Chapitre 7 : La chute
Le cockpit vibrait si violemment que Jamal avait l’impression que ses os allaient finir par se décrocher de son corps. Les alarmes hurlaient sans interruption autour de lui, rouges, agressives, saturant l’air d’une lumière étouffante. Devant son pare-brise fissuré, l’espace n’était plus qu’un chaos de flammes, d’explosions et de débris tournoyant dans le vide.
Le vaisseau-mère des Enfants de Gaïa brûlait. Une gigantesque déchirure traversait sa coque sur plusieurs centaines de mètres, laissant s’échapper des dizaines de corps, de morceaux métalliques et de capsules de survie pulvérisées avant même d’avoir pu s’éloigner. Les appareils ennemis encerclaient la zone comme des prédateurs.
Jamal serra les dents.
— Bordel...
Sa respiration était saccadée. Autour de lui, les communications militaires crépitaient dans tous les sens.
« Escadron Delta détruit ! »
« Ils ont traversé le barrage ! »
« Repliez-vous ! »
« Non, NON— »
Une explosion coupa la transmission dans un bruit atroce.
Le jeune pilote fixa les écrans tactiques. Tous les points verts disparaissaient les uns après les autres. Ils étaient en train de perdre. Pas une défaite tactique. Pas un repli. Un anéantissement.
Son radar indiquait encore plusieurs signatures ennemies derrière lui.
Ils le poursuivaient.
Jamal poussa brutalement les commandes. Le moteur arrière du chasseur hurla tandis que l’appareil effectua une vrille violente entre deux carcasses de croiseurs détruits. Des tirs bleus passèrent à quelques mètres seulement de son aile gauche. Le cockpit trembla.
— Allez... allez...
L’écran de stabilité clignotait dangereusement.
INTÉGRITÉ STRUCTURELLE : 43%
Une alarme plus grave retentit soudain.
VERROUILLAGE MISSILE.
— Merde !
Jamal tira brusquement sur le manche. Le chasseur plongea immédiatement. Une traînée lumineuse passa au-dessus de lui avant d’exploser contre un morceau de station orbitale. L’onde de choc projeta son appareil contre des débris métalliques. Le côté droit du cockpit explosa dans une pluie d’étincelles.
Jamal cria sous l’impact. Du sang coula le long de sa tempe.
Mais il continua.
Parce qu’il n’avait pas le choix.
Le jeune homme jeta un regard rapide à la carte stellaire holographique. La base principale des Enfants de Gaïa se trouvait à environ trois mille luminoses.
Impossible.
Même avec un saut hyperspatial, son moteur ne tiendrait jamais.
Et surtout... s’ils étaient suivis... alors la base tomberait comme le reste.
Ses mains tremblaient légèrement. Il repensa à tous ceux qui étaient morts quelques minutes plus tôt.
Puis il prit sa décision.
— Je ne rentrerai pas.
Sa voix résonna dans le cockpit vide.
Le regard fixé sur les commandes, il ouvrit un ancien protocole de navigation.
Destination inconnue.
Zone non répertoriée.
Un vieux secteur abandonné des cartes officielles.
Un endroit oublié.
Il activa les moteurs hyperspatiaux.
Le tableau de bord vira immédiatement au rouge.
SYSTÈME INSTABLE.
RISQUE DE DÉSINTÉGRATION : ÉLEVÉ.
— Tant pis.
Derrière lui, plusieurs chasseurs ennemis approchaient rapidement.
Le verrouillage missile revint.
3...
2...
1...
Jamal frappa le levier d’hyperpropulsion.
L’univers explosa.
Toutes les étoiles s’étirèrent brutalement en immenses lignes lumineuses blanches. Son corps fut écrasé contre son siège avec une violence monstrueuse. Le cockpit grinça de partout. Une fissure traversa le pare-brise. Puis une autre.
Le vaisseau traversait l’hyperespace.
Chaque seconde semblait irréelle. Le temps n’avait plus de sens. Des formes lumineuses défilaient autour de lui comme des fantômes. Le moteur hurlait à la mort.
DISTANCE PARCOURUE :
482 LUMINOSES.
927 LUMINOSES.
1 403 LUMINOSES.
Jamal respirait difficilement. Du sang coulait maintenant le long de son bras. Le tableau de bord fumait.
1 989 LUMINOSES.
2 412 LUMINOSES.
Puis soudain.
ALERTE.
SORTIE FORCÉE DE L’HYPERESPACE.
— Non non non—
Le vaisseau fut expulsé brutalement dans l’espace réel. Jamal eut l’impression que tous ses organes se retournaient. Son appareil tournoya de façon incontrôlable.
Et devant lui se trouvait une planète.
Immense. Sombre. Une masse grisâtre et malade suspendue dans le vide.
Jamal plissa légèrement les yeux malgré les alertes rouges qui clignotaient autour de lui. L’atmosphère semblait épaisse. Polluée. D’immenses couches de nuages noirs recouvraient une grande partie de la surface. Même depuis l’espace, il distinguait des zones entières noyées sous une brume toxique.
Quelques lumières artificielles traversaient les ténèbres comme des cicatrices lumineuses. Le reste semblait mort. Ou abandonné.
Il aperçut des océans sombres, presque noirs, ainsi que des terres ternes dont certaines semblaient complètement dévastées.
Cette planète donnait l’impression d’avoir été lentement détruite.
Comme si elle avait été exploitée jusqu’à son dernier souffle.
Jamal sentit un frisson lui parcourir le dos.
Même l’air semblait irrespirable rien qu’en la regardant. Une planète où personne ne pourrait survivre sans masque.
Elle lui rappelait Harep.
Mais en pire.
Comme une version ancienne.
Une planète mourante.
Puis quelque chose attira son attention.
Plus loin flottait une gigantesque forme ovale grise. Sa surface semblait morte. Pourtant, sur sa face obscure, Jamal aperçut quelque chose.
Une crevasse.
Non.
Une cicatrice.
Immense.
Comme si l’astre avait été éventré.
La faille semblait descendre infiniment dans les profondeurs de cette masse rocheuse. Même depuis cette distance, Jamal ressentit un malaise.
Une sensation horrible.
Comme si quelque chose vivait là-dedans.
Puis une alarme retentit brutalement.
IMPACT ATMOSPHÉRIQUE IMMINENT.
— Merde !
Son vaisseau plongeait vers la planète.
Il tenta de redresser.
Impossible.
Le moteur principal explosa dans son dos. Le cockpit fut envahi de fumée. Jamal toussa violemment.
Il activa alors une transmission d’urgence. Un simple message. Le plus important qu’il ait jamais envoyé.
« À toute cellule encore active des Enfants de Gaïa... le vaisseau-mère est tombé... ils connaissent nos routes... ne retournez pas à la base principale... répète... ne retournez pas à la base... »
Une explosion coupa presque sa voix.
Le signal continua malgré tout.
Puis le chasseur entra dans l’atmosphère.
Le ciel entier s’embrasa autour de lui. Le cockpit vibrait si fort qu’il croyait devenir sourd. Des morceaux de métal se détachaient du vaisseau.
Le sol approchait.
Trop vite.
Jamal aperçut une immense forêt.
Puis.
Le noir.
...
Une douleur.
Puis des voix.
Floues.
Lointaines.
Jamal ouvrit difficilement les yeux.
Un plafond en bois.
Une lumière chaude.
Une odeur de fumée.
Il cligna plusieurs fois des yeux. Son corps entier lui faisait mal. Il voulut bouger mais une douleur traversa immédiatement son torse.
— Ne bougez pas.
La voix était douce.
Une femme âgée était assise près du lit. Elle tenait un tissu humide dans ses mains.
Jamal regarda autour de lui. La pièce semblait ancienne. Primitive même. Du bois. Des outils rudimentaires. Des lampes à huile.
Aucune technologie visible.
Il fronça légèrement les sourcils.
— Où...
Sa gorge était sèche.
— Vous vous êtes écrasé près du village.
Le village.
Jamal tourna légèrement la tête.
Par la fenêtre, il aperçut plusieurs petites maisons en pierre et en bois. Des enfants couraient dehors. Des gens transportaient des paniers.
C’était calme.
Beaucoup trop calme.
— Merci...
La vieille femme sourit faiblement.
— Vous avez eu de la chance.
De la chance.
Jamal regarda ses mains tremblantes.
Tous les autres étaient morts.
Pourquoi lui avait survécu ?
Des bruits résonnèrent soudain dehors.
Puis des cris.
Le visage de la vieille femme changea immédiatement.
De la peur.
Une peur profonde.
— Non...
Jamal entendit alors un bruit mécanique.
Des moteurs.
Plusieurs.
Puis des coups de feu.
Les cris commencèrent.
Jamal se releva brutalement malgré la douleur.
— Qu’est-ce qui se passe ?!
Mais il le savait déjà.
Il connaissait ces sons.
Il avait déjà entendu ça.
Des soldats.
Des hommes en armure noire pénétrèrent brutalement dans le village. Les habitants couraient dans tous les sens. Certains tentaient de fuir.
Ils étaient abattus immédiatement.
Jamal regarda par la fenêtre.
Une maison explosa.
Un enfant hurla.
Le jeune homme sentit son sang se glacer.
Non.
Pas encore.
Des haut-parleurs résonnèrent dehors.
— Personne ne quitte la zone.
Cette voix.
Cette armure.
Jamal écarquilla légèrement les yeux.
Impossible.
C’était du personnel d’Harep.
Mais...
Pourquoi ici ?
Comment ?
Les habitants semblaient les craindre depuis longtemps. Comme s’ils régnaient déjà sur cet endroit.
Un garde aperçut soudain Jamal à travers la fenêtre.
— Là !
Le soldat leva immédiatement son arme.
Jamal tenta de reculer.
Trop tard.
La porte explosa.
Deux gardes entrèrent brutalement.
Jamal essaya de résister malgré ses blessures. L’un des soldats le frappa violemment au visage avec la crosse de son arme.
Le monde vacilla.
Avant de perdre connaissance, Jamal aperçut une dernière fois le village derrière eux.
Des flammes.
Des corps.
Des cris.
Encore.
Toujours.
Puis le noir revint.

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