Chapitre 6 : « Les vérités silencieuses »

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Tom se réveilla brusquement, comme arraché à un rêve qu’il ne parvenait déjà plus à distinguer. Pendant quelques secondes, il resta allongé sans bouger, fixant le plafond parfaitement blanc de sa chambre. Une lumière artificielle imitait le lever du jour avec une précision presque dérangeante. Tout était silencieux. Trop silencieux.

Puis les images de la veille lui revinrent.

Les bas étages.

La barrière.

Les regards.

Les visages fatigués.

L’enfant pieds nus qui l’avait fixé quelques secondes avant de détourner les yeux.

Tom se redressa lentement dans son lit immense. Une sensation désagréable persistait dans sa poitrine. Depuis son retour la veille, quelque chose semblait différent autour de lui. Pourtant rien n’avait changé. Les murs étaient toujours aussi luxueux, les meubles toujours parfaitement rangés, les vitres toujours impeccables.

Mais maintenant… il regardait autrement.

Il tourna lentement la tête vers les immenses baies vitrées qui occupaient tout un pan de ses quartiers. Au loin, Magal s’étendait à perte de vue sous une mer de structures métalliques et de tours gigantesques. Les plateformes aériennes circulaient déjà entre les gratte-atmosphères, glissant dans le ciel grisâtre avec une fluidité mécanique. Des hologrammes publicitaires illuminaient encore certains secteurs malgré l’heure matinale.

Tout semblait parfaitement organisé.

Parfaitement contrôlé.

Tom sentit un léger frisson lui parcourir l’échine.

La veille, il n’avait pas seulement découvert les bas étages. Il avait découvert qu’on lui avait caché quelque chose toute sa vie. Ou peut-être pire encore : que personne ici ne considérait cela comme important.

Il repoussa lentement les couvertures et posa les pieds au sol. Le métal chauffé du plancher diffusait une chaleur constante, réglée automatiquement selon les habitudes du bâtiment. Même ça lui semblait étrange désormais. Tout ici était conçu pour le confort absolu des hauteurs.

Pendant que d’autres survivaient en bas.

Il passa une main dans ses cheveux blonds avant de marcher lentement jusqu’à son bureau. Les archives y étaient toujours empilées exactement comme il les avait laissées la veille. Le classeur ouvert révélait encore partiellement une page couverte de lignes noircies par la censure.

Et ce mot.

« Terre ».

Tom resta immobile devant le document plusieurs secondes.

Pourquoi ce mot existait-il encore dans certaines archives si toute trace semblait avoir disparu ailleurs ? Pourquoi le censurer si soigneusement ? Et surtout… pourquoi avait-il l’impression que ce mot était lié à quelque chose d’énorme ?

Un léger bruit attira son attention.

La porte coulissa doucement et l’une de ses servantes entra avec précaution, portant un plateau de petit-déjeuner. Lorsqu’elle remarqua qu’il était déjà réveillé, elle s’arrêta presque immédiatement.

— Monsieur Tom… je ne pensais pas vous voir levé aussi tôt.

Tom ne répondit pas tout de suite. Il observa simplement la jeune femme pendant qu’elle déposait soigneusement le plateau sur la table basse. Ses gestes étaient précis, presque mécaniques.

Mais ses mains tremblaient légèrement.

Tom ne l’avait jamais remarqué auparavant.

Ou peut-être qu’il n’y avait jamais prêté attention.

— Vous allez bien, monsieur ? demanda-t-elle timidement.

Tom releva légèrement les yeux.

— Pourquoi vous avez peur de moi ?

La servante se figea immédiatement.

Le silence devint brutalement lourd.

— Pardon… ?

— Vous avez tous peur ici.

Elle baissa aussitôt les yeux.

— Nous vous respectons, monsieur.

Tom sentit immédiatement que la réponse était préparée. Automatique. Comme une phrase répétée des centaines de fois.

— Ce n’est pas pareil.

Elle ne répondit pas.

Le silence s’étira encore quelques secondes avant qu’elle ne reprenne rapidement :

— Dois-je préparer vos vêtements ?

Tom hésita un instant.

— Non… ça ira.

Encore une fois, une légère surprise traversa le visage de la servante avant qu’elle ne s’incline discrètement.

— Très bien, monsieur.

Puis elle quitta la pièce presque silencieusement.

Tom resta debout sans bouger.

Pourquoi une simple question avait-elle semblé la terrifier autant ?

Il détourna lentement le regard vers les vitres.

Tout ici reposait sur des règles invisibles. Des règles que personne ne remettait jamais en question.

Même lui.

Jusqu’à maintenant.

Après s’être habillé seul — ce qui lui demanda plus d’effort qu’il ne voulait bien l’admettre — Tom quitta finalement ses quartiers. Les longs couloirs métalliques du gratte-atmosphère étaient déjà animés malgré l’heure encore matinale. Des domestiques circulaient rapidement entre les étages, des drones nettoyaient silencieusement les surfaces impeccables, et plusieurs gardes patrouillaient près des ascenseurs principaux.

Tom ralentit légèrement.

La sécurité.

Il ne l’avait jamais vraiment remarquée auparavant. Pourtant, maintenant qu’il y prêtait attention, elle était partout.

Des gardes armés surveillaient les accès importants.

Des caméras étaient intégrées dans presque chaque angle du bâtiment.

Même les ascenseurs semblaient nécessiter des autorisations spécifiques selon les niveaux.

Pourquoi autant de surveillance dans un lieu déjà inaccessible au commun des habitants ?

Tom entra dans l’un des ascenseurs transparents. La cabine commença lentement à descendre à travers l’immense structure verticale. Des dizaines d’étages défilaient sous ses yeux : salons suspendus, jardins artificiels, salles de réception, espaces privés gigantesques.

Une véritable ville verticale réservée à quelques familles.

Et soudain, Tom eut une pensée qui le dérangea profondément.

Combien de gens vivaient en bas pour permettre à tout cela d’exister ?

L’ascenseur ralentit finalement près d’un étage beaucoup plus calme. Les archives publiques familiales.

Tom sortit discrètement.

La pièce circulaire était immense. Des milliers de données historiques étaient stockées dans des terminaux holographiques reliés à de gigantesques colonnes lumineuses. Une odeur métallique froide flottait dans l’air.

Tom s’installa devant un terminal et activa doucement l’interface.

Il hésita quelques secondes.

Puis tapa :

« Terre ».

Aucun résultat.

Pas même une erreur.

Simplement… rien.

Tom fronça les sourcils.

Il recommença.

Toujours rien.

C’était impossible.

Même les mots sans importance laissaient des traces quelque part.

Il essaya alors autre chose :

« Origine de l’humanité ».

Des centaines de résultats apparurent immédiatement. Mais tous racontaient la même chose : les premiers habitants d’Harep auraient fondé Magal après une longue période de migration ancienne dont les détails avaient été perdus.

Aucune précision.

Aucune planète d’origine.

Aucune date claire.

Rien.

Tom continua à fouiller pendant de longues minutes.

Plus il lisait, plus quelque chose lui semblait artificiel.

Tous les textes utilisaient les mêmes formulations.

Les mêmes tournures.

Comme si toute l’Histoire officielle avait été réécrite par les mêmes personnes.

Il ouvrit ensuite plusieurs archives anciennes accessibles publiquement.

Certaines données étaient partiellement supprimées.

D’autres affichaient des zones inaccessibles réservées au Conseil de Harep.

Tom sentit son malaise grandir.

Pourquoi verrouiller des archives historiques ?

Qu’est-ce qui pouvait être assez important pour être caché même aux habitants des hauteurs ?

— Tom ?

Il sursauta légèrement.

Kael venait d’entrer dans la salle, les mains dans les poches, l’air parfaitement détendu comme à son habitude.

— Je te cherche depuis tout à l’heure.

Tom referma discrètement certaines fenêtres holographiques.

— Qu’est-ce que tu fais ici ? demanda Kael.

— Je regardais des archives.

Kael soupira immédiatement.

— Encore ?

Tom l’observa quelques secondes.

— Tu ne trouves pas ça étrange, toi ?

— Quoi exactement ?

— Notre histoire.

Kael haussa les épaules avant de s’installer contre une colonne métallique.

— Franchement ? Pas vraiment.

— Il manque plein d’informations.

— Et alors ?

Tom hésita.

— On ne sait même pas réellement d’où viennent les humains.

Kael eut un léger rire.

— On vit sur Harep. Ça me suffit.

Tom détourna légèrement le regard.

— Et les bas étages ? Ça te suffit aussi ?

Kael resta silencieux quelques secondes avant de répondre calmement :

— Ça a toujours été comme ça.

— Tu n’en sais rien.

— Toi non plus.

Le silence retomba.

Tom remarqua alors quelque chose dans le regard de Kael. Pas de la cruauté. Pas vraiment. Plutôt… de l’indifférence.

Comme si tout cela ne méritait simplement pas qu’on y pense.

Une annonce résonna soudain dans les haut-parleurs du bâtiment :

« Arrivée imminente d’un membre exécutif du Conseil de Harep. Veuillez libérer les accès principaux. »

Kael releva immédiatement la tête.

— Un exécutif ? Ici ?

Même lui semblait surpris.

Presque aussitôt, l’atmosphère du bâtiment changea. Des gardes commencèrent à circuler rapidement dans les couloirs. Certains accès furent verrouillés automatiquement. Plusieurs domestiques s’écartèrent immédiatement des zones principales.

Tom sentit une tension inhabituelle traverser le gratte-atmosphère.

— Ça doit être important, murmura Kael.

Tom réfléchit rapidement.

Son père allait forcément accueillir l’exécutif.

Et si cette visite avait un lien avec les archives ?

Cette idée suffit à faire accélérer son cœur.

Quelques minutes plus tard, Tom se trouvait discrètement caché derrière une large structure décorative sur un étage dominant le hall principal. En contrebas, plusieurs gardes lourdement armés surveillaient déjà la zone.

Puis les portes principales s’ouvrirent.

L’homme qui entra imposait immédiatement le silence. Grand, vêtu d’un long manteau noir aux lignes rigides, il avançait lentement accompagné de plusieurs gardes du Conseil. Son visage était sévère, presque froid.

Le père de Tom descendit immédiatement les marches pour l’accueillir.

— Exécutif Vaelor. C’est un honneur.

L’homme inclina légèrement la tête.

— Merci de m’accueillir aussi rapidement.

Même à cette distance, Tom remarqua que son père semblait tendu.

Les deux hommes échangèrent encore quelques formalités avant de commencer à marcher vers une salle privée plus éloignée.

Tom hésita une seconde.

Puis il les suivit discrètement.

La sécurité restait principalement concentrée près du hall principal, ce qui lui permit de se rapprocher suffisamment sans être vu.

Lorsque les deux hommes entrèrent dans la salle privée, la porte ne se referma pas complètement.

Tom retint immédiatement sa respiration.

La voix grave de l’exécutif résonna faiblement à travers l’ouverture.

— Nous avons un problème.

Le père de Tom répondit plus bas :

— Quel genre de problème ?

Un court silence suivit.

Puis l’exécutif reprit :

— Une archive scellée a été ouverte récemment.

Tom sentit son cœur accélérer immédiatement.

— Quelle archive ? demanda son père.

— Une archive liée à la Terre.

Le silence qui suivit sembla soudain écraser toute la pièce.

Tom sentit un frisson violent lui parcourir l’échine.

La Terre.

Ils parlaient de la Terre.

La voix de l’exécutif devint plus froide encore.

— Chaque archive possède un système de scellage répertorié. Lorsqu’un sceau est brisé, nous recevons automatiquement le signal correspondant.

Un autre silence.

Puis :

— Le signal a été détecté il y a peu.

Tom sentit sa gorge se nouer.

Son père ne répondit pas immédiatement.

Et l’exécutif ajouta alors calmement :

— Nous devons agir avant que davantage de personnes prennent connaissance du contenu de cette archive.

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