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Quand Héloïse arriva dans le bureau du commissaire divisionnaire Jacques Naudin, il était au téléphone et hurlait comme un possédé, écarlate de rage, le visage congestionné, en sueur, les veines du cou gonflées au point qu'on pouvait craindre qu'elles n'explosent.
PJ, assis calmement en face de lui dans un des fauteuils visiteurs, le regardait avec un mélange de curiosité et d'inquiétude, attendant patiemment que l'orage passe. Il avait rarement vu Naudin dans cet état de fureur.
Naudin gesticulait, sa main libre frappant le bureau.
─ Vous avez foutu un sacré merdier et si vous me cachez encore la moindre chose, le moindre détail, je vous flanque immédiatement ma démission et je vais raconter toute cette histoire aux médias. Je ne vous salue pas, monsieur le directeur !
Il raccrocha en claquant le combiné si violemment qu'on entendit le plastique craquer, puis sortit de sa poche un mouchoir en tissu pour s'éponger le front et la nuque qui ruisselaient littéralement de sueur.
─ Je ne supporte plus l'incompétence crasse et la lâcheté de la place Beauvau. Ces incapables nous cachent la moitié des informations et ensuite ils nous reprochent de ne pas avancer dans nos enquêtes !
Après un bref silence pendant lequel il tenta de reprendre son souffle et de calmer sa respiration sifflante, Naudin reprit d'une voix plus posée mais toujours tendue :
─ Bon, faisons le point sur ce que nous savons maintenant. Comme vous le savez, les hommes politiques bénéficient d'une protection policière plus ou moins importante selon leur niveau de responsabilité et leur exposition aux risques. Pour le président de la République et le Premier Ministre, cette protection extensive s'étend à leur famille proche, conjoint et enfants. C'est le GSPR, le Groupe de sécurité de la présidence de la République, qui s'en charge.
Il fit une pause, se servant un verre d'eau d'une carafe posée sur son bureau, but longuement.
─ Le président Lamarche a des jumeaux de 22 ans : un garçon, Robin, et une fille, Zoé. La fille fait actuellement un master de droit international à Nanterre Université et ne pose apparemment aucun problème particulier de sécurité. Étudiante brillante, discrète, pas d'histoire avec la presse.
Il se leva et fit les cent pas derrière son bureau.
─ Le fils, lui, est un véritable cauchemar pour les services de protection. Un fêtard invétéré qui fréquente assidûment les milieux les plus louches de la nuit parisienne et la presse people se régale régulièrement de ses frasques qui mettent systématiquement en difficulté le gouvernement. Bagarres dans les boîtes de nuit, consommation ostentatoire de drogue, liaisons scandaleuses avec actrices ou mannequins, dépenses extravagantes...
PJ l'interrompit :
─ Et ?
─ Et le jeune homme a pris la très mauvaise habitude de fausser systématiquement compagnie à ses gardes du corps, qu'il considère comme des emmerdeurs. Les agents du GSPR en charge de sa protection le détestent cordialement et ont demandé plusieurs fois à être relevés de cette mission impossible.
─ Donc ?
─ Donc, le jeune homme a encore réussi à fausser compagnie à ses deux gardes du corps dans la nuit de dimanche à lundi, vers 2 heures du matin très précisément, après une soirée dans une boîte branchée du Marais. Et il n'a plus reparu depuis. Volatilisé.
PJ ferma les yeux brièvement.
─ Ils comptaient nous en informer ou ils attendaient qu’on l’apprenne par les journaux ?
─ J'ai posé la même question.
Ils méditèrent en silence quelques instants. Héloïse, debout près de la porte, n'osait pas bouger.
─ Mais tu comprends bien ce qui nous attend maintenant. Nous sommes officiellement chargés de le retrouver et de le ramener sain et sauf avant que les médias ne s'emparent définitivement de l'affaire et ne déclenchent un scandale planétaire. Il a disparu depuis cette nuit et il était temps de nous en informer. Comme tu le sais, les premières heures sont cruciales dans une disparition. Nous disposerons heureusement de tous les moyens humains et techniques, et nous pouvons même demander la lune s'il le faut. Ordre du président lui-même.
Naudin fit une nouvelle pause, consulta ses notes.
─ Un avis de recherche tous azimuts a été lancé hier soir sur tout le territoire national avec photo, il a été transmis à toutes les polices, tous les commissariats, toutes les gendarmeries, les postes frontières, les aéroports, les gares. J'ai convoqué en urgence les deux agents du GSPR chargés de la protection de Robin Lamarche dimanche soir. Ils arrivent dans quelques minutes. Tu te charges de les interroger, PJ, et sois dur avec eux, ce sont des bras cassés. Les vidéosurveillances de tout le quartier autour de la boîte de nuit vont arriver dans l'heure et une équipe de six personnes va les visionner image par image, seconde par seconde. On ne peut pas se permettre de rater le moindre détail.
PJ approuva de la tête.
─ OK. Je veux aussi entendre la sœur, Zoé. Elle aura peut-être des choses intéressantes à nous apprendre sur les fréquentations récentes de son frère, ses nouvelles relations, ses projets. Les jumeaux se confient souvent l'un à l'autre.
─ D'accord, Il faudra se rendre à l'Élysée pour ça, ils ne veulent pas qu'elle se déplace, question de sécurité et de discrétion. Mais je m'occupe d'organiser l'entrevue dans l'après-midi.
PJ se leva.
─ Et une équipe doit partir immédiatement perquisitionner en urgence au domicile privé de Robin et nous attendre là-bas. J'y ai déjà fait poster deux gardiens en tenue en espérant que quelqu'un n'est pas déjà passé faire le ménage comme chez Kastarov.
Héloïse, qui écoutait tout cet échange, eut soudain l'air de vouloir poser une question. Elle leva timidement la main comme une écolière.
Naudin l'encouragea.
─ Oui, Héloïse ?
─ S'agit-il d'une simple fugue de sa part, comme il en a déjà fait apparemment, ou d'un véritable enlèvement ? Parce que ça change complètement la nature de l'enquête et l'urgence.
Naudin et PJ échangèrent un regard.
─ Excellente question. Pour l'instant, nous misons sur l'hypothèse de la fugue pour ne pas affoler tout le monde, mais entre nous, soyons réalistes : nous n'y croyons pas une seule seconde. Il y a trop d'éléments qui convergent : le meurtre de Kastarov avec qui il était en contact... Non, c'est forcément un enlèvement. La question est : par qui et pourquoi ?
─ On retourne au bureau. On a énormément à faire et peu de temps. Héloïse, viens avec moi.

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