Chapitre 2 : « Les hauteurs d’Harep »

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Tom n’avait presque pas dormi. Le mot tournait en boucle dans son esprit, comme un écho impossible à faire taire. Terre. Il ne savait pas pourquoi, mais ce simple mot lui donnait une sensation étrange, presque dérangeante, comme un souvenir qu’il n’avait jamais vécu mais qu’il aurait dû connaître. Il s’était endormi tard, assis à son bureau, le classeur encore ouvert devant lui, les pages figées dans une vérité qu’il ne comprenait pas encore.

Le lendemain, il se leva plus tôt que d’habitude. La lumière artificielle d’Harep baignait déjà la ville de Magal d’un éclat froid et uniforme. À travers les immenses vitres de ses quartiers, tout semblait parfaitement ordonné : les tours métalliques s’élevaient vers le ciel, les plateformes de circulation glissaient sans bruit, et les flux de véhicules volants dessinaient des lignes régulières dans l’air. Tout fonctionnait. Tout était maîtrisé. Pourtant, pour la première fois, Tom trouvait cela… étrange. Trop lisse. Trop parfait.

Il s’habilla rapidement, presque mécaniquement, et descendit sans attendre qu’on vienne le servir. Dans le hall inférieur, sa mère discutait avec plusieurs interlocuteurs à travers un écran holographique. Elle leva à peine les yeux vers lui lorsqu’il passa. « Tu sors ? » demanda-t-elle distraitement. Tom répondit simplement oui, et elle hocha la tête avant de reprendre sa conversation. Cette indifférence ne l’étonna pas. Elle faisait partie de son quotidien.

Dehors, l’air filtré était comme toujours parfaitement respirable. Les systèmes de purification diffusaient une odeur artificielle, légèrement métallique, que Tom n’avait jamais vraiment remarquée auparavant. Il marcha sans direction précise, observant autour de lui avec un regard nouveau. Les passants étaient bien habillés, propres, sûrs d’eux. Personne ne semblait manquer de quoi que ce soit. Pourtant, les paroles de Kael la veille — ou peut-être celles qu’il imaginait déjà — commençaient à prendre forme dans son esprit. Tout cela existait pour eux. Mais qui étaient “les autres” ?

— Tom !

Il se retourna. Kael arrivait vers lui, un sourire assuré aux lèvres. Toujours parfaitement coiffé, toujours impeccable. Kael dégageait cette assurance naturelle que Tom n’avait jamais vraiment comprise, comme si le monde lui appartenait.

— Tu fais quoi tout seul ? lança-t-il.

— Je réfléchissais, répondit Tom.

Kael éclata de rire. « Mauvaise idée. Viens, on va faire quelque chose de plus intéressant. » Sans attendre de réponse, il attrapa le bras de Tom et l’entraîna vers une plateforme de déplacement. Ils s’élancèrent dans les airs, traversant la ville à grande vitesse. Kael pilotait sans prudence, frôlant d’autres véhicules, accélérant inutilement, comme pour prouver quelque chose à quelqu’un — ou à lui-même.

En survolant les niveaux inférieurs, Kael désigna les structures plus sombres en contrebas. « Regarde-les. Toujours en train de travailler. Ils passent leur vie à maintenir tout ça en état. » Tom observa. Les bâtiments devenaient moins élégants à mesure qu’ils descendaient, les surfaces moins brillantes, les mouvements plus lents. Il n’était jamais allé aussi bas.

Ils arrivèrent sur une grande plateforme de loisirs suspendue. D’autres jeunes de leur âge étaient déjà présents, riant, jouant, testant des équipements coûteux. L’ambiance était légère, insouciante. Kael salua tout le monde avec assurance, lançant quelques remarques moqueuses. Tom fut accueilli avec curiosité, certains se souvenant de sa passion pour l’histoire, d’autres s’en amusant ouvertement. « Toujours à chercher des trucs inutiles ? » lança l’un d’eux. Kael répondit à sa place : « Il pense qu’il va découvrir un grand secret. » Les rires fusèrent.

Ils commencèrent une partie de galactic basket. Tom jouait correctement, mais son esprit n’y était pas. Il observait les détails : la qualité des équipements, la facilité avec laquelle tout était remplacé, jeté, ignoré. À un moment, Kael sortit une barre alimentaire luxueuse, emballée dans un matériau brillant. « Tu sais combien ça coûte ? » demanda-t-il. Tom secoua la tête. « L’équivalent de plusieurs jours de travail pour ceux d’en bas. Et encore, s’ils ont accès à ce genre de choses. » Il croqua dedans sans hésitation, laissant tomber l’emballage au sol.

Tom resta silencieux. « Pourquoi ? » demanda-t-il finalement. Kael le regarda comme s’il venait de poser une question absurde. « Parce que tout a été construit pour nous. Depuis le début. Quand ils sont arrivés sur Harep, il n’y avait que des riches. L’économie, les ressources, les systèmes… tout a été pensé pour maintenir ce niveau de vie. Les autres ? Ils se sont adaptés. Ou pas. » Il haussa les épaules, comme si cela n’avait aucune importance.

Ces mots restèrent dans l’esprit de Tom bien après qu’ils eurent quitté la plateforme. Ils reprirent leur route, descendant progressivement vers des zones moins fréquentées. Les bâtiments perdaient en hauteur, en éclat, en précision. Les lumières devenaient plus rares. L’air semblait légèrement plus lourd, même à travers les filtres.

Ils finirent par atteindre une immense barrière métallique, haute et imposante, séparant clairement deux parties de la ville. Derrière, on ne distinguait que des formes floues, des lumières faibles, des structures irrégulières. « On n’a pas le droit d’aller là-bas », dit Tom, presque automatiquement. Kael sourit. « Justement. » Il s’approcha, observa rapidement les alentours, puis trouva un passage discret entre deux panneaux mal fixés. « Tu vois ? Rien de compliqué. »

Tom hésita. Il savait que c’était interdit. Il savait aussi que cela pouvait être dangereux. Mais quelque chose en lui avait changé depuis la veille. Une curiosité plus forte que la peur. Il passa à son tour.

Dès les premiers pas, tout changea. L’air était plus lourd, moins bien filtré. Les structures étaient instables, assemblées à partir de matériaux récupérés. Les lumières vacillaient. Et surtout, il y avait des gens. Beaucoup de gens. Mais rien à voir avec ce qu’il connaissait. Leurs vêtements étaient usés, leurs visages marqués. Certains travaillaient sur des machines rudimentaires, d’autres fouillaient dans des tas de déchets. Des enfants couraient entre les structures, pieds nus, évitant les zones les plus dangereuses par habitude.

Tom s’arrêta. Il n’avait jamais vu cela. Jamais. « C’est quoi cet endroit… ? » murmura-t-il. Kael haussa les épaules. « Rien d’important. Juste là où vivent ceux qui ne comptent pas. » Il semblait déjà ennuyé.

Mais Tom ne bougeait plus. Il regardait autour de lui, essayant de comprendre. Un homme passa devant lui, portant un masque défectueux qui laissait échapper une respiration irrégulière. Une femme tirait un chariot chargé de pièces métalliques. Un enfant s’arrêta, fixa Tom longuement, puis détourna les yeux.

Tom sentit quelque chose se fissurer en lui. Tout ce qu’il connaissait, tout ce qu’il avait toujours considéré comme normal… n’était qu’une partie du monde. Une partie privilégiée. Protégée. Construite sur autre chose.

Sur eux.

Il recula lentement. Kael l’appela, mais il n’écoutait plus. Son regard restait accroché à ce qu’il voyait, incapable de s’en détacher. Il comprenait, sans encore pouvoir mettre des mots dessus.

Il n’était pas simplement privilégié.

Il vivait au sommet.

Et tout le reste existait pour maintenir cet équilibre.

Le mot lui revint en tête.

Terre.

Et pour la première fois, il se demanda si ce monde, lui aussi, cachait quelque chose de bien plus sombre.

Tom resta immobile, au bord de ce monde qu’il ne connaissait pas.

Et il comprit qu’il venait de franchir une limite.

Une limite invisible.

Qu’il ne pourrait plus jamais ignorer.

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