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La fin de l'année scolaire à l'ENA était arrivée, les examens écrits et oraux terminés après des semaines de stress intense, et tout le monde attendait avec une anxiété palpable les résultats de la promotion Jacques Vingtras.

Ces résultats détermineraient toute leur vie professionnelle future, leur permettant de choisir les corps prestigieux selon leur classement.

L'affichage était annoncé pour 17 heures précises dans le hall principal de l'école. A 18 heures 30, il n'y avait toujours rien sur le panneau d'affichage, juste un attroupement grandissant d'élèves nerveux qui scrutaient désespérément la porte par laquelle devait arriver le secrétaire général. La tension montait de minute en minute autour du panneau vide. Certains faisaient les cent pas, d'autres fumaient cigarette sur cigarette malgré l'interdiction, d'autres encore tentaient vainement de plaisanter pour détendre l'atmosphère.

Pierre-Jean, lui, était assis à l'écart, apparemment détendu, feuilletant distraitement un exemplaire du Monde diplomatique. Mais son genou qui tressautait nerveusement trahissait son anxiété.

Enfin, à 18 heures 35, le secrétaire général arriva enfin, un homme d'une soixantaine d'années, portant deux feuilles dactylographiées comme s'il s'agissait des Tables de la Loi. Il les épingla minutieusement au tableau d'affichage avec des punaises, prenant son temps, vérifiant qu'elles étaient bien droites, savourant manifestement son petit moment de pouvoir.

Ce fut alors la ruée, une bousculade presque violente. Chacun voulait connaître immédiatement son rang dont dépendrait le choix de carrière : Inspection des Finances, Cour des Comptes, Conseil d'État, Affaires étrangères, préfectorale... Les premières places ouvraient toutes les portes, les places moyennes limitaient les choix, les dernières places condamnaient à des postes administratifs sans prestige.

Des cris de joie fusèrent, des exclamations de déception aussi. Certains pleuraient de bonheur, d'autres de rage. Des groupes se formaient immédiatement autour des heureux élus pour les féliciter ou les envier. Les téléphones portables se déchainèrent, chacun annonçant la bonne ou la mauvaise nouvelle à sa famille.

Pierre-Jean attendit, que la situation soit plus sereine avant de s'approcher du panneau. Il parcourut la liste et constata qu'il était classé deuxième de la promotion, juste derrière son ami Julien qui était major avec une avance d’un point seulement. Le troisième homme du groupe d'amis, Bastien, était quatrième.

Les trois amis se retrouvèrent dans un coin du hall et se félicitèrent mutuellement avec une joie sincère, s'embrassant et se donnant de grandes claques dans le dos.

─ On aurait dû être au moins ex-æquo, toi et moi. Tu as perdu des points à cause de ce salopard qui t'en voulait après ton esclandre. Sinon tu aurais été major, j'en suis convaincu.

─ Peu importe, Julien. Deuxième ou premier, quelle différence ? On a réussi notre pari. On leur a montré qu’un fils d'ouvriers pouvaient battre les fils de bourgeois sur leur propre terrain.

La petite bande d'amis décida d'aller fêter dignement les résultats dans un bar qu'ils appréciaient, Le Libertaire, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, un établissement fréquenté par les étudiants de Sciences Po et de l'École Normale Supérieure.

PJ les rejoignit après avoir d'abord appelé sa mère depuis une cabine téléphonique, il n'avait pas les moyens de s'offrir un portable. Simone Malisse était en train de préparer le dîner, son père étant déjà parti pour son service de nuit.

─ Maman, j'ai les résultats. Je suis deuxième de ma promotion. Je rentre assez tôt pour dîner avec toi ce soir, vers 21 heures.

Il raccrocha et rejoignit ses amis qui l'attendaient au bar. Ils burent quelques bières en discutant de leur rang respectif et de l'administration qu'ils allaient pouvoir intégrer.

Julien savait déjà qu'il obtiendrait sans aucun problème l'Inspection des Finances, le corps le plus prestigieux, et rejoindrait ensuite le cabinet du ministre de l'Économie à Bercy avant de pantoufler dans une grande banque d'affaires. Son avenir était tout tracé.

Bastien, passionné d’architecture et de monuments anciens, visait plutôt le Logement.

Pierre-Jean, lui, n'avait toujours pas vraiment d'idées précises mais avait un large éventail de possibilités compte tenu de son excellent rang. Il pourrait choisir presque ce qu'il voulait : Inspection des Finances si ça l'intéressait, Cour des Comptes, Conseil d'État, le corps préfectoral, le Quai d'Orsay...

─ Et toi PJ, qu'est-ce que tu vas choisir ? Tu as pensé à l'Inspection des Finances ? On pourrait travailler ensemble.

─ Je ne sais pas encore. Peut-être la préfectorale, pour rester sur le terrain, au contact des réalités plutôt que dans les bureaux parisiens.

Vers 20 heures 30, PJ quitta ses amis pour aller rejoindre sa mère. En arrivant dans sa rue, il remarqua immédiatement une voiture de police garée devant son immeuble, gyrophare bleu en route qui tournait dans la nuit tombante, projetant des ombres inquiétantes sur les façades grises.

Son cœur se serra instantanément. Un pressentiment terrible.

Il supposa qu'il y avait un problème quelque part dans l'immeuble, ce n'était pas rare dans cette cité où les incidents étaient fréquents et il grimpa au deuxième étage quatre à quatre, le cœur battant de plus en plus fort.

À son grand étonnement et à sa grande inquiétude, la porte de leur modeste appartement était grande ouverte sur le palier faiblement éclairé. Un gardien de la paix stationnait devant, l'air grave, et essaya de l'empêcher d'entrer en posant une main ferme sur son torse.

─ Que se passe-t-il ? Maman, tu n’as rien ?

Un homme en civil sortit précipitamment de l'appartement, un inspecteur d'une cinquantaine d'années au visage fatigué. Il fit signe au gardien de laisser passer le jeune homme.

─ Vous êtes Pierre-Jean Malisse ?

─ Oui, que se passe-t-il ? Où est ma mère ?

─ Elle n'a rien, elle est dans le salon avec une collègue. Calmez-vous, asseyez-vous, il faut que je vous parle.

Le monde sembla soudain tourner autour de Pierre-Jean.

─ Mon père... C'est mon père, n'est-ce pas ?

L'inspecteur hocha gravement la tête.

─ Votre père, a été retrouvé dans son taxi il y a deux heures, vers 18 heures 30, garé dans une rue du XIIIᵉ arrondissement. Il était mort, la gorge tranchée avec une lame très affûtée. On lui a pris sa montre, son portefeuille avec sa recette de la journée, environ 150 euros. Il s'agit manifestement d'un crime crapuleux, un vol qui a mal tourné. Nous faisons tout notre possible pour retrouver rapidement le ou les coupables.

Le monde s'arrêta. Les bruits devinrent lointains, étouffés. Pierre-Jean entendait les mots mais ne parvenait pas à les comprendre. Son père. Mort. La gorge tranchée.

Pierre-Jean, complètement effondré, ne dit pas un mot, incapable d'articuler la moindre phrase, le cerveau comme paralysé par le choc. Des images de son père défilaient dans sa tête : son père lui apprenant à faire du vélo, son père l'aidant à faire ses devoirs le soir, son père souriant fièrement à chacun de ses succès scolaires.

Il alla prendre sa mère dans ses bras. Ils restèrent ainsi longtemps, serrés l'un contre l'autre, pleurant ensemble, le fils tentant vainement de consoler.

Après le départ de la police vers 23 heures, Pierre-Jean fit prendre un somnifère à sa mère et la mit au lit. Il resta à son chevet jusqu'à ce qu'elle s'endorme enfin, épuisée par le chagrin.

Dès qu'elle fut endormie, il appela son ami Julien et lui parla longuement, d'une voix blanche, mécanique. Puis il resta prostré sur un fauteuil du salon jusqu'au matin, les yeux dans le vide.

Son père était mort. Pour rien. Pour une centaine d'euros. Quarante ans de travail acharné, de dignité, de sacrifices. Effacés en quelques secondes par un junkie ou un petit voyou.

À l'aube, Pierre-Jean n'avait toujours pas pleuré. Il était au-delà des larmes. Quelque chose s'était brisé en lui, cette nuit-là. Quelque chose qui ne se réparerait jamais complètement.

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