chapitre 4

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LE CLAN DES VOLTIGEUR

Le chef du petit groupe, la main encore tendue vers Jacob, ne bougeait plus. Son visage se décomposa. Ses yeux passèrent du petit garçon à l'objet en os, puis vers le plafond.

— Le... le sifflet des Voltigeurs... balbutia-t-il, la voix blanche.

Jacob fronça les sourcils, le sifflet toujours en main. Les Voltigeurs ? C'était quoi ce nom ? Il regarda les agresseurs avec confusion. Il s'attendait à ce qu'ils lui sautent dessus pour lui arracher l'os des mains, mais au lieu de ça, ils semblaient chercher une issue de secours du regard, les épaules rentrées.

Soudain, des bruits d'atterrissage résonnèrent sur le toit de l'apothicairerie. Poc. Poc. Poc. Des pieds agiles venaient de se poser juste au-dessus d'eux. Le vieux bois des poutres grimaça sous le poids. Jacob leva la tête, surpris, se demandant si le toit allait leur tomber sur la tête.

Dans un mouvement parfaitement coordonné, deux silhouettes apparurent aux fenêtres hautes, se tenant aux cadres avec une aisance déconcertante. Un troisième garçon surgit dans l'encadrement de la porte défoncée, barrant la seule sortie. Ils ne dirent rien, se contentant de fixer les intrus d'un regard froid.

Enfin, le garçon du toit fit son entrée. Il ne pressait pas le pas. Il s'avança dans la poussière qui dansait dans les rayons du matin, son regard d'acier balayant le désastre : la porte brisée, Flora évanouie au sol, et Jacob, toujours debout avec son sifflet.

Le chef du groupe ne recula pas. Il se redressa au contraire, bombant le torse pour faire face au garçon du toit, sa batte cloutée grinçant dans sa main. Ses complices se resserrèrent derrière lui, les muscles tendus, prêts à transformer la boutique en boucherie.

— Ce quartier n'appartient à personne ! cracha le costaud, une lueur de défi dans les yeux. On ne fait que récupérer ce qui nous est dû !

Le garçon du toit fit un pas foudroyant vers lui, s'arrêtant à quelques centimètres de son visage. La tension était si forte qu'on aurait pu la couper au couteau.

— Ce qui t’est dû ? trancha-t-il d'une voix qui ressemblait à un coup de fouet. Tout ce que je vois ici, c’est une jeune fille que tu as martyrisée et son jeune frère !

il laissa échapper un rire rauque et méprisant. D'un mouvement brusque, il envoya sa batte heurter violemment un étalage de fioles à sa droite, les faisant exploser dans un fracas de verre brisé. Jacob sursauta, le cœur manquant un bond.

— Tu joues les héros pour des déchets de la rue ? s'esclaffa le costaud. Très bien. On bouge. Mais profite bien de ta petite victoire, Voltigeur. La prochaine fois qu'on se croise, je t'arrache ton sifflet et je te le fais bouffer.

Le garçon du toit ne cilla pas. Il fit un pas de plus, forçant le jeune costaud à reculer d'un pas. Il attendit que le silence soit total, puis il lâcha d'une voix glaciale :

— Ces « déchets »... c’était nous hier.

Il marqua une longue pause, son regard d'acier planté dans celui du costaud.

— Ton clan t'a donné un nom et tu a monter les échelons, mais il t'a pris tes tripes. Sans eux, t'es juste un gamin qui a oublié d'où il sort.

Il le dévisagea avec un mépris profond avant de conclure :

— Les Voltigeurs, eux, n'oublient jamais.

il se figea, la mâchoire contractée. La vérité lui cingla le visage plus fort qu'une gifle. Il voulut répliquer, mais ses propres hommes évitaient son regard, humiliés. Il serra les dents, cracha au sol pour la forme, et fit signe à sa bande de déguerpir. Ils disparurent dans la lumière crue du matin, laissant derrière eux une odeur de poussière et de défaite.

Le garçon du toit ne les regarda même pas partir. Il se détourna immédiatement et s'agenouilla près de Flora, toujours inconsciente contre le mur. Jacob s'approcha en tremblant, serrant le sifflet contre son cœur.

— Elle ne se réveille pas... murmura le petit garçon.

Le garçon du toit posa deux doigts sur le cou de Flora. Il resta ainsi quelques secondes, les sourcils froncés, avant de lâcher un soupir imperceptible.

— Son cœur bat, mais il est lent, dit-il à l'adresse de Jacob. Elle a dépassé ses limites. Si on reste ici, les Crocs reviendront avec leur chef et on ne pourra rien faire.

Il leva les yeux vers les deux autres Voltigeurs restés aux fenêtres. D'un simple geste de la main, il leur fit signe de descendre. Ils se laissèrent glisser le long des cadres avec une souplesse de chats et déplièrent une sorte de civière souple, faite de cordes entrelacées et de toile de jute épaisse.

— Qu’est-ce que vous allez lui faire ? s'inquiéta Jacob, reculant d'un pas, le sifflet toujours serré entre ses doigts.

Le garçon du toit se redressa. Il était bien plus grand que Jacob, et son regard était redevenu calme, presque protecteur.

— On l'emmène en lieu sûr. On a des jeunes qui peuvent la soigner enfin, des gens qui savent soigner avec ce qu'on trouve. Mais on ne peut pas passer par la rue. On remonte là-haut.

Il pointa du doigt le trou dans le toit de l'apothicairerie. Jacob blêmit.

— Mais... je ne sais pas grimper comme vous !

Le garçon du toit esquissa un demi-sourire, le premier depuis qu'ils s'étaient rencontrés.

— Tu as soufflé dans le sifflet, non ? Ça veut dire que tu fais partie de l'histoire, maintenant. Je vais t'aider, mais tu vas devoir être courageux. Pour elle.

Les deux autres Voltigeurs installèrent Flora sur la civière avec une dextérité surprenante. Ils l'attachèrent solidement pour qu'elle ne glisse pas pendant l'ascension.

— Je m'occupe du petit, ordonna le garçon du toit à ses compagnons. Montez en premier, je vous suis.

Les deux Voltigeurs commencèrent l'ascension avec une rapidité déconcertante, hissant la civière de Flora à l'aide d'un système de poulies fixées aux poutres maîtresses. Jacob regardait sa sœur s'élever vers le trou du toit, le cœur au bord des lèvres.

— À ton tour, petit, dit le garçon du toit en s'approchant de lui. Accroche-toi à mon dos. Serre tes bras autour de mon cou, mais ne m'étouffe pas. Et surtout... ne regarde pas en bas.

Jacob s'exécuta, ses petites mains agrippées à la veste élimée du garçon. Dès qu'il sentit les pieds du Voltigeur quitter le plancher, son estomac fit un bond. Le garçon grimpait avec une aisance animale, utilisant les fissures des briques et les restes d'étagères comme une échelle invisible.

Quand ils franchirent enfin l'ouverture du toit, Jacob fut frappé par le vent froid de la ville haute. Il risqua un œil : le sol de l'apothicairerie semblait déjà à des kilomètres. Il ferma les yeux si fort qu'il en vit des étoiles.

— Respire, Jacob, murmura le garçon. Le danger, ce n'est pas le vide. C'est d'avoir peur du vide.

Le voyage dans les airs commença. Pour Jacob, c'était un cauchemar de bois pourri et de tuiles glissantes. Les Voltigeurs ne marchaient pas, ils survolaient le village fantôme.

Ils passaient d'un immeuble à l'autre en courant sur des planches étroites jetées entre les façades, en sautant par-dessus des ruelles sombres où les Crocs patrouillaient sans se douter que leurs proies étaient juste au-dessus de leurs têtes.

À un moment, une tuile céda sous le pied du Voltigeur qui portait l'avant de la civière. Jacob poussa un cri étouffé en voyant le brancard basculer dangereusement dans le vide. Flora glissa de quelques centimètres, retenue de justesse par les sangles de toile. Le garçon du toit dut lâcher une main de la gouttière pour stabiliser l'ensemble, manquant de faire basculer Jacob avec lui.

— Silence ! siffla le garçon du toit. Tu veux que tout le quartier nous tombe dessus ?

Jacob enfouit son visage dans le cou du garçon, tremblant de tous ses membres. Il entendait le vent siffler et le cri lointain des corbeaux qui tournaient autour de la cité d'Alféa, dont on apercevait enfin les remparts étincelants au loin, par-delà les ruines du village.

L'ascension était un calvaire pour Jacob. Agrippé au dos du garçon du toit, il sentait chaque muscle du Voltigeur se tendre à chaque saut. Sous eux, le vide n'était plus une idée, c'était un gouffre affamé qui attendait la moindre erreur.

Soudain, au détour d'un pignon de briques rouges, Jacob l'aperçut. Ce n'était pas une horloge, mais une ancienne tour de guet à moitié effondrée, dont le sommet était couronné par une immense carcasse de métal rouillé, les restes d'un vieux phare de signalisation pour les dirigeables d'Alféa. De loin, avec les pans de tissus sombres qui claquaient au vent pour masquer les ouvertures, on aurait dit un nid de rapace géant accroché aux nuages.

— On y est presque, murmura le garçon.

C’est à ce moment-là que le drame faillit arriver. Pour franchir le dernier saut vers la plateforme du phare, le garçon dut prendre une impulsion brutale. Dans le choc de l'atterrissage sur une tôle humide, les petites mains gelées de Jacob glissèrent.

Le petit garçon bascula en arrière.

Un cri d'horreur resta bloqué dans sa gorge alors qu'il sentait le vide l'aspirer. Ses pieds battaient l'air, ses doigts griffaient désespérément le métal glissant. Mais avant que la gravité ne l'emporte, une main gantée de cuir se referma sur son poignet avec la force d'un étau.

Le garçon du toit, ancré solidement à une barre de fer, venait de le rattraper d'une seule main. Jacob se balançait au-dessus du précipice, les yeux écarquillés, fixant les bottes des Voltigeurs quelques centimètres plus haut.

— Je te tiens ! grogna le garçon, les dents serrées par l'effort. Regarde-moi, Jacob ! Ne regarde pas en bas !

D'un coup de rein puissant, il remonta le petit garçon sur la plateforme. Jacob s'effondra sur le métal vibrant, le cœur tambourinant contre ses côtes, incapable de lâcher un son. Le garçon du toit resta un instant accroupi près de lui, reprenant son souffle, avant de poser une main sur son épaule.

— Bienvenue au Nid, petit. T'as survécu à ta première chute. Ici, on apprend vite que le sol n'est qu'un mauvais souvenir.

Les deux autres Voltigeurs posèrent délicatement la civière de Flora à l'abri d'un grand rideau de toile. Derrière ce rideau, Jacob entendit des chuchotements, des rires étouffés et le crépitement d'un feu de bois.

Il resta là, prostré sur la tôle froide, ses yeux fixés sur le bas de la bâche qui battait au vent. Il n'avait plus la force de se relever. Le garçon du toit, voyant que le petit ne bougeait plus, glissa ses bras sous lui pour le soulever comme un fardeau de plumes.

D'une main, il écarta la lourde bâche de cuir.

— Entre, Jacob. Le vent tourne.

Porté par le garçon, Jacob franchit le seuil. La bâche retomba derrière eux, étouffant d'un coup les bruits de la rue.

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