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L'enterrement avait eu lieu sous une pluie froide de novembre. Une trentaine de personnes à peine. Quelques collègues chauffeurs de taxi, des voisins, Julien et Bastien. Sa mère, effondrée, qu'il avait dû soutenir pendant toute la cérémonie. Un cercueil bon marché. Pas de fleurs, juste une couronne offerte par les collègues.

Immédiatement après l’enterrement de son père au cimetière de Nanterre, PJ se rendit à l’ENA.

Il avait pris sa décision pendant la cérémonie, en regardant le cercueil de son père descendre dans la fosse.

Il demanda à voir le directeur qui le reçut immédiatement, le visage grave.

─ Malisse, je vous présente mes sincères condoléances. C'est une tragédie terrible. Si je peux vous aider en quoi que ce soit, n'hésitez surtout pas. L'école est à vos côtés.

Pierre-Jean se tenait droit, rigide. Ses yeux étaient secs mais rougis par le manque de sommeil.

─ Monsieur le directeur, je vous remercie de votre sollicitude, mais je ne viendrai pas choisir un poste dans l'administration. Je ne rentrerai pas dans la haute fonction publique. Ma décision est définitive et irrévocable. Je vais rembourser intégralement l'État dans les prochains jours. Je vous remercie sincèrement de votre accueil et de votre soutien pendant ces deux dernières années.

Le directeur se leva, contourna son bureau.

─ Mais... Malisse, avez-vous bien réfléchi ? C'est une décision que vous prenez sous le coup de l'émotion, dans un moment de grande souffrance. Vous devriez prendre le temps...

Pierre-Jean secoua la tête.

─ Vous savez que vous auriez dû être le major de votre promotion ? C'est uniquement à cause de cet enseignant, vous savez lequel, cet imbécile prétentieux qui vous en voulait, que vous ne l'êtes pas. Il a délibérément saboté vos notes aux oraux. Mais votre parcours exceptionnel a attiré l'attention en très haut lieu. J'ai déjà reçu plusieurs propositions de postes prestigieux pour vous : cabinet du Premier ministre, Élysée, Inspection des Finances... Des opportunités extraordinaires que 99% des énarques n'auront jamais.

─ J'ai passé deux très bonnes années dans votre école et je vous en remercie sincèrement, mais c'est terminé pour moi.

Le directeur soupira.

─ C'est à cause de votre père ?

Le silence de Pierre-Jean fut sa réponse.

─ Je comprends. Si vous changez d'avis…

Il se leva, serra la main du directeur et sortit sans se retourner.

Pierre-Jean négocia les jours suivants, avec l'aide précieuse et l'intervention de son ami Julien, un prêt personnel de longue durée de 50 000 euros. Avec ce prêt, assorti d'un délai de grâce de trois mois avant de débuter les mensualités, le temps de trouver un travail stable et correctement rémunéré, il pourrait rembourser immédiatement les sommes perçues pendant ses études à l'ENA.

Il voulait par-dessus tout aider financièrement sa mère et faire en sorte qu'elle ne soit plus jamais obligée de retravailler la nuit, de se lever à 4 heures du matin pour aller nettoyer les bureaux, de rentrer à la maison avec le dos cassé et les mains abîmées.

Grâce aux relations qu'il avait nouées pendant ses années d'études en multipliant les petits boulots, il se fit rapidement embaucher comme barman à l’hôtel Meurice. Son expérience antérieure et sa présentation soignée, quand il le voulait, lui permirent d'être accepté malgré la concurrence. Il devint rapidement un expert reconnu en cocktails sophistiqués, capable de préparer des mélanges complexes les yeux fermés. Son salaire confortable et les pourboires substantiels, les clients du Meurice n'étaient pas avares, lui permirent de tenir financièrement et d'aider sa mère.

Mais il savait que ce n'était qu'une étape. Il avait un plan.

Deux mois après avoir quitté l'ENA, il passa avec succès le concours de lieutenant de police, ses diplômes et son passage à l'ENA lui donnant un avantage considérable sur les autres candidats. Le jury fut impressionné par son CV hors normes.

Après six mois de formation intensive à l'école de police de Cannes-Ecluse, six mois à apprendre à tirer, à se battre, à appréhender, à rédiger des procès-verbaux, il fut affecté dans un commissariat du XIXᵉ arrondissement de Paris.

Il connut des débuts difficiles.

Le commissaire principal, alcoolique avéré d'une soixantaine d'années en fin de carrière, qui avait eu connaissance de son CV et l'avait diffusé malicieusement parmi tout le personnel du commissariat, l'avait immédiatement pris en grippe. Par jalousie, par mesquinerie, par médiocrité.

Le commissaire l'avait délibérément confiné au service monotone et déprimant des plaintes où Pierre-Jean passait ses journées interminables à gérer des problèmes dérisoires de voisinage, des plaintes répétitives pour vols à la tire dans le métro, des déclarations de pertes de papiers, des tapages nocturnes, des conflits d'héritage, des histoires de chiens qui aboient trop fort. Rien qui ressemble de près ou de loin à du vrai travail policier.

Mais il restait stoïque, zen, patient, même quand le commissaire ou certains de ses collègues jaloux lui faisaient des remarques constamment désobligeantes ou franchement blessantes, de « fils à papa qui joue au flic ». Il encaissait, gardant son calme et travaillant avec sérieux même sur les dossiers les plus insignifiants.

Un matin de novembre, une vieille dame se présenta au guichet pour déposer une plainte. Elle devait avoir plus de 80 ans. Pierre-Jean, qui était de permanence, la reçut avec son amabilité habituelle, lui offrit un café et la fit asseoir confortablement.

Elle lui raconta d'une voix tremblante qu'elle entendait régulièrement un enfant crier et pleurer, surtout dans la matinée entre 9 heures et midi, et en fin de journée, dans l'appartement mitoyen du sien. Cet appartement était habité en principe par un homme seul, la quarantaine, au chômage depuis plusieurs mois après avoir été licencié de son emploi d'employé municipal

Elle ajouta, les larmes aux yeux, qu'elle n'avait jamais vu le moindre enfant entrer ou sortir de cet appartement en trois mois de surveillance discrète, et que ces cris ressemblaient à ceux d'un enfant terrorisé.

Elle précisa qu'elle avait déjà signalé le fait à trois reprises au commissariat, sans jamais provoquer la moindre réaction ni enquête, juste un « on verra madame, on vous rappellera » et puis plus rien.

Pierre-Jean l'écouta attentivement.

─ Madame, je vous promets de procéder personnellement à une enquête et d'aller vous rendre visite très prochainement

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