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Depuis son affectation dans ce commissariat du XXe arrondissement, Pierre-Jean avait accepté et même réclamé les nuits de garde, les astreintes de week-end et globalement toutes les corvées possibles : les gardes devant les hôpitaux, les planques interminables, les transports de détenus. Tout ce que les autres refusaient.
Il n'en avait retiré aucun remerciement, au contraire, certains collègues le traitaient de lèche-bottes, mais son salaire augmenté des heures supplémentaires et des primes lui permettait d'améliorer les conditions de vie de sa mère. Et de rembourser plus rapidement sa dette.
Sa mère avait pu arrêter de travailler la nuit. Elle faisait encore quelques ménages le jour, mais c'était supportable. Elle reprenait des couleurs. Elle souriait à nouveau.
Comme il l’avait promis à la vieille dame, PJ rechercha les plaintes concernant cette adresse pendant sa pause déjeuner. Il constata qu’au cours des quatre derniers mois elle avait porté plainte trois fois et que deux autres habitants de l’immeuble avait signalé des faits similaires de cris d'enfants, sans jamais provoquer le moindre début d’enquête.
Les plaintes avaient été classées sans suite, considérées comme non prioritaires.
Ce jour-là, Pierre-Jean avait refusé une garde de nuit et à la fin de son service à 18 heures, au lieu de rentrer chez lui, il se rendit discrètement à l'adresse de l'immeuble en question.
Il commença par discuter longuement avec le gardien, un Portugais d'une soixantaine d'années qui travaillait là depuis vingt ans. Il confirma que l'homme vivait seul officiellement, qu'il était au chômage, qu'il sortait peu, recevait rarement des visites. Mais effectivement, lui aussi avait entendu parfois des cris qui ressemblaient à ceux d'un enfant.
─ Je me suis dit que c'était peut-être la télévision, vous savez. Ou alors un neveu en visite. Je ne voulais pas me mêler de ce qui ne me regarde pas. Mais quand je lui ai posé la question, il s'est fâché.
Pierre-Jean monta ensuite au quatrième étage et sonna chez la vieille dame. Elle lui offrit du café dans un tasse en porcelaine et des gâteaux secs. Ils s’installèrent confortablement dans le salon.
─ Attendez avec moi. Vous allez entendre. Ça commence toujours vers cette heure-ci.
Ils attendirent patiemment pendant une dizaine de minutes. Puis, soudain :
─ Non, non, laissez-moi, je veux ma maman. Arrêtez !
C'était indiscutablement la voix aiguë et terrifiée d'un garçon qui n'avait pas encore mué.
Pierre-Jean se leva d’un bond, se précipita sur le palier et frappa énergiquement à la porte d'à côté, trois coups autoritaires.
Un homme d'environ 50 ans, bedonnant, débraillé, en survêtement sale, une barbe de plusieurs jours, ouvrit la porte de quelques centimètres seulement, la chaîne de sécurité empêchant une ouverture complète. Une odeur nauséabonde de crasse et de nourriture s'échappa de l'appartement.
─ Vous voulez quoi ? J’ai besoin de rien.
Il essaya de refermer brutalement la porte mais Pierre-Jean, qui s'y attendait, l'avait déjà coincée avec le pied.
─ Police. Je dois entrer immédiatement, j'ai entendu un enfant crier.
─ Y'a pas d'enfant ici, vous vous trompez d'appartement. Je vis seul. Foutez-moi la paix ! »
À ce moment précis, on entendit à nouveau un enfant pleurer désespérément et appeler sa mère d'une voix déchirante : « Maman ! Maman, viens me chercher »
Le son venait de l'intérieur de l'appartement. L'homme réussit à claquer violemment la porte, refermant le verrou avec un bruit métallique.
PJ prit immédiatement son téléphone portable et appela le commissariat. Après s'être identifié :
─ J'ai besoin d'urgence de renfort pour séquestration et violences graves sur mineur. C'est urgent, très urgent !
Quelques minutes plus tard, qui lui parurent une éternité, deux voitures de police arrivèrent en trombe. Six gardiens de la paix en sortirent, équipés de matraques et de boucliers, avec à leur tête un commandant que Pierre-Jean ne connaissait pas, un homme de grande taille, l'air autoritaire.
─ Lieutenant Malisse ? Moi c’est Jacques Naudin, commandant, affecté dans ce commissariat depuis une semaine seulement. Expliquez-moi rapidement la situation.
Pierre-Jean fit un compte-rendu concis et précis. Naudin hocha la tête.
─ On y va. Enfoncez-moi cette porte.
La porte enfoncée, l'homme fut rapidement maîtrisé par trois policiers qui le plaquèrent au sol malgré sa résistance.
L'enfant, un garçon d'environ neuf ans, maigre comme un clou, sale, en sous-vêtements, était menotté avec des liens en plastique à un radiateur en fonte dans une chambre qui ressemblait à un cachot. Pas de lit, juste un matelas crasseux au sol, des excréments dans un coin. Une vision d'horreur.
Le petit pleurait de manière hystérique, incapable de parler. Une policière le détacha délicatement, l'enveloppa dans une couverture et le porta dehors. Une ambulance était déjà en route.
L'enquête révéla que l'enfant avait disparu depuis quatre mois à la sortie de l’école, à Pantin, sans laisser la moindre trace. L'alerte enlèvement nationale n'avait rien donné. Ses parents, un couple d'ouvriers, le croyaient mort.
L'homme, était un pédophile connu, déjà condamné deux fois mais remis en liberté.
Le commissaire principal reçut un blâme officiel sévère pour négligence caractérisée, les plaintes ayant été ignorées et classées sans suite.
Il fut muté d'office dans un poste administratif sans contact avec le public.
Pierre-Jean Malisse reçut les félicitations officielles du préfet de police et une lettre de remerciement émouvante des parents de l'enfant sauvé.
Il fut convoqué quinze jours plus tard place Beauvau, au ministère de l'Intérieur, dans un bureau du troisième étage. On lui proposa un poste de conseiller spécial auprès du directeur de cabinet du ministre, avec un salaire confortable et des perspectives de carrière exceptionnelles.
C'était la troisième proposition de la sorte qu'il recevait depuis sa sortie de l'ENA, et il la refusa comme les deux premières, poliment mais fermement.
─ Je vous remercie de cet honneur, mais ma place est sur le terrain, au contact des victimes et des criminels. Pas dans un bureau à faire de la politique.
Le directeur de cabinet, un énarque de dix ans son aîné, le regarda avec un mélange d'incompréhension et d'admiration.
─ Vous savez que vous ne ferez jamais carrière avec cette attitude. Vous êtes un idéaliste, lieutenant Malisse. Une espèce en voie de disparition. J'espère que vous ne le regretterez pas.
Pierre-Jean sortit du ministère, soulagé. Il n'avait qu'une envie : rentrer chez lui, embrasser sa mère, et dormir.

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