Chapitre 1 - La fin, ou un début ?

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La nuit était sombre et agitée par une tempête d’une violence exceptionnelle. Il pleuvait fort et abondamment, des cordes d’eau s’abattaient du ciel. Le tonnerre grondait et les éclaires frappaient le sol. Le vent promettait d’arracher par leurs racines les arbres maigres, tandis que le plus grands avaient déjà perdu toutes leurs feuilles, emportées par les bourrasques.

Entrainée dans les rafales, la jeune femme tentait de tous ses moyens de tenir bon sur le chemin paysan. La marche était laborieuse, ses pas vacillants. Sortant enfin de l’épaisse brume qui la camouflait, elle leva son regard assombrit par la fatigue devant elle, essayant d’apercevoir le moindre signe de salut dans cette obscurité englobante.

Ses bras croisés sur sa poitrine protégeaient un être d’une toute autre fragilité. Le velours de la couverture qui le couvrait, d’un vert émeraude, en disait long sur la classe sociale à laquelle ils appartenaient, mère et fils.

Soudain, un éclair frappa près d’eux. Le bébé se mit à pleurer, déclenchant la panique de sa protectrice.

— Ce n’est rien… ce n’est rien, murmura-t-elle en le rapprochant encore plus d’elle pour coller ses lèvres délicatement contre son front.

Elle arrangea sa cape afin de recouvrir le bébé, puis, fuyant l’orage, elle reprit sa course avec plus d’ardeur. Sa tête coiffée d’une capuche penchée en avant, protégeait l’enfant de l’eau glaciale de la pluie.

Dans les rizières qui la bordaient des deux côtés, c'était le début des inondations, l'eau commençait à s'échapper des champs de riz pour s'étendre sur son chemin. Elle ignorait où aller, comment fuir, comment se sauver.

L’intensité de ses battements cardiaques s’éleva soudain. Elle avait l’impression que son cœur allait percer sa poitrine. Elle était tremblante. Son regard terrifié s'illuminait à chaque fois qu’un éclair frappait le sol près de ses chevilles. Les grondements résonnants du tonner semblaient infimes comparaison avec la douloureuse rage qui émanait de son cœur. C’était trop, ses tympans voulaient exploser.

— Que cela cesse ! hurla-t-elle dans l’obscurité qui l’entourait, s’immobilisant tout à coup.

Réponse à son cri de détresse, un rayon de lune perça les amas de nuages noirs qui surplombaient la terre, et un fragment de chemin fut éclairé. Haletante, elle se redressa, son regard fixé sur les arbres qui commençaient à se faire visibles à l’horizon.

— Là-bas…

Elle fit un pas en avant.

La conviction n'était pas ce qui la poussait à continuer ce chemin, c'était la peur. Elle était trop bouleversée pour réfléchir plus vite ou plus longtemps. Sans perdre une seconde de plus, elle reprit sa course acharnée. Le rayon de lune disparu, l’abandonnant à nouveau à l’obscurité totale, et aux phares aveuglants des éclairs.

Après une longue marche interminable, les maisons villageoises n'étaient plus en vue, ni les lumières des villages, ni les rizières, ni la plus simple trace de vie humaine. Elle n’avait pas changé de direction, fonçant toujours encore plus en avant.

La jeune femme jeta son regard derrière elle avec méfiance, elle avait l'impression qu'on la suivait et qu'on allait la découvrir avec ce petit enfant entre ses bras. Une frisson parcouru son corps.

Elle jeta son regard autour d'elle. Une sensation d'être poursuivie s'empara d'elle. C'est ainsi qu'elle se mit à courir à toute vitesse. Elle serra le bébé encore plus contre elle. Les flaques d'eau clapotaient sous ses pas accélérés. C'était la même situation épouvantable qui se répétait en boucle depuis plusieurs jours... Elle marchait, elle fuyait... et ce n'était ni l'eau ni le froid qui allait l'arrêter.

Elle trébucha et faillit tomber par terre. Se souvenant que c'était le bébé qui allait en subir les conséquences, elle doubla d'effort pour se forcer à ne pas chuter.

Elle se retourna avec acharnement, un sabre dans la main. Son regard perturbé plongea dans la brume, cherchant un danger qu’elle pouvait ressentir.

Arrivée aux frontières de la forêt, épuisée et souffrante, elle s'arrêta un moment pour retrouver son souffle. En levant le menton, elle aperçut un panneau d’indication délabré par le climat.

— Les Labyrinthes de Hiroshi…

Elle baissa un regard inquiet sur l’enfant. Les Labyrinthes de Hiroshi, c’était la plus vaste forêt tropicale de tout Shynava, ces jungles qui s’étendaient sur de millions de kilomètres carrés avaient la réputation de « le lieu dont on n’en ressort jamais ». Les gens étaient avalés par ces forêts, littéralement.

Elle ne pensait pas s’être tellement éloignée de chez elle.

Le chagrin visible dans ses yeux, elle retira un morceau de la couverture qui recouvrait le visage du bébé. Elle le regarda profondément et avec pitié, mais aussitôt, elle le recouvrit et ferma ses yeux en secouant violement la tête. Elle ne voulait pas que son cœur s'attache. Surtout que la séparation était immanquable.

Elle l’étreignit avec la ferveur d’une âme qui se brise, et avec le cœur serré elle fonça tout droit dans les sombres forêts.

Avec les yeux fermés, d'un bras elle portait le petit garçon, et de l'autre elle défonçait tout ce qui lui barrait le chemin.

Lors de sa course aveugle, ses pieds s'emmêlèrent avec des longues herbes humides, et ses pas s'engloutirent dans la boue glissante, son avant-bras brisa une branche d'arbre, puis fut agrippé par des plantes grimpantes qu'elle déchira aussitôt. Des battements d'ailes et des cris d'oiseaux effrayés s'élevèrent autour d’elle. Le craquement des brindilles qui s'écrasaient sous ses pieds accompagné du son des gouttes de pluie qui s'écrasaient sur les feuilles des géants arbres résonnaient dans ses oreilles.

Soudain, elle s'arrêta, essoufflée. Penchée sur elle-même pour étouffée sa peur, elle se demanda est-ce qu'elle devait ouvrir les yeux, ou plutôt… les garder fermés, jeter le bébé, et fuir sans hésiter.

Elle essayait de retrouver une respiration normale, lorsqu'elle décida d'ouvrit lentement ses paupières. Elle en fut consciente sur le coup. Elle était perdue dans les Labyrinthes... là où personne n'oserait s'aventurer pour quoiqu'il en soit.

Parfait.

Elle glissa un regard observateur autour d’elle, et constata que l'endroit n'était pas aussi terrifiant qu'elle se l'était imaginé. La pluie était moins brutale grâce aux larges feuilles des grands arbres qui s'avéraient être de parfaits parapluies. Malgré l'humidité du temps, seules quelques gouttes d'eau apparaissaient sur les grandes feuilles des plantes tropicales. La pleine lune illuminait tous ce qui était offert aux yeux de la jeune femme. Le temps était doux, calme, et reposant...

Une fois calme et sûre que personne ne la voyait, elle souleva sa capuche et libéra sa longue chevelure grise de nature. Elle regarda la couverture qu'elle tenait entre ses bras et découvrit le petit visage reposé et souriant du bébé, elle lui adressa un petit sourire. Des sentiments de mère recommençaient à lui réchauffer le cœur.

Elle s'agenouilla lentement toujours en regardant son fils, sa petite main agrippée à un pan de sa couverture.

Elle lui donna le sein un moment, puis soupira.

— Je veux que tu saches que tu n’y es pour rien… je me suis fourvoyée dans une entreprise trop risquée, et tu en paies les frais car tu es mon fils. Voilà tout.

Souffle coupé, elle ferma les yeux, ensuite elle se pencha sur l'herbe humide et y déposa le bébé avec délicatesse.

Ayant ressenti un froid frissonnant dans son dos échanger la chaleur habituelle des bras de sa mère, le bébé ouvrit ses paupières avec une silencieuse surprise.

Des larges yeux, clairs et doux. Un regard gai et innocent. Des prunelles teintées d'un gris fluide et transparent. On s’y perdait.

Se sentant attirée par ce regard, la jeune femme se leva en un saut. Elle ne voulait pas... Elle ne pouvait y être attachée. Lèvres mi-entrouvertes, elle fixa le bébé d'un air désemparé. Une sensation étrange la possédait. Elle finit par l'ignorer et tourna lentement sur ses pas, retrouvant son air froid aussitôt.

Soudain, un rire inattendu la fit sursauter. Très rapidement suivit d'un deuxième rire, encore plus gai et chaleureux que le précédent. Un rire enfantin, qui ne pouvait être que du baume à cœur.

La femme tourna sa tête vers le petit garçon. Le bébé jeté par terre, dans le froid, couvert dans le velours émeraude.

Les larmes noyèrent ses yeux. Il riait innocemment alors qu'elle commençait à pleurer. La façon dont il agitait ses membres fragiles lui pinça le cœur.

— Tu ne mérites cette fin... Mais je n’ai pas d’autres solutions pour toi, malheureusement.

Malgré toutes les souffrances qui lui remplissaient le cœur, un sourire amer étira ses lèvres, puis elle prononça d'une voix tremblante et profondément triste :

— Je... je suis désolée. C’est ça d’être samouraï, prendre des décisions difficiles.

Ensuite elle tourna la tête d'un geste sec. Quelques larmes glissèrent sur ses joues avant qu'elle se mit à courir à toute allure, laissant derrière elle le nourrisson seul dans la jungle.

Le regret et la tristesse étaient réuni dans une grosse boule qui était coincée dans sa gorge. Elle avait envie de la libérer et de s'éclater en sanglot, mais elle s'obligea à garder ses émotions enfermées dans son cœur.

Alors que la femme l’éloignait, le petit garçon fragile et incapable souriait malgré son état misérable. Il ignorait le sens du mot misérable. Il ignorait le sens du mot samouraï. Il ignorait le sens du mot destin. Il ignorait tout. Il ignorait même son nom.

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