle. Si vous avez la moindre nouvelle, n'importe quoi, même un détail qui vous paraît insignifiant, faites-moi signe immédiatement. Vous avez mon numéro de portable personnel.

─ Je n’y manquerai pas. Ne t'inquiète pas trop, il a peut-être eu un empêchement de dernière minute. Tu sais comment il est, parfois il part en mission sans prévenir personne.

Mais le ton d'Isabelle manquait de conviction.

Après avoir salué rapidement les quelques collègues qui traînaient déjà à l'accueil, des gardiens en fin de service de nuit, fatigués et impatients de rentrer à cette heure matinale, Héloïse monta au troisième étage, direction le bureau de PJ. Elle frappa discrètement et entra sans attendre la réponse.

PJ, réveillé en sursaut par le bruit, sauta du canapé où il avait passé la nuit, les cheveux en bataille, une barbe naissante qui lui mangeait le visage.

─ Bonjour, déjà 9 heures ?

Héloïse sourit malgré son inquiétude.

─ Bonjour. Oui, je suis en avance. Désolée de vous avoir réveillé !

─ Non, non, je réfléchissais. Ici on se tutoie. Laisse-moi deux minutes pour me rafraîchir.

Il disparut dans le petit cabinet de toilette attenant à son bureau et revint cinq minutes plus tard, le visage aspergé d'eau froide, les cheveux plus ou moins disciplinés.

─ Bon, je vais appeler mon contact à l’ANRI, j'ai l'accord de Naudin. C'est important que tu prennes des notes détaillées de tout ce qui va se dire. On n’enregistre pas, pas de trace.

PJ composa le numéro direct de son contact, un commandant de l’ANRI qu'il connaissait depuis une formation commune dix ans plus tôt. Après les banalités d'usage et quelques plaisanteries, il mit le haut-parleur discrètement et entra dans le vif du sujet.

Il résuma rapidement l'état des recherches en insistant sur la tonalité manifestement russe des évènements concernant le meurtre de Kastarov et demanda si l’ANRI pouvait apporter un éclairage particulier sur l'affaire, des informations qu'ils auraient.

Un silence. Puis :

─ Écoute PJ, je vais être franc avec toi parce qu'on se connaît depuis longtemps et que je te fais confiance. Kastarov était probablement un agent russe sous surveillance discrète depuis six mois. Il était en contact régulier et suivi avec Igor Nemiroff, le conseiller culturel de l'ambassade russe, c'est-à-dire en réalité le chef de poste du FSB à Paris, tout le monde le sait. Mais je vois qu'on ne t'a pas tout dit, et ça me met en colère parce que ça complique ton boulot inutilement.

─ Quoi ? De quoi tu parles ?

La voix se fit plus grave.

─ Robin Lamarche, le fils du président, a disparu dans la nuit de dimanche à lundi, entre minuit et 2 heures du matin. Volatilisé.

─ QUOI ? Mais qui est chargé de l’enquête ? Pourquoi on ne nous a rien dit ?

─ C'est bien le problème, et c'est pour ça que je t'en parle malgré les consignes. Dans un premier temps, le GSPR, le Groupe de Sécurité de la Présidence de la République, a été chargé de l'enquête, ce qui est normal. Puis il a été très rapidement remplacé par une équipe spéciale de l’ANSE (Agence Nationale de la Sécurité Extérieure), c'est-à-dire, soyons clairs, des incompétents pour ce genre d'affaire. l’ANSE, c'est du renseignement extérieur, pas de l'enquête policière.

Un ricanement amer.

─ Nous suivons tout ça avec beaucoup d'attention pour au moins une raison que tu imagines facilement : l'implication potentielle de la famille du président dans des affaires louches. Le fils était sous notre surveillance rapprochée depuis quelques semaines à cause justement de ses relations suivies avec ce Kastarov.

Une pause.

─ Enfin, peut-être en relation avec ces affaires, un diplomate du quai d’Orsay, qui avait été en poste à l’ambassade de France à Moscou pendant quinze ans a disparu le même soir.

PJ remarqua le sursaut d’Héloïse en entendant la dernière phrase, mais elle se ressaisit immédiatement et continua à prendre des notes.

─ Bien entendu, cette conversation n'a jamais eu lieu. Tu ne me connais pas, tu ne m'as jamais parlé. Si on me demande, je nierai tout en bloc.

─ C'est évident, je te remercie infiniment. Je te revaudrai ça, et à charge de revanche.

Apres avoir raccroché :

─ Héloïse, envoie immédiatement deux flicards pour sécuriser l'appartement du fiston au 38 rue du Conseiller Collignon, si c'est encore possible et s'ils n'ont pas déjà tout nettoyé. Puis rejoins-moi dans le bureau du commissaire dans cinq minutes. On a du pain sur la planche.

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