chapitre 5
Le Nid des Voltigeurs
Le garçon du toit écarta une immense bâche de cuir qui battait au vent.
Jacob, encore tremblant de sa chute évitée de justesse, cligna des yeux, ébloui par la lumière qui filtrait à travers les verrières brisées du sommet de la tour.
Le spectacle qui s'offrait à lui était incroyable. L'intérieur du vieux phare de signalisation n'était plus une ruine, c'était une véritable forteresse suspendue. Des dizaines de hamacs faits de filets et de toiles de voile s'étageaient jusqu'à la coupole, reliés par un réseau complexe de passerelles de bois et de cordes. Tout ici semblait défier la gravité, à l'image des enfants qui y vivaient.
Au centre de la pièce circulaire, un grand poêle en fonte diffusait une chaleur réconfortante qui fit monter les larmes aux yeux de Jacob. Une dizaine de Voltigeurs s'affairaient en silence : certains nettoyaient des lames, d'autres recousaient des vêtements de cuir ou étudiaient des plans de la ville étalés sur des tables de fortune.
— Amenez-la au secteur des soins, ordonna le garçon du toit d'une voix qui ne souffrait aucune discussion.
Deux filles, vêtues de vestes de cuir souple et portant des sacoches remplies de bandages, s'approchèrent immédiatement de la civière de Flora. Jacob voulut s'élancer vers sa sœur, mais le garçon le retint doucement par l'épaule.
— Laisse-les faire, Jacob. Elles ont appris avec les meilleurs. Ta sœur a besoin de repos, pas qu'on lui secoue le bras.
Jacob baissa la tête, serrant toujours le sifflet en os contre lui. Il se sentait minuscule dans ce lieu immense, entouré de ces enfants qui semblaient n'avoir peur de rien.
— Elle va s'en sortir ? murmura-t-il, la voix brisée.
Le garçon du toit retira enfin ses gants de cuir, révélant des mains calleuses mais agiles. Il fixa Jacob avec un regard un peu moins dur que dans l'apothicairerie.
— Elle a survécu à trente-deux heures de veille et à un choc qui aurait tué un Croc. Elle est solide. Mais maintenant, c'est à toi de tenir bon.
Il fit signe à une jeune fille aux cheveux courts qui rangeait des cordes un peu plus loin.
— Maya, trouve-lui un coin et de quoi manger. Il a failli embrasser le pavé trois fois aujourd'hui, il a besoin de s'asseoir avant de s'effondrer.
Maya s'approcha, un petit sourire en coin, et fit signe à Jacob de la suivre vers un renfoncement de la tour où des tapis élimés recouvraient le sol froid. Elle lui tendit une écuelle en bois remplie d'un bouillon fumant qui sentait les racines et le lard.
Jacob s'assit, les jambes encore flageolantes. Chaque gorgée de soupe semblait lui redonner un peu de vie. Tout en mangeant, il observait Maya qui maniait ses cordes avec une dextérité fascinante.
— Pourquoi vous vivez si haut ? demanda-t-il entre deux bouchées.Maya leva les yeux vers la verrière où le ciel commençait à rougir.
— Parce que les Crocs ne savent pas grimper, et que les adultes ont le vertige, répondit-elle simplement. Ici, on voit le danger arriver avant même qu'il ne tourne au coin de la rue. On est les yeux de ce village, Jacob.
Elle s'arrêta un instant, son regard dérivant vers le secteur des soins où Flora était entourée par les soigneuses.
— Ta sœur... on a entendu parler d'elle. Le "Fantôme des Ruelles", c'est comme ça que certains l'appellent. On ne pensait pas qu'elle avait un point faible.
Jacob s'arrêta de manger, le cœur serré.
— Je ne suis pas un point faible, murmura-t-il, repensant au sifflet qu'il avait utilisé.
Maya rit doucement, un son clair qui trancha avec la gravité du lieu.
— Non, petit. Aujourd'hui, tu as été son bouclier. Et crois-moi, chez les Voltigeurs, on respecte ça.
Alors que Jacob finissait sa soupe, un silence soudain tomba sur la tour. le garçon du toit se tenait debout sur la plateforme centrale, dominant toute la tour. Il ne portait plus sa veste de combat, et ses avant-bras, marqués par quelques cicatrices de brûlures et de griffures, bougeaient avec une précision incroyable alors qu'il consultait une carte de la ville fixée sur une table inclinée.
— On renforce les guetteurs au Sud, ordonna-t-il d'une voix calme mais qui portait jusqu'aux dernières passerelles. Les Crocs ne vont pas digérer l'humiliation de l'apothicairerie. Ils vont chercher à se venger sur les territoires bas.
Deux Voltigeurs hochèrent la tête et s'élancèrent vers les cordages, disparaissant vers l'extérieur avec une agilité qui fit écarquiller les yeux de Jacob. Le garçon du toit descendit ensuite de son perchoir, ses bottes de cuir ne faisant aucun bruit sur le bois. Il s'approcha de Jacob.
— Elle ne se réveillera pas avant demain, dit-il en désignant Flora d'un signe de tête.
Jacob serra le sifflet en os.
— Elle a toujours tout fait pour moi. Elle n'a jamais dormi plus de quelques heures d'affilée depuis qu'on est seuls.
Le garçon s'assit un instant sur le rebord d'une caisse, les yeux fixés sur les flammes du poêle qui dansaient au centre de la pièce.
— La peur, c'est un moteur qui finit par brûler le réservoir, Jacob. Ici, elle pourra enfin dormir sans garder un œil ouvert sur la porte.
Il fit signe à Maya, qui attendait un peu plus loin.
— Installe-le près d'elle. Et donne-lui une couverture propre. La nuit va être froide, même avec le poêle.
Maya guida Jacob vers le secteur des soins. Elle lui prépara un nid de toiles de voile et de couvertures en laine juste à côté de la civière de Flora. En s'allongeant, Jacob put poser sa main sur celle de sa sœur. Elle était chaude, enfin. Il regarda une dernière fois les silhouettes des Voltigeurs qui glissaient silencieusement entre les ombres de la coupole avant que ses paupières ne deviennent trop lourdes pour rester ouvertes.
Il sombra dans le sommeil, mais le silence de la tour n'était pas total. Au milieu de la nuit, le vent se mit à hurler contre les parois du phare, faisant vibrer les verrières.
Dans son sommeil, Flora s'agita. Ses doigts se crispèrent sur la couverture de laine, cherchant instinctivement sa barre de fer qui n'était plus là. Elle laissa échapper un gémissement étouffé, son visage se contractant sous l'effet d'un cauchemar où les ombres de l'apothicairerie revenaient la hanter.
Depuis sa plateforme, le garçon du toit observait la scène. Il ne dormait pas. Il était assis sur le rebord, une jambe ballante dans le vide, nettoyant une petite lame avec un morceau de cuir.
Il fixa longuement les deux orphelins. Il n'était pas habitué à voir un tel lien de sang dans la tour ; la plupart des Voltigeurs étaient des solitaires qui s'étaient regroupés par nécessité, pas des familles qui avaient survécu ensemble à l'enfer des ruelles.Il fit un signe discret à Maya qui montait la garde près de l'escalier dérobé.
— Rajoute une bûche dans le poêle, murmura-t-il. Le petit tremble.
Le garçon se leva et s'approcha silencieusement de la civière. Il regarda Flora s'agiter dans son sommeil. Sans s'en rendre compte, il se mis à lui caresser la joue, ce qui étrangement, calma la jeune fille. Voyant ce qu'il faisait, il retira sa main et regarda jacob qui n'avais pas bouger d'un pouce. Il vit le sifflet pret de sa main, Il le ramassa et le posa délicatement sur le rebord du comptoir de soin, juste à portée de vue pour leur réveil.
Il resta là une seconde, observant le visage de Flora. Il savait que le plus dur restait à venir. Convaincre Flora de rester serait bien plus difficile que de la sauver des Crocs.

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