Chapitre 4 : « Ce qui reste » :

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Le matin arriva sans lumière, comme tous les autres. Le ciel n’avait ni couleur ni profondeur, une étendue pâle et figée qui pesait sur les ruines. Une brume sèche flottait au-dessus du village de Kikané, s’infiltrant dans chaque fissure, chaque abri de fortune, chaque respiration. L’air était lourd, irritant, chargé de particules invisibles qui brûlaient lentement les poumons de ceux qui n’avaient plus de filtre valable.

Emma ouvrit les yeux sans surprise. Elle n’avait presque pas dormi. Comme souvent.

Elle resta allongée quelques secondes, écoutant. Le village s’éveillait déjà. Des pas traînants, des voix basses, des objets déplacés. Le bruit du métal contre le métal. Rien de violent, mais rien de paisible non plus. Juste une mécanique fragile, répétée chaque jour, pour tenir encore un peu.

Elle attrapa son masque. Le filtre était usé, trop usé. Elle passa son doigt dessus, comme si cela pouvait changer quelque chose, puis le fixa sur son visage. L’air resta mauvais, mais supportable. C’était suffisant.

En sortant, la réalité la frappa immédiatement. Le village semblait plus fatigué que la veille. Comme si chaque nuit emportait un peu plus de ce qui restait.

Au centre, Sira distribuait les rations. Le sac était presque vide, et cela se voyait dans la tension autour d’elle. Les gens ne parlaient pas fort, mais leurs regards suffisaient.

— Une seule portion, répéta Sira. Pas plus.

— Ce n’est même pas une portion, répondit un homme. C’est une survie.

— C’est tout ce qu’on a.

Emma s’approcha. Dans le sac, il restait des morceaux secs, durs, difficiles à avaler. À peine de quoi tenir une journée.

— Les équipes ? demanda Emma.

Sira secoua la tête.

— Une seule est revenue. Les autres… rien.

Personne n’insista. Ici, l’absence était une réponse suffisante.

Un peu plus loin, un homme était allongé contre une structure. Son masque pendait à moitié, et sa respiration était irrégulière. Deux personnes tentaient de le maintenir éveillé.

— Il a retiré son filtre trop longtemps, expliqua l’une d’elles.

— Il va tenir ?

— S’il respire encore ce soir, ce sera déjà bien.

Emma détourna les yeux. Ce genre de scène n’avait plus rien d’exceptionnel.

En traversant le village, elle observa davantage. Les abris tenaient à peine. Certains étaient renforcés avec des plaques métalliques, d’autres avec des tissus usés, des cordes, des morceaux de machines. Rien n’était vraiment solide, mais tout était utilisé. Chaque objet avait une seconde vie, parfois une troisième.

Des enfants transportaient des pièces récupérées, sous la surveillance de Lina.

— Doucement ! lança-t-elle. Si vous cassez ça, on ne pourra pas réparer !

— Ça casse toujours, répondit un enfant.

Lina soupira, visiblement à court de réponse.

— Alors on répare encore, dit-elle finalement.

Emma continua.

Elle trouva Bali adossé à un mur, concentré sur une lame qu’il aiguisait lentement. Le geste était précis, presque mécanique.

— T’as vu les rations ? demanda-t-il sans lever les yeux.

— Oui.

— On ne tiendra pas longtemps.

Emma s’assit à côté de lui, observant le mouvement régulier de la lame contre la pierre.

— Alors c’est le moment.

Bali s’arrêta.

— Non.

— Si.

— Emma…

Elle leva légèrement la tête vers lui.

— Regarde autour de toi.

Il ne répondit pas, mais son regard se perdit un instant dans le village.

— Chaque jour est pire, continua-t-elle. On tient, oui… mais pour combien de temps ?

— Et là-bas, tu crois qu’on tient mieux ?

— Je ne sais pas.

Elle marqua une pause.

— Mais ici, je sais comment ça finit.

Bali serra la mâchoire.

— Tu vas entraîner les autres avec toi.

— Ils choisiront.

— Ils ne comprennent pas.

— Moi non plus.

Un silence.

Puis Bali soupira.

— Tu comptes faire quoi, exactement ?

Emma hésita à peine.

— Observer. Comprendre leurs rondes. Trouver un passage.

Bali la fixa.

— Tu veux déjà commencer.

— Oui.

Il resta silencieux quelques secondes, puis hocha légèrement la tête.

— Alors on ne part pas seuls.

Dagan les rejoignit rapidement, suivi de Rhek et Myla. Tous avaient entendu. Dans un endroit comme Kikané, rien ne restait secret longtemps.

Ils quittèrent le village ensemble, sans annonce, sans regard en arrière.

À mesure qu’ils s’éloignaient, le monde redevenait plus hostile. Le vent soufflait plus fort, la poussière s’épaississait, et les ruines reprenaient leur aspect chaotique. Le sol devenait instable, par endroits creusé, fissuré, dangereux.

Ils marchèrent longtemps, en silence. Chacun observait, écoutait, anticipait.

Peu à peu, le paysage changea. Le sol se fit plus régulier, presque lisse. Une large étendue s’ouvrait devant eux, couverte d’un matériau dur, fissuré mais uniforme.

— C’est pas naturel, murmura Rhek.

Emma s’accroupit et passa la main dessus.

— Non… c’est construit.

Autour d’eux, des formes métalliques étaient alignées. Déformées, rouillées, certaines écrasées sur elles-mêmes.

— On dirait des restes, dit Dagan.

— De quoi ? demanda Myla.

Personne ne répondit.

Emma observa plus attentivement. Toutes ces structures étaient orientées dans la même direction.

— Elles allaient quelque part, dit-elle.

Un silence parcourut le groupe.

Ils avancèrent lentement, presque malgré eux. Une sensation étrange flottait dans l’air. Comme si cet endroit avait été… important.

Plus loin, un panneau brisé se dressait encore. Il portait des symboles, effacés par le temps.

Emma s’en approcha.

— Vous avez déjà vu ça ?

— Non, répondit Bali.

Elle plissa les yeux. Un fragment de mot restait visible. Incomplet.

Elle ne dit rien.

Ils continuèrent.

Plus ils approchaient de leur objectif, plus le monde changeait. Le silence devenait différent. Moins vide. Plus… surveillé.

Bali leva la main.

— Là.

Au loin, des silhouettes en mouvement.

Ils s’accroupirent immédiatement.

— Des patrouilles, murmura Rhek.

Emma observa attentivement. Les mouvements étaient réguliers, presque mécaniques.

— Ils suivent un schéma, dit-elle.

— Évidemment.

— Non. Regarde bien.

Elle suivit leurs trajectoires du regard.

— Ils passent toujours aux mêmes endroits.

Un silence.

— Tu veux dire qu’on peut prévoir leurs déplacements ? demanda Dagan.

— Oui.

Bali secoua la tête.

— Ou qu’ils nous attendent.

Emma continua d’observer.

— Il y a des angles morts.

— Et s’ils changent ?

— Alors on s’adapte.

Personne ne répondit immédiatement.

Un bruit soudain brisa le moment.

Un cri.

Lointain.

Déformé.

Pas humain.

Tous se figèrent.

Le vent sembla s’arrêter une fraction de seconde.

— On part, dit Bali.

Personne ne discuta.

Ils reculèrent lentement, puis accélérèrent. Le silence derrière eux semblait les suivre.

Ils ne s’arrêtèrent que lorsqu’ils furent assez loin.

Personne ne parla pendant plusieurs secondes.

— C’était quoi… ? murmura Myla.

Personne n’avait de réponse.

Emma regarda vers l’horizon, là où la brume avalait tout.

Puis vers le village.

Puis vers ses mains.

— On peut le faire, dit-elle.

Bali la fixa, incrédule.

— Après ça ?

— Oui.

— Tu es sérieuse ?

— Plus que jamais.

Un silence.

Puis Dagan hocha la tête.

— Moi aussi.

Rhek hésita, puis soupira.

— Si on reste, on meurt lentement.

Myla ne parla pas, mais elle resta.

Bali passa une main sur son visage.

— Vous êtes tous inconscients.

Emma le regarda.

— Peut-être.

Elle tourna les yeux vers l’horizon une dernière fois.

— Mais rester ici… c’est pire.

Le vent reprit.

Et cette fois, il ne semblait plus seulement hostile.

Il semblait pousser.

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