Chapitre I – La Chute du clan Kuroda Partie 2 - L’assaut des Takeda
Les tambours résonnèrent avant l’aube, graves, espacés, comme les battements d’un cœur colossal au flanc de la montagne. Raigen se redressa d’un bloc. Dans la pièce, la lampe s’était éteinte, le froid avait piqué les nattes. Il passa la main sur la paroi de papier : la vibration se transmettait, sourde. Ce n’était pas le vent. C’était la guerre.
Il boucla sa cuirasse, passa les sangles de son okegawa-dō sur ses épaules, attacha le kabuto par-dessous le menton. Le fer, glacé, fit claquer ses dents malgré lui. Dans le couloir, des pas précipités, des voix. L’air sentait la suie et le pin brûlé : les avant-postes de guet avaient déjà pris feu.
— Ils sont là ! lança un garde à demi nu, kabuto encore sous le bras.
Raigen sortit dans la cour intérieure. L’aube n’était pas encore levée, mais des centaines de torches formaient un cercle rouge autour du yamashiro. Les bannières frappées du mon Takeda, le soleil rouge aux quatre losanges noirs, s’agitaient dans la brume comme des flammes d’encre. La montagne, habituellement muette, grondait de voix, de sabots, de cliquetis de métal.
Masatsune sortit à son tour, revêtu de son dō-maru noir, l’éventail de guerre dans une main. Il monta sur la plate-forme de bois qui surplombait la poterne et leva calmement le bras. Les archers du clan Kuroda se placèrent en ligne, genoux posés, arcs bandés. Les cordes, humides de nuit, grinçaient.
— Attendez, dit le seigneur.
Les torches ennemies avancèrent de quelques pas. Les tambours s’interrompirent. Une clameur monta, longue, stridente, comme une lame qu’on tire trop lentement. Alors Masatsune abaissa son éventail.
— Feu !
Les premières volées sifflèrent dans la brume. Des silhouettes chutèrent, piétinées par celles de derrière. Mais les Takeda étaient trop nombreux. Ils posèrent des échelles, lancèrent des grappins. Des grappes de corps se hissaient le long des murs comme des insectes affamés.
Raigen bondit. Sa lame jaillit dans la lueur des torches. Il trancha un bras agrippé au parapet, repoussa un casque qui bascula dans le vide. Son souffle formait des nuages blancs qui s’éteignaient aussitôt.
Le bruit devint assourdissant : claquement des lances, fracas du bois brisé, hurlements. Dans la confusion, Raigen distingua Gen’emon qui luttait comme un bœuf, frappant d’un bâton ferré les crânes qui dépassaient. Un ashigaru du clan, à côté de lui, reçut une flèche dans le cou. Le sang jaillit en jet sombre, éclaboussant le bras de Raigen.
— Tiens ! cria Gen. Tiens ou ils te mangeront !
Raigen serra sa garde, pivota, abattit la lame sur une échelle qui céda. Trois ennemis tombèrent dans un fracas de fer. Une seconde échelle se posa aussitôt à côté. La vague ne reculait pas : elle montait.
Au sud, un pan du mur s’effondra sous un bélier improvisé. Les cavaliers Takeda s’engouffrèrent par la brèche. Le château, trop petit, trop pauvre, ne pouvait tenir.
Masatsune, debout sur la plate-forme, abaissa son éventail une seconde fois. Ce n’était plus un ordre, mais un adieu. Sa voix monta, claire :
— Kuroda, tenez jusqu’au dernier souffle !
Les tambours ennemis reprirent, plus rapides. Les Kuroda se regroupèrent dans la cour, boucliers de fortune levés, sabres nus. Raigen sentit ses bras s’alourdir, ses doigts s’engourdir, mais il frappa encore, encore, jusqu’à ce que ses poignets brûlent. Autour de lui, ses frères tombaient un à un, les visages pâles dans la neige.
Le ciel blanchissait à peine quand Masatsune se retira dans la grande salle. Ses plus proches vassaux l’entourèrent. Raigen, haletant, les suivit. Le seigneur posa son éventail, s’agenouilla devant le paravent peint du pin. Il demanda son wakizashi.
Un silence irréel couvrit les bruits de l’assaut. Masatsune arrangea ses manches, prit la lame courte, et récita un poème bref :
« Que mes cendres s’unissent à la neige, et que mes fils, s’ils en reste,
sachent qu’on ne plie pas devant le vent. »
Il enfonça la lame dans son ventre. Le sang jaillit comme une marée sombre. Son second, tremblant, trancha d’un coup sec pour abréger. Le corps s’effondra doucement, comme une branche de pin qui ploie sous la neige.
Raigen, à genoux, sentit sa gorge se serrer. Le goût de fer remonta sur sa langue. Il aurait dû mourir là, avec les autres. Mais le destin, ce matin, lui refusa la grâce.
Dehors, les cris s’éteignaient déjà. Le clan Kuroda n’existait plus.

Annotations