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PJ se dirigea vers la salle d'interrogatoire numéro 1, mais avant d'y pénétrer, il s'arrêta devant la glace sans tain qui permettait d'observer discrètement la personne qui attendait à l'intérieur.

Il vit un homme jeune, environ 35 ans, au visage avenant malgré les traits tirés par la fatigue et le stress.

Bien bâti, musclé comme quelqu'un qui s'entraîne régulièrement, probablement un habitué des salles de sport. Tenue un peu négligée, cheveux châtains en bataille et une barbe de deux jours qui lui mangeait les joues.

Il avait l'air profondément stressé et regardait nerveusement la caméra de surveillance située dans un coin du plafond, se mordillant l'ongle du pouce dans un geste compulsif.

PJ entra dans la petite salle et jeta le dossier de l’agent sur la table.

─ Nom, prénom et grade.

─ Zanzarelli Bruno, lieutenant.

─ J'ai lu ton dossier très attentivement, commença PJ en s'asseyant enfin et en feuilletant ostensiblement les pages. Parcours intéressant. Tu as passé trois ans au RAID où tu as été très bien noté par tous tes supérieurs. Puis tu as été muté au GSPR, le Groupe de sécurité de la présidence de la République, un poste très recherché. Tu as fait partie de la garde rapprochée directe du président pendant dix-huit mois avant d'être affecté à son fils Robin. Exact ?

─ Oui, monsieur, c’est exact.

─ Appelle-moi PJ, comme tout le monde ici. On n'est pas à l'armée. Parle-moi franchement de Robin Lamarche. Comment il est vraiment, pas la version officielle pour les médias.

L'homme hésita, manifestement mal à l'aise.

─ Un problème ? Tu peux parler librement ici.

─ Puis-je vraiment parler en toute sécurité ?

Malisse alla appuyer sur un bouton près de la porte et le voyant rouge de la caméra s’éteignit.

─ Voilà. Ta déposition n'est plus enregistrée et mon rapport n'en fera absolument aucune mention. Tu as ma parole. Maintenant, parle.

Zanzarelli sembla se détendre légèrement.

─ C'est un vrai petit con. Un gosse de riche pourri-gâté qui s'imagine que le monde entier lui appartient et lui doit tout.

PJ ne sourcilla pas. Il avait entendu pire.

─ Développe, je t'écoute. Sois précis.

─ Il se drogue régulièrement, herbe et cocaïne, parfois même en notre présence comme pour nous narguer. Il boit comme un trou. Il se comporte très mal avec les femmes, les traite comme des objets. Il nous insulte, nous traite de larbins, de chiens de garde, d’esclaves. Une belle ordure, vraiment.

Un silence.

─ Vous travaillez par équipes de deux ?

─ Oui, toujours en binôme pour des raisons de sécurité évidentes. Mon co-équipier habituel est Yann Augeron, un bon gars. On s'entend bien et on se fait confiance. Malheureusement pour nous, nous étions de service dimanche soir, à partir de 18 heures précises. Le pire service de ma vie.

Il passa une main dans ses cheveux.

─ Raconte-moi tout en détail, minute par minute. Ne m'épargne aucun détail, même celui qui te paraît le plus insignifiant.

Zanzarelli prit une grande inspiration.

─ On est passé à son appartement privé du XVIᵉ à 18 heures précises, comme convenu, monsieur ne supporte absolument pas le moindre retard. On l'a conduit dans le XVIIᵉ où il est rentré dans un bar, le Foot-Bar, rue Legendre. Établissement moderne, clientèle jeune et aisée, musique forte. Je l'ai suivi à l'intérieur pendant qu'Augeron attendait dans la voiture dehors, c'est la procédure standard pour ce type de sortie. Il y est resté environ quarante-cinq minutes.

─ C'était la première fois qu'il allait dans ce bar ?

─ Non, absolument pas. Il y va une fois par semaine, généralement le dimanche soir, même horaire, même durée. Il parle environ une demi-heure avec le barman, un type blond, accent slave. Ils discutent au comptoir, et parfois le barman lui passe discrètement une enveloppe.

─ Epaisse ?

─ Non, plate.

─ Continue.

─ On est reparti vers 19 heures pour le Vᵉ arrondissement, près de la mosquée de Paris, un bar-tabac qui s'appelle le Kawa-Bar. Clientèle très différente, plus populaire, plus mélangée. C'est Yann qui l'a suivi cette fois pendant que je restais au volant. Même scénario qu'au Foot-Bar : il parle avec le barman, reçoit une enveloppe similaire. Et on a continué comme ça toute la soirée.

─ Combien de bars ?

─ Trois en tout, même manège.

PJ ne s’étonna pas. Trois bars en une soirée pour un fêtard, c’était raisonnable.

─ Bien. Tu me feras une liste précise : nom exact des bars, adresses complètes, nom des barmans quand tu les connais, heures d'arrivée et de départ pour chaque établissement. Ensuite, que s'est-il passé ?

─ A minuit trente, nous l'avons conduit au 133 boulevard Maurice Barrès à Neuilly-sur-Seine. Immeuble bourgeois haussmannien, quartier très chic, très calme. Il nous a formellement ordonné de revenir le chercher à 2 heures du matin pile, pas avant. Il a catégoriquement refusé de nous dire chez qui il se rendait, ni pourquoi, malgré nos demandes répétées.

─ C’est normal ? habituel ?

─ Non, absolument pas. C'était la toute première fois qu'il allait à cette adresse. Et c'était aussi la première fois qu'il refusait aussi catégoriquement de nous dire où il allait. D'habitude il nous dit au moins l'appartement, pour des raisons de sécurité. Là, rien. Ça nous a mis mal à l'aise.

─ Continue.

─ L'immeuble est un bâtiment classique sans digicode ni interphone, juste une porte en bois avec une serrure, pas de boîtes aux lettres visibles dans le hall, mais un gardien qui habite au rez-de-chaussée, un ancien flic en retraite. Il nous a donné la liste complète des occupants de l'immeuble après qu'on se soit identifiés, rien de suspect dans cette liste, que des familles bourgeoises, des retraités aisés, des cadres supérieurs.

Il marqua une pause.

─ Nous avons stationné juste devant l'immeuble sans le quitter une seule seconde des yeux. Yann est allé chercher rapidement de quoi manger et boire dans une boulangerie qui restait ouverte tard, et nous sommes allés pisser à tour de rôle dans un café à cent mètres. Sinon, surveillance permanente. A 2 heures, il n'est pas ressorti.

Sa voix se fit plus tendue.

─ On a attendu jusqu'à 2 heures 15, pensant qu'il avait du retard. Puis nous avons tenté de l'appeler sur son portable : directement messagerie. On a commencé à paniquer. Nous en avons immédiatement informé notre hiérarchie au GSPR. Deux fourgons avec une dizaine d'hommes en tenue d'intervention sont arrivés dans les dix minutes suivantes. L'immeuble a été complètement bouclé et fouillé méthodiquement, appartement par appartement, cave par cave. Les occupants n'étaient pas contents d'être réveillés en pleine nuit. C'est là que le cadavre de Kastarov, le barman du Foot-Bar, a été retrouvé par nos collègues dans la cour intérieure, une balle dans la nuque.

─ Et Robin Lamarche ?

─ Volatilisé. Disparu. Personne ne l'avait vu entrer dans l'immeuble selon les témoignages des occupants qu'on a tous interrogés. Personne ne l'a reconnu sur photo. Nous avons demandé immédiatement une localisation d'urgence de son téléphone portable, mais il était déjà éteint ou la batterie déchargée.

─ Bien, dès que j'aurai vu ton équipier Augeron, on vous conduira à un bureau disponible, vous aurez un PC à disposition et vous pourrez rédiger ensemble tout cela avec un maximum de détails, tout ce dont vous vous souvenez. A partir de maintenant vous êtes tous les deux officiellement suspendus du service de protection.

Zanzarelli pâlit.

─ Mais ne vous inquiétez pas outre mesure, ce n'est que temporaire et vous allez travailler directement pour moi sur cette enquête. Attends-moi là quelques minutes.

─ Ok, PJ. Merci.

Il y avait du soulagement dans sa voix.

PJ se dirigea vers la salle d'interrogatoire numéro 2, située juste à côté. Là encore, avant d'y pénétrer, il observa attentivement par la glace sans tain l'homme qui attendait à l'intérieur.

Il vit un homme d'environ 45 ans, plus âgé que son collègue, au visage buriné par les années et l'expérience, bien bâti et musclé comme un athlète, l'air décontracté, presque insolent, les pieds posés sur la table métallique, bras croisés derrière la tête. Un dur à cuire qui en avait vu d'autres.

PJ entra dans la petite salle et posa le dossier de l'agent sur la table en repoussant les pieds de l'homme d'un geste brusque.

─ Nom, prénom et grade.

─ Augeron, Yann, lieutenant.

Une voix grave, posée.

─ J'ai lu ton dossier avec attention. Tu as passé dix années dans l'armée de terre, puis dans les commandos parachutistes, plusieurs missions à l'étranger dont certaines classifiées. Tu y as été régulièrement noté comme indiscipliné, caractériel, bagarreur, mais aussi comme un soldat d'exception, courageux et efficace. Plusieurs blâmes, mais aussi plusieurs médailles.

Augeron eut un petit sourire.

─ Après l'armée, tu es entré dans la police. Là, tu as été considéré comme un emmerdeur patenté dans les trois commissariats successifs où tu as travaillé, conflit avec ta hiérarchie à chaque fois, plusieurs avertissements.

Le sourire s'élargit.

─ Tu as finalement été muté au GSPR il y a un an et demi en raison justement de tes états de service dans l'armée qui compensaient tes problèmes disciplinaires. Tu as fait partie de la garde rapprochée directe du président pendant six mois avant d'être affecté à son fils et tu fais équipe avec Zanzarelli. Exact ?

─ Oui, monsieur, beau résumé.

PJ s'assit.

─ Appelle-moi PJ, comme tout le monde. Parle-moi de Robin.

Augeron ne perdit pas son sourire.

─ Un parfait connard.

Direct. Sans détour.

─ Mais encore ?

─ Drogue dure plusieurs fois par semaine, cocaïne principalement. Alcool à haute dose quasi quotidiennement. Putes de luxe qu'il traite comme de la merde. Fréquentations plus que louches, milieu de la nuit, dealers probablement, peut-être même trafic en tout genre pour se faire de l'argent de poche. Papa ne donne manifestement pas assez.

─ Tu ne l’aimes pas beaucoup, on dirait.

─ Je le déteste. Il nous traite comme des larbins et cherche constamment à nous fausser compagnie. Et il y a réussi, l’enfoiré. Ma carrière est probablement foutue à cause de ce petit con.

─ Je vois le tableau. Bon, raconte-moi votre soirée de dimanche dans les moindres détails.

Malisse écouta le lieutenant faire un rapport circonstancié qui recoupait parfaitement, quasiment mot pour mot, les informations données par son co-équipier Zanzarelli. Et soit ils avaient répété une version officielle ensemble, soit ils disaient la vérité. PJ penchait pour la seconde hypothèse. Il interrompit le récit :

─ Très bien, à partir de maintenant tu es officiellement suspendu du service de protection présidentielle, mais tu vas travailler directement pour moi et mon équipe sur cette enquête.

Augeron eut l'air surpris, puis soulagé.

Suis-moi, tu vas rejoindre Zanzarelli et vous allez rédiger ensemble un rapport détaillé. Je veux les noms complets et adresses exactes des trois bars et des barmans concernés, c'est crucial. Ensuite vous allez tous les deux interroger méthodiquement ces barmans pour savoir exactement ce que Robin fricotait avec eux. Je veux savoir ce qu'il y avait dans ces enveloppes. Je veux aussi tous les rapports de vous-même et de vos collègues sur ce qui s'est passé avec votre protégé depuis une semaine.

─ Compris, PJ. Merci de nous garder sur l'enquête. On ne vous décevra pas.

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