Chapitre 11 : La révélation

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Courbé par la fatigue et le poids du panier d’osier rempli d’argile noire, Adapa avançait sous une nuit sans lune, vers l’É-dub-ba.

Seuls ses pas troublaient le silence nocturne des ruelles de la ville désertée de ses habitants, épuisés par une nouvelle journée de canicule.

Devant l’école des scribes, un garde était assis à même le sol, avachi le dos contre le mur.

Adapa ralentit le pas, posa le plus silencieusement possible son panier d’osier, puis regarda longuement le garde dont la poitrine se soulevait au rythme d’une respiration lente et profonde.

Il finit par conclure qu’il n’avait aucune envie de parler à qui que ce soit. Sans savoir vraiment pourquoi, il sentait qu’il ne devait pas révéler ce qu’il ramenait des marais.

Il s’employa à ouvrir la lourde porte de l’É-dub-ba sans faire de bruit, repris son panier sur le dos, se glissa dans la cour intérieure puis referma doucement la porte.

L’air y était un peu plus frais et un léger courant d’air faisait vaciller les petites flammes des quelques lampes accrochées sur les piliers des arcades de la galerie couverte.

Par habitude, et pour ne pas qu’elles ne s’éteignent, Adapa saisit une cruche à bec posée au sol dans un angle de la cour et contenant de l’huile de sésame. Il prit le temps de remplir tous les réservoirs des flammes encore actives. Il n’avait pas le temps de rallumer les autres.

Il en prit une et se dirigea vers la salle d’étude, à l’étage.

La grande pièce était plongée dans l’obscurité, seulement striée par de minces rayons de lumières tremblotantes provenant des lampes qu’il avait ravivé dans la cour intérieure. Les tablettes empilées sur les étagères formaient des ombres massives, comme des silhouettes immobiles, silencieuses. Elles semblaient l’observer.

Adapa posa le panier au centre de la pièce. Il s’agenouilla, souleva le tissu grossier qui recouvrait l’argile noire. Même dans cette pénombre, la matière semblait vouloir absorber le peu de lumière présente.

Il était fasciné. Elle était dense, presque froide au toucher, mais réagissait aisément à la pression de ses doigts.

Il se redressa, prit sa lampe à huile dont il porta la flamme sur deux autres accrochées aux murs, et une dernière sur une des étagères. Celle-ci éclaira l’offrande remise par le paysan quelques jours plus tôt. Adapa se sentit quelque peu honteux de ne pas avoir pris le temps d’accorder un peu d’attention à ce présent. Il avait été particulièrement touché par la détresse de l’homme, il n’aurait pas dû le négliger. Il prit le sac de toile et en sorti une petite jarre de terre cuite, scellée à la cire. L’odeur verte et camphrée de la myrte s’en échappa lorsqu’il en retira l’opercule. Parmi les fleurs séchées, le paysan avait mis quelques dattes. Une offrande bien pauvre, mais certainement une fortune pour lui. Adapa reposa la jarre sur l’étagère.

Il se tourna vers le panier d’osier posé au centre de la pièce. Il le scruta un long moment, dans un silence de plomb, éclairé par la lumière tremblante des lampes à huile.

Il se remémorait la chaleur irradiant son bras, la brulure, la douleur pendant qu’il recopiait les glyphes. Si cela se produisait à chaque rédaction, les tablettes confectionnées à base de cette matière seraient inutilisables. Mais ce pouvoir des mots, le sens profond qu’ils avaient ancré en lui pendant qu’il les gravait sur la pierre molle ne quittaient plus son esprit. Il devait comprendre.

D’un geste décidé, il saisit un petit fagot de roseaux séchés sur son atelier ainsi qu’un calame puis s’assit, les jambes croisées, à côté du panier.

Il entreprit alors de confectionner une dizaine de tablettes, avec le même procédé utilisé dans les marais, puis les positionna autour de lui.

Il en saisit une qu’il cala sur son genou, et il entama l’écriture d’une prière à Inanna afin qu’elle intervienne en faveur de la récolte de ce malheureux paysans.

Ô Inanna,

Dame des bourgeons et des entrailles fécondes,

Fais lever le grain dans les sillons,

Fais gonfler l’épi sous le soleil brûlant,

Que la terre …

Il s’arrêta soudain en constatant que la première ligne qu’il venait d’écrire avait disparu. Sous ses yeux éberlués la deuxième s’effaça également, puis la troisième. En un instant la tablette était à nouveau vierge.

— Quel est ce prodige ! murmura-t-il

Après un instant les yeux rivés sur la tablette noire et lisse, il retraça la première ligne. Il leva son calame, et regarda à nouveau les encoches cunéiformes disparaitre, comme absorbées par matière noire.

Il prit alors la sacoche qu’il avait ramené des marais et en sorti la tablette sur laquelle il avait gravé les glyphes inscrits sur les pierres ancestrales.

Elles étaient toujours présentes, avec cette légère lueur irradiante et bleuté.

Pourquoi les glyphes ne s’étaient-t-elles pas effacées également ?

Il reprit son calame et recopia en haut à droite de la tablette vierge la composition du premier glyphe du codex : NAM, le destin.

Il ressentit à nouveau la chaleur sur ses doigts, puis sur sa main, montant sur son poignet, son avant-bras et lorsqu’il termina le glyphe, elle était montée jusque dans sa poitrine.

Il s’employa alors à réécrire la première phrase de sa prière à Inanna.

Ô Inanna,

Dame des bourgeons et des entrailles fécondes…

Il s’arrêta, scrutant les lignes qu’il venait de graver. Elles semblaient ne pas disparaître cette fois-là. Il continua :

Fais lever le grain dans les sillons,

La lueur bleutée du glyphe tracée dans un coin de la tablette s’éteignit. Puis il disparut. Le premier vers s’effaça ensuite, puis le deuxième, puis le dernier.

La surface noire était à nouveau vierge. Adapa avait l’impression que l’objet le regardait, qu’il attendait quelque chose de lui mais qu’il ne recevrait aucune aide de sa part pour percer son secret.

— Je ne comprends pas… pourquoi ne veux-tu pas prendre mes mots ? Pourquoi m’infliges-tu cette douleur ? Ne peux tu recevoir que ces signes étranges ?

Il reprit le codex et relut les glyphes. Chacun d’entre eux était également gravé dans son esprit. C’étaient des mots et des notions fondamentales, des termes fondateurs, NAM : le destin. ZI : la vie. U : le temps.

C’était la matière primordiale : EA : l’eau. GIBIL : le feu…

Il s’agissait aussi de mots dont les notions et le sens avaient construits la civilisation tel que l’homme la connaissait aujourd’hui : Lù : l’homme, URU : la cité, SE : le grain.

Le grain…

Une idée germa dans l’esprit d’Adapa : le lien. Il faut qu’il y ait un lien entre le glyphe et le texte.

Il abaissa lentement les yeux vers la tablette posée sur son genou. Il la contempla autrement qu’il ne l’avait fait jusqu’ici, non plus comme un support, mais comme un être vivant, demandeur d’une intention, d’une conviction.

Il pensa au paysan, à ses mains fendillées par le travail, à son regard inquiet à la vue des sillons desséchés, à la terre devenue dure comme de la pierre.

Le grain seul ne suffisait pas, il y avait besoin d’eau.

Il saisit le calame.

Cette fois, il ne traça pas le glyphe du grain, SE, dans un coin, comme un rajout, mais au centre de la tablette.

La chaleur monta aussitôt, vive. Lorsqu’il l’a sentit atteindre sa poitrine il serra les dents, mais ne lâcha pas.

Une fois le signe du grain achevé, il pulsa de la même lueur bleutée qu’à sa première tentative. Il reprit l’écriture de sa prière.

Ô Inanna,

Dame des bourgeons et des entrailles fécondes,

Fais lever le grain dans les sillons,

Fais gonfler l’épi sous le soleil brûlant,

Que la terre ne se ferme pas sous mes pas

Adapa vit l’éclat du glyphe vaciller, mais au lieu de s’éteindre, il se diffusa sur toutes les encoches des lignes qu’il venait de tracer, comme si la lueur donnait sa vie au texte. C’est tous les vers qui maintenant luisaient d’une aura bleuté. Le glyphe s’était intégré dans le l'écriture, il n’était presque plus visible.

Il traça alors le signe de l’eau : EA. La douleur était forte, la chaleur puissante, Adapa était au bord de l’épuisement, mais il continua sa prière :

Que la pluie trouve le chemin des champs

Reçois cette humble offrande et que ton regard se pose sur la maison de ton serviteur.

Le pâle éclat bleuté du glyphe se diffusa dans les encoches du texte. Pendant quelques instants les mots gravés pulsèrent à l’unisson du rythme du cœur d’Adapa, épuisé. Il sentit un souffle, l’air autour de lui se brouilla un instant puis redevint claire. Il avait le sentiment que quelque chose, quelque part retrouvait sa place dans l’ordre du monde.

Adapa s’effondra au sol, vidé de toute énergie.

Au petit matin, ce sont des coups sourds qui le sortirent de sa léthargie. Il ne savait pas combien de temps il avait dormi, mais à la lumière rasante et ocre qui se diffusait par les fenêtres, ce devait être l’aube. Les coups retroublaient d’intensité sur la lourde porte de l’E-dub-ba, accompagnés d’une vive dispute.

Les jambes encore flageolantes, Adapa descendit l’escalier et se dirigea vers l’entrée de l’école. L’altercation prenait de l’ampleur.

Lorsqu’il ouvrit la porte, il fut surpris de constater que le paysan et son fils en venaient aux mains avec le garde. Celui-ci tentait de les repousser en leur barrant le passage avec sa lance .

— Je dois le voir ! hurlait le paysan.

— Non, tu n’entreras pas, le maître n’est pas là.

— Si ! il est là ! Cria le fils en voyant Adapa sur le pas de la porte.

Le garde lâcha le paysan qui se jeta aux pieds d’Adapa en s’agenouillant.

— Maître ! merci ! tu as été entendu !

— Lève-toi, je ne suis pas un prêtre, tu n’as pas à t’agenouiller, garde ta dignité. Et de quoi parle tu ?

— Mon champs, mon blé ! tout a poussé dans la nuit, c’est un miracle je peux faire ma récolte ! je vais pouvoir nourrir ma famille, les dieux t’ont entendu, je le savais ! Ton pouvoir est grand !

Adapa fut pris d’un vertige. En un instant il comprit les implications et les conséquences de sa révélation.

Le paysan allait parler, raconter… alors d’autres sauraient, les hommes, les prêtres, les rois.

Il baissa les yeux vers ses mains encore tremblantes. Elles n’étaient ni celles d’un roi, ni celles d’un dieu, mais elles portaient désormais un pouvoir qu’aucun homme n’avait jamais touché.

Et pour la première fois depuis qu’il avait tracé les glyphes dans les marais, Adapa eut peur — non de ce qu’il venait de découvrir, mais de ce qu’il serait désormais contraint de cacher.

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