Chapitre I – La Chute du clan Kuroda Partie 1 - Le dernier banquet
La neige tassait les toits du yamashiro comme une main posée sur un front fiévreux. Dans la grande salle, les cloisons de papier filtraient un froid bleu ; les braseros fumaient à peine, odeur de charbon et de résine mêlées. On avait tiré des nattes neuves, étendu des tatamis plus clairs au centre, et dressé, selon l’étiquette, des plateaux laqués où tremblaient des coupelles de saké.
Ils n’étaient plus qu’une trentaine. Des hommes aux mains fendillées par le gel, au poil de barbe trop vite repoussé, des épaules encore marquées par les lanières des cuirasses. Certains portaient le hitatare assombri de suie, d’autres étaient restés en kamishimo, triangles d’étoffe qui faisaient paraître leurs silhouettes plus larges, comme si l’on pouvait feindre la force en étalant du tissu.
Au fond, face à un paravent peint, un pin tordu sur une mer d’encre, siégeait Kuroda Masatsune, seigneur d’un val que la guerre avait grignoté hiver après hiver. Son éventail de guerre reposait fermé devant lui. On y lisait, brossé d’un trait sûr, le mon des Kuroda : trois feuilles stylisées qu’on disait être de kiri, le paulownia, parce que les aïeux, racontait-on, avaient abrité un phénix dans leurs jardins. Fable pour enfants, murmura quelqu’un. En vérité, il n’y avait plus de phénix à attendre, seulement des cavaliers au panache rouge, et la fumée des avant-postes.
Kuroda Raigen s’assit à mi-distance. Il n’était ni des plus anciens ni des favoris. Son père, mort de fièvre au retour d’une campagne, lui avait laissé pour tout héritage une lame sans ornement, une dague courte et une façon de tenir la bouche comme on serre une plaie. Raigen posa ses mains à plat et inclina la tête. Il sentit le cuir jauni craquer sous ses doigts, le souffle du brasero mordre la peau de ses joues.
— Buvez, dit Masatsune. Buvez et mangez. Il faut traiter l’estomac en seigneur, même quand on ne l’est plus.
On servit du poisson séché, des boulettes de riz au sésame, des racines d’hiver confites. Le saké avait cette chaleur qui retombe au creux du ventre, éphémère et décente. Un jeune ashigaru, chargé de faire circuler les plateaux, laissa échapper un rire trop clair ; il avait des mains d’enfant sous les manches. Les plus vieux l’ignorèrent avec bienveillance. Qui pouvait exiger la gravité d’un visage qui n’avait pas encore vu trente ans ?
Les voix montèrent en vagues basses. On parlait des toponymes de la vallée comme d’un rosaire : le pont de Kasa, la montée des trois cyprès, le champ des outardes. Autant d’endroits où ils s’étaient battus, avaient glissé, s’étaient relevés. Quelqu’un évoqua l’été où les Takeda avaient poussé jusqu’aux rizières, cavalerie serrée, cuirasses striées de lames de bambou et de fer ; un autre, les premières tanegashima qui avaient craché le tonnerre au bord du bois sacré. On dit que l’odeur de la poudre ressemble à celle d’un orage qui bascule sur la terre. Raigen hocha la tête. Il avait senti ça, oui : un goût de métal au fond de la langue, une pluie qui ne lave rien.
— J’ai croisé le vieux Tsuboi, à l’atelier, lança un vassal à la moustache grise. Il a fini de reforger le fer pour trois yari. « Ça servira au printemps, m’a-t-il dit. » Je n’ai pas eu le cœur de lui répondre.
— Le printemps viendra pour d’autres, marmonna un autre en versant du saké. Pour ceux qui ont le temps d’attendre.
Le seigneur Masatsune leva l’éventail. Le frottement sec du bambou contre laque fit taire les zébrures de voix.
— Mes frères, dit-il. Je ne vous parlerai pas de gloire. La gloire, on la rêve en été. En hiver, on compte les doigts qui manquent et les bouches qui restent à nourrir. Je vous parlerai de tenue. Demain, ils nous prendront. Ce château n’a pas été bâti pour la cavalerie qu’ils amènent. Alors, nous mourrons. Mais pas n’importe comment. Chacun de vous mourra de sorte que son nom, s’il ne reste pas, laisse du moins une odeur de pin et de fer rougi.
Il sourit sans gaîté, referma l’éventail, fit signe qu’on serve encore. Des mains passaient les coupelles comme on transmet une consigne. La lampe la plus proche de Raigen dégagea une fumée bleue qui piqua les yeux. Il cligna, et dans ce clignement, un souvenir remonta : son père, adossé au seuil, frottant avec un chiffon huilé la lame qui lui reviendrait, un geste patient, presque priant. « Tu ne dois pas de sang à ta lame, avait dit l’homme. C’est elle qui t’en demandera, et tu lui donneras ce qui est juste. Ni plus, ni moins. » Il n’avait jamais su ce que voulait dire ce « juste ». La guerre rendait les balances folles.
Un kashira, chef de dizaine, se leva. Il composa un tanka maladroit mais franc :
Les pins sous la neige, nos sandales s’y enfoncent.
Si demain je tombe, qu’on dise seulement :
« il a serré son nœud sans trembler. »
On rit doucement. On applaudit du bout des doigts. L’homme rougit de plaisir, but cul sec, reprit sa place. La pudeur convenait aux veillées d’hiver.
Saitō Gen’emon, on l’appelait encore « Gen » sans le suffixe, n’était alors qu’une épaule parmi d’autres. Il avait ce cou de paysan qu’on reconnaît même une armure posée dessus, et cette façon de regarder les choses comme si elles lui devaient de l’argent. Raigen croisa son regard ; Gen lui rendit un froncement de sourcil approbateur, l’air de dire : « Je sais tenir ma place, toi aussi, on fera le travail. » Il y eut entre eux le fil invisible des hommes qui n’ont pas besoin de mots.
Dehors, un yukiai, vent chargé de neige, fit frissonner la charpente. Les fusuma vibrèrent d’un murmure de peau tendue. On entendit, très loin, comme un écho de tambour. Plusieurs têtes se tournèrent. Un serviteur s’élança, revint à pas comptés : c’était le bois qui craquait, rien d’autre. Les épaules se relâchèrent. Le saké coula encore.
Masatsune, cette fois, fit signe à un kanpaku de s’avancer avec l’étui de soie. On y tenait les lettres scellées qui, demain, devraient être remises : remerciements aux temples voisins, instructions pour les veuves, dispositions pour les veilleurs de route. C’était une liturgie sans prêtre : la logistique de la disparition.
— Raigen, dit le seigneur.
Le nom, tombé sans emphase, mit dans l’air une attention neuve. Raigen inclina la tête plus bas.
— Ta lame est droite, dit Masatsune. Tes mots le sont moins. Tu n’aimes pas parler. C’est une qualité, souvent. Demain, ce sera un défaut. Il faudra dire à ceux qui fuiront par le col de Midorigawa où poser le pied. Tu iras avec eux jusqu’à la lisière. Après, tu feras ce que tu veux. Tu as l’âge d’être fils et l’épaule d’être père. Choisis bien où tu poses le bras.
Le cœur de Raigen eut un battement plus fort. Dans sa bouche, un goût métallique remonta. Il aurait voulu dire : « Laissez-moi rester. Je porterai un des tambours. Je tiendrai la poterne jusqu’à ce qu’ils me la prennent des mains. » Les mots se cognèrent aux dents et restèrent derrière. Il répondit :
— Hai.
Un « hai » net, comme on ferme une porte.
On évita de parler des Takeda plus longtemps. Ça portait malheur d’appeler la bête sous son nom quand on était en train d’accommoder le riz. On se tourna plutôt vers des détails concrets : qui dormirait, qui monterait la garde, combien de torches il restait. On vérifia les kabuto, ajusta des menpo pour que les sangles ne mordent pas le matin venu. Le fourreau de Raigen accrocha la laque d’un plateau ; un sabi, minuscule tache de rouille, filait au ras de la garde. Il se promit de l’effacer avant l’aube. Geste inutile, mais un sabre ne va pas au combat avec des excuses.
— Raconte, dit doucement quelqu’un à sa droite. Parle-nous de la première fois où tu as saigné.
Raigen se tourna. C’était Kita Jūzō, un vieux vassal qui aimait faire parler les autres pour oublier qu’il toussait rouge. Raigen chercha la mémoire. La première fois… Le bois humide, l’écorce qui glisse sous la paume, un brigand qui avait surgit comme un chien maigre, la lame partie trop tôt, trop haut. Il avait manqué sa gorge et frappé l’épaule. L’homme avait crié sans tomber. Il avait fallu un second coup, court et honteux, presque à bout touchant. Le sang avait sauté sur sa joue comme un poisson. Il n’avait rien dit. Il n’en dirait rien ce soir non plus. Il sourit à Jūzō et répondit par un mensonge de convenance : une histoire propre, un duel à la sortie d’un gué, un coup net, une fin digne. Les banquets tolèrent mal les vérités qui respirent.
On porta des lampes neuves. Les mèches neuves font une lumière qui vous rince les yeux. Il sembla, un instant, que les visages rajeunissaient. On glissa des koto plus près ; une musicienne, fille d’un artisan qui logeait à la forteresse, pinça trois mesures. La mélodie s’éteignit vite : ce n’était ni jour de fête ni nuit d’amour. On salua tout de même la jeune femme. Elle repartit comme elle était venue, souple et silencieuse. Raigen suivit de l’œil le mouvement de son kimono. Il pensa à ces choses qu’on renonce à vouloir avant même d’avoir appris leurs noms.
Masatsune parla une dernière fois. Ce fut bref :
— Quand ils entreront, que chacun pense à un geste simple. Pas à dix. Un seul. Celui qu’il sait faire. On meurt de travers quand on veut trop bien faire. N’oubliez pas : la tenue. Et maintenant, dormez autant que vous pouvez.
On se retira par petits groupes. On referma les shōji sur des carrés d’ombre. Les braseros furent garnis. Dans les couloirs, l’odeur des waraji mouillées montait, mêlée à celle du chanvre et du cuir.
Raigen s’attarda. Il attendit que la salle soit presque vide pour se rapprocher de son seigneur. Masatsune lui fit signe.
— Tu aurais voulu rester au donjon, dit-il sans tourner la tête.
— Oui.
— Alors va au col. C’est le même courage, mais à l’envers.
Il eut ce rictus de ceux qui savent que l’humour n’est pas un luxe mais un habit de pluie. Il posa la main sur l’éventail.
— Tu as le regard de ceux qui survivront, Raigen. Ça ne se dit pas comme un compliment. Ça se porte comme une pierre dans la manche.
Raigen se prosterna. Sa tête toucha la natte. Il y eut, à ce contact, une gratitude stupide : la fraîcheur du tatami contre le front, la trame régulière des brins, comme une écriture qu’on caresse. Il se releva, salua encore, recula de trois pas, tourna.
Dans la galerie, le froid l’attrapa à la gorge. Il marcha jusqu’au garde-corps. La cour s’ouvrait en contrebas, blanche et noire, avec des taches d’armures appuyées contre le mur, des lances dressées comme une forêt étranglée. Il tira la lame d’un pouce. La ligne de lumière au bord du métal lui fit penser à une rive. Son père disait : « Chaque combat a sa rivière. Saisis où tu mets le pied. N’essaie pas d’assécher l’eau. Traverse. »
Il rengaina, doucement, avec ce bruit de pluie fine que font les lames bien ajustées.
Quelqu’un vint se placer à sa droite, Gen, les mains dans les manches, l’air d’un homme qui a compté les rations du lendemain.
— On dit qu’ils ont des chevaux pour deux hommes, fit Saitō, voix basse.
— On dit beaucoup.
— On dit aussi que demain, je ferai semblant d’être courageux.
— Ça suffira, répondit Raigen.
Ils restèrent là un moment, comme deux piquets plantés dans la neige. Les étoiles tremblaient par bribes entre des nuages lourds. Les montagnes autour tenaient la nuit comme une vaste jarre.
Plus tard, dans la petite pièce qui lui avait été assignée, Raigen posa sa cuirasse okegawa-dō près du mur. Il tira son uchigatana, vérifia le hamon, la ligne de trempe, dessinant sur l’acier une vague pâle. Il essuya la pointe, passa le chiffon huilé, lent, précis. Chaque geste calmait un battement. Il remonta son sageo, refit le nœud avec cette application superstitieuse qui donne aux choses une chance de se ranger.
Sur la tablette, un petit paquet d’herbes liées. Kaede les avait déposées plus tôt, en compagnie de son père, on les avait fait venir pour soigner les gerçures et les maux qu’on ne confie pas aux moines. Elle avait dit : « Pour le froid dans le ventre. Pas pour les lames. Là, je ne sais pas faire. » Il dénoua le fil, huma. Shōga, sanshō, une pointe de katsuobushi pilé. Le mélange de quelqu’un qui veut garder les vivants en vie, même quand le monde se cogne à la porte.
Il souffla la lampe. Le noir lui tomba dessus comme un manteau mouillé. Dans ce noir, il récita sans bruit les noms des morts à venir. Non par préscience, mais parce que les visages se proposent d’eux-mêmes, la veille des batailles.
Quand il ferma les yeux, le sommeil vint par morceaux, taillé grossièrement, à la manière d’un bois mal sec. Il rêva d’un bruit d’orage qui ne mouillait rien. Et, à travers ce grondement sec, la voix sans lèvres de son père :
— Tu lui donneras ce qui est juste.
L’aube, quand elle arriva, ne le surprit pas éveillé. Elle le trouva entre deux songes, la main déjà posée sur le fourreau, comme si la nuit, polie par ses doigts, avait fini par se rendre.

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