Chapitre 3 : « Les cendres »

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Le vent soufflait en rafales irrégulières, soulevant des nuages de poussière grise qui venaient heurter les structures effondrées. Le sol était sec, fissuré, presque mort. À perte de vue, des carcasses de bâtiments s’étendaient comme les vestiges d’un autre monde, un monde oublié dont il ne restait que des ruines et du silence.

Emma avançait seule.

Ses pas étaient légers, précis, presque silencieux malgré les gravats qui jonchaient le sol. Elle connaissait cet endroit. Chaque détour, chaque structure effondrée, chaque passage étroit entre deux murs brisés faisait partie de son quotidien. Elle portait un masque usé, rafistolé plusieurs fois, qui filtrait à peine l’air chargé de particules. Son regard, lui, restait attentif, constamment en mouvement.

Ici, rester immobile trop longtemps était une erreur.

Elle s’arrêta un instant, s’accroupit derrière ce qui semblait être l’ancienne façade d’un immeuble, et observa l’horizon. Rien. Aucun mouvement suspect. Juste le vent et ce silence pesant qui ne signifiait jamais vraiment l’absence de danger.

Elle sortit alors un petit carnet de sa sacoche. Les pages étaient abîmées, certaines déchirées, d’autres couvertes de notes serrées écrites à la main. Elle l’ouvrit à une page presque pleine et ajouta quelques lignes.

« Jour 2137. Rien de nouveau aujourd’hui. Toujours ce vent. Toujours ces ruines. Parfois j’ai l’impression que le monde entier s’est arrêté ici. Mais moi je ne peux pas rester. Je dois partir. Je dois le retrouver. »

Elle referma le carnet avec précaution et le rangea.

Son regard se posa un instant sur le ciel.

Il était terne, presque sans couleur. Parfois, au loin, on pouvait apercevoir des formes traverser les nuages. Des silhouettes massives, silencieuses.

Emma détourna les yeux.

Elle reprit sa marche.

En avançant, le paysage changeait légèrement. Les ruines devenaient plus organisées, moins effondrées. Certaines structures avaient été renforcées, consolidées avec des plaques métalliques récupérées un peu partout. Des cordes, des tissus, des morceaux de machines Sformaient des assemblages précaires mais fonctionnels.

Des traces de vie.

Elle ralentit.

Une silhouette apparut au sommet d’un mur brisé. Un guetteur. Il l’observa quelques secondes avant de lever légèrement la main. Emma répondit du même geste.

Elle était arrivée.

Le village de Kikané.

Ce n’était pas vraiment un village au sens ancien du terme. Plutôt un regroupement de survivants ayant appris à vivre ensemble, à partager certaines ressources, à se protéger. Les habitations étaient improvisées, construites à partir de ce qu’ils trouvaient. Rien n’était stable, mais tout tenait.

Pour l’instant.

Emma entra sans dire un mot. Quelques regards se tournèrent vers elle. Certains la connaissaient, d’autres moins. Ici, tout le monde ne faisait confiance à personne, mais chacun savait reconnaître ceux qui appartenaient à la tribu.

Elle aperçut Bali près d’un feu faible, en train de réparer une pièce métallique.

— T’étais où ? lança-t-il sans lever les yeux.

— Dehors.

— Évidemment.

Il soupira et posa son outil.

Bali était plus âgé qu’elle de quelques années, mais ils avaient grandi ensemble. Il avait ce regard fatigué de ceux qui avaient trop vu, trop compris. Contrairement à Emma, il ne cherchait plus à changer les choses.

Il survivait.

— Tu devrais éviter de sortir seule, continua-t-il. Les autres tribus tournent dans le secteur.

— Je fais attention.

— C’est ce que tu dis à chaque fois.

Un silence s’installa.

Emma s’assit en face de lui. Le feu crépitait faiblement entre eux, alimenté par des morceaux de bois rares et des déchets combustibles. Autour, le village vivait, lentement, difficilement.

— C’est pour bientôt, dit finalement Bali.

Emma releva la tête.

— Le draft.

Elle hocha lentement la tête.

— Quelques mois tout au plus, continua Bali. Peut-être moins.

— Tu comptes y aller, pas vrai ?

Elle ne répondit pas tout de suite.

— Emma…

— Oui.

Bali ferma les yeux un instant.

— Tu sais très bien que c’est une mauvaise idée.

— C’est peut-être la seule que j’ai.

Il la regarda enfin.

— Tu crois vraiment à leurs promesses ?

Emma hésita.

— Je ne sais pas.

— Moi si.

Il se pencha légèrement vers elle.

— Avant leur arrivée, c’était dur. Très dur. Mais personne ne dominait vraiment. C’était… différent. Chacun se débrouillait. Mais maintenant…

Il tourna la tête vers l’horizon.

— Ils ont pris le contrôle.

Emma suivit son regard vers la tour lointaine, massive.

— Je dois y aller, dit-elle finalement.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il y est peut-être.

Le silence tomba.

— Ton frère… murmura Bali.

Elle hocha la tête.

— Je ne peux pas rester ici.

Elle se leva.

— Ce soir, je vais en parler aux autres.

— Tu es vraiment décidée…

— Oui.

Emma s’éloigna.

Et c’est là que le village lui apparut autrement.

Jusqu’ici, elle ne faisait qu’y vivre. Mais cette fois, elle observa.

Au centre, une zone dégagée servait de point de rassemblement. Une femme âgée, Sira, distribuait de petites rations à plusieurs habitants.

— Une seule portion par personne ! lança-t-elle. On doit tenir jusqu’à la prochaine récupération !

— C’est pas suffisant ! protesta un homme.

— Alors va en chercher toi-même, répondit sèchement Sira.

Un silence gêné suivit.

Plus loin, Dagan et Rhek revenaient d’une expédition. Ils déposèrent au sol un sac rempli de pièces métalliques.

— Tout ce qu’on a trouvé, dit Dagan.

— C’est maigre, répondit Arven, un ancien du village.

— C’est toujours mieux que rien.

— Pas pour longtemps.

Un groupe d’enfants passa en courant, poursuivi par Lina.

— Revenez ici ! Vous allez attirer l’attention !

— On s’ennuie ! cria l’un d’eux.

Emma observa la scène.

Même ici, dans cet enfer, la vie continuait.

Mais fragile.

Toujours fragile.

Elle s’approcha de Sira.

— Tu comptes envoyer des gens au draft ? demanda Emma.

Sira la fixa.

— Je ne “compte” rien. Ceux qui veulent y aller y vont.

— Et toi ?

— Moi ?

Elle eut un léger rire.

— J’ai vu assez de gens partir pour comprendre.

— Comprendre quoi ?

Sira s’approcha légèrement.

— Qu’on ne revient pas.

Emma resta silencieuse.

— Et pourtant, vous les laissez y aller.

— On ne retient personne ici.

Emma hocha lentement la tête.

Plus loin, elle retrouva Bali.

— Le village tient comment ? demanda-t-elle.

— Mal, répondit-il simplement.

Il désigna autour d’eux.

— Les équipes changent tous les jours. Certains récupèrent, d’autres surveillent, d’autres réparent. On partage tout. Sinon ça ne tient pas.

— Et les autres tribus ?

— On évite. Ou on fuit.

Emma observa encore.

Elle comprenait.

Mais elle ne pouvait pas accepter.

La nuit tomba lentement. Les feux s’allumèrent. Le vent semblait plus froid.

Emma rejoignit un groupe à l’écart.

Dagan, Sira, Rhek, Myla… et quelques autres visages qu’elle avait croisés plus tôt.

Bali resta en retrait.

Emma inspira profondément.

— J’ai réfléchi.

Tous la regardèrent.

— Le draft… ce n’est pas une chance.

Un silence.

— C’est une illusion.

— On le sait déjà, dit Rhek. Alors ?

Emma serra les poings.

— Alors on arrête d’attendre.

— Tu proposes quoi ? demanda Dagan.

Emma leva les yeux vers la tour.

— On s’infiltre.

Un murmure parcourut le groupe.

— Tu es folle, dit Sira.

— Peut-être.

— C’est impossible.

— Non.

Emma les fixa.

— Ils ne contrôlent pas tout. Ils ont besoin de gens. Ils prennent vite. Ils vérifient mal.

— Tu parles comme si tu les connaissais, dit Myla.

— Je les observe.

Un silence.

Emma inspira.

— Je monterai à bord de leurs vaisseaux.

Le vent souffla.

Plus fort.

— Et je quitterai cet endroit.

Elle les regarda un à un.

— Avec ou sans vous.

Personne ne répondit immédiatement.

Mais cette fois…

Ce n’était plus seulement du doute dans leurs regards.

C’était une possibilité.

Dangereuse.

Mais réelle.

Et pour la première fois depuis longtemps,

Quelque chose ressemblant à un choix venait d’apparaître.

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