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De retour dans son bureau, PJ fit signe à Héloïse de s'asseoir en face de lui. Il prit le dossier portant son nom sur son bureau, celui qu'elle avait aperçu la veille, et le lut attentivement pendant plusieurs minutes sans dire un mot, sans s'occuper d'elle qui se tortillait nerveusement sur sa chaise. Elle attendait, se demandant ce qu'elle avait fait de mal.
Le silence devenait pesant, presque insupportable.
─ Est-ce qu'il y a des choses importantes que je devrais absolument savoir et dont tu as négligé ou omis volontairement de me parler ?
Héloïse ne répondit pas immédiatement, rougissant légèrement, fixant ses mains croisées sur ses genoux.
─ Héloïse, tu parles maintenant et tu me dis tout, absolument tout, ou tu quittes immédiatement ce service avec une appréciation catastrophique dans ton dossier qui ruinera définitivement ta carrière. Et commence par le commencement, depuis ta naissance. Je veux tout savoir.
Héloïse, qui avait rougi encore plus violemment, n'hésita que quelques secondes avant de se mettre à parler. Les mots sortaient précipitamment, comme si elle avait besoin de se libérer d'un poids.
Elle raconta tout. La mort de sa mère d’une tumeur au cerveau quand elle n'avait qu'un an.
Son père Louis Veillon, diplomate de carrière, nommé secrétaire général de l'ambassade de France à Moscou quand elle avait deux ans, un poste prestigieux. C'était là-bas qu'elle avait grandi, dans une ville fascinante et terrifiante à la fois.
Sa nounou russe, Olga, une femme d'une cinquantaine d'années, veuve, qui ne parlait absolument pas un mot de français et qui s'occupait d'elle à plein temps. Olga lui parlait exclusivement en russe, lui chantait des berceuses russes mélancoliques, lui racontait des contes traditionnels russes peuplés de Baba Yaga et d'ours qui parlent. Le russe était devenu pratiquement sa langue maternelle, plus naturelle pour elle que le français pendant toute son enfance.
Elle raconta ses années au lycée français de Moscou jusqu'au baccalauréat obtenu avec mention très bien, les longues promenades sur la Place Rouge avec son père les dimanches, les représentations au Bolchoï, les étés à la campagne dans la datcha d'amis russes de son père.
Elle raconta le retour brutal en France à 18 ans avec son père nommé au Quai d'Orsay comme directeur adjoint de la direction Europe, un poste stratégique. Le choc culturel de redécouvrir Paris, une ville qu'elle ne connaissait pratiquement pas.
Elle raconta ses études de droit à Nanterre Université où elle s'était sentie perdue au début, puis progressivement intégrée. Et enfin son entrée, malgré l'opposition de son père, dans la police comme simple gardienne de la paix, en attendant de passer les concours internes de lieutenant puis de commissaire.
Elle avait parlé d'un trait, sans reprendre son souffle, et s'arrêta finalement à bout de souffle, épuisée par ce déballage.
PJ resta silencieux un moment, assimilant les informations.
─ Ton père, tu l’as vu quand pour la dernière fois ?
─ Dimanche matin au petit déjeuner, vers 9 heures. Il devait dîner le soir avec l'ambassadrice de France en Géorgie, une vieille amie depuis l'époque de Moscou où ils travaillaient ensemble. Je ne l'ai pas revu dimanche soir car je me suis couchée tôt, et je suis partie très tôt lundi matin pour mon premier jour ici.
Sa voix se brisa légèrement.
─ Mais ce matin, j'ai constaté que son lit n'avait pas été défait, qu'il n'était manifestement pas rentré. Il est totalement injoignable sur ses deux portables, personnel et professionnel, et sa secrétaire au Quai d'Orsay est sans nouvelle alors qu'il a un agenda extrêmement chargé cette semaine avec des réunions ministérielles importantes. Il n'a laissé aucun message, aucune explication. Ce n'est absolument pas son genre, c'est un homme très rigoureux.
PJ en avait appris beaucoup plus sur Héloïse et son père, surtout sur cette période russe qui expliquait tant de choses. Mais il sentait intuitivement que quelque chose lui échappait encore, un élément important qu'elle n'avait pas mentionné.
Il se demandait si la présence d'Héloïse dans son service à ce moment précis, pile au début de cette affaire impliquant son père, était vraiment une simple coïncidence administrative ou s'il y avait quelque chose de plus orchestré derrière tout ça.
Il décrocha son téléphone :
─ Passez-moi la secrétaire de monsieur Louis Veillon, direction Europe.
Après quelques secondes :
─ Madame, bonjour, commandant Malisse de la police judiciaire. Avez-vous des nouvelles de monsieur Veillon ? Non ? Donnez-moi le numéro de l’ambassadrice en Géorgie. Merci. Appelez-moi immédiatement si vous avez du nouveau. Voici mon numéro direct...
Il se tourna vers Héloïse :
─ Lance immédiatement une procédure de localisation en urgence absolue des deux téléphones portables de ton père, personnel et professionnel. J'appelle l'ambassadrice.
L'ambassadrice étant absente, PJ laissa un message demandant un rappel urgent puis lança un avis de recherche prioritaire national concernant Louis Veillon en attendant de pouvoir la joindre et d'avoir les résultats de la localisation des téléphones qu'Héloïse venait de demander avec le statut d'urgence maximale.
Les résultats arrivèrent dix minutes plus tard par mail et Héloïse lut le message à haute voix.
─ Les deux téléphones sont éteints, le professionnel a borné à la maison dimanche à 19 heures 03 précisément. Le personnel a borné à 22 heures 45 rue Saint-Dominique dans le VIIᵉ, puis à 23 heures 10 à Neuilly près de la porte Maillot, puis à Mantes-la-Jolie à 0 heure 35. Ensuite plus aucun signal, probablement éteint ou batterie déchargée. Je me demande ce qu'il pouvait bien faire à Mantes-la-Jolie en pleine nuit, c'est complètement illogique pour un dîner à Paris.
À ce moment précis, le téléphone de PJ sonna. C'était l'ambassadrice qui le rappelait.
─ Madame l'ambassadrice, je suis le commandant Malisse de la BSRI. Merci de votre rappel rapide. J'ai quelques questions urgentes à vous poser pour les besoins d'une enquête en cours. Pouvez-vous me confirmer que vous avez bien dîné avec monsieur Louis Veillon dimanche soir et si oui, me préciser où exactement ?
─ Oui en effet, commandant. Nous avons dîné à La Tour d'Argent, quai de la Tournelle. Une excellente soirée, Louis était en grande forme. Pourquoi ces questions ? Il lui est arrivé quelque chose ?
─ Je ne peux malheureusement rien vous dire sur une enquête en cours, madame. Pouvez-vous me dire, si ce n'est pas indiscret, à quelle heure précise vous vous êtes quittés ?
─ Pas de problème, commandant. Après le dîner, qui s'est terminé vers 22 heures 30, monsieur Veillon m'a très courtoisement raccompagnée à mon domicile vers 23 heures. J'habite rue Saint-Dominique, dans le VIIᵉ. Il a conservé le taxi qui nous avait conduits et est reparti. C'est un gentleman de la vieille école, Louis. Nous nous connaissons depuis vingt ans, depuis l'époque de Moscou. Pourquoi ? Il a des ennuis ?
─ Madame l'ambassadrice, je vous remercie infiniment de votre coopération et je m'excuse sincèrement pour le dérangement. Si monsieur Veillon vous contacte, pourriez-vous me rappeler immédiatement sur ce numéro, de jour comme de nuit ?
PJ relut le mail.
─ Les horaires concordent parfaitement. Il quitte l'ambassadrice rue Saint-Dominique vers 23 heures, son téléphone borne là-bas à 22h45. Puis il se rend à Neuilly près de la porte Maillot, bornage à 23h10. Ensuite direction Mantes-la-Jolie, bornage à 00h35, puis plus rien. Il a disparu quelque part entre Neuilly et Mantes.
Il se tourna vers Héloïse :
─ On va convoquer le chauffeur de taxi, on devrait pouvoir l'identifier facilement. Mais d'abord, je dois voir les lieutenants du GSPR qui arrivent. Ils vont m'expliquer comment ils ont réussi l'exploit de perdre le fils du président. Attends-moi ici et continue à éplucher tous les rapports qui arrivent.

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