Chapitre 6
Le réveil du Fantôme
Le réveil fut une lente agonie de sensations confuses. Flora sentit d'abord une chaleur inhabituelle sur son visage, puis le balancement léger de quelque chose sous son corps. Ce n'était pas le sol dur de l'apothicairerie. Ce n'était pas l'odeur de poussière et de vieux remèdes.
Elle ouvrit les yeux, mais sa vision était floue, hachée par des rayons de lumière orangée qui dansaient au plafond.
— Où... où je suis ? murmura-t-elle, sa voix n'étant qu'un craquement sec dans sa gorge déshydratée.
Elle essaya de se redresser, le cœur battant à tout rompre. Elle tourna la tête avec effort et vit Jacob, endormi juste à côté d'elle sur un tapis de couvertures. Un immense soulagement l'envahit, mais il fut de courte durée. Portée par un instinct de survie qui refusait de s'éteindre, elle força ses muscles à obéir. Elle glissa hors de la civière, ses pieds touchant le bois froid du plancher.
Elle tenta de se mettre debout.
Mais à peine fut-elle droite que le monde se mit à tanguer violemment. Ses jambes, vides de toute énergie, tremblèrent comme des feuilles sous le vent. Elle chancela, manquant de s'effondrer sur Jacob.
— Tu es dans la Volière, lança une voix calme sur sa droite
Flora sursauta, le regard errant vers l'origine du son. Elle vit le garçon du toit, flou, comme une ombre à travers un voile de brume. La Volière ? Elle répéta le mot dans sa tête sans parvenir à lui donner un sens. Les cordes, les hamacs, la hauteur... tout se mélangeait dans un tourbillon étourdissant. Elle ne comprenait plus rien. La boutique, les Crocs, la fuite... tout cela semblait appartenir à une autre vie.
— La... Volière ? bégaya-t-elle en portant une main à sa tempe.
Flora chancela, sa main cherchant désespérément un appui dans le vide. Le décor de la tour se mit à osciller violemment, les cordages devenant des lianes floues qui s'entremêlaient. Sa respiration se fit courte, saccadée. Elle tenta d'articuler un mot, une question, mais ses lèvres restèrent sèches, incapables de produire le moindre son.
Le garçon du toit, qui n'avait pas quitté ses mouvements des yeux, comprit immédiatement. Avant même que les genoux de Flora ne lâchent complètement, il fut sur elle avec une rapidité foudroyante.
Il la rattrapa de justesse, ses bras solides l'empêchant de percuter le plancher de bois. Flora s'effondra contre son épaule, son corps n'étant plus qu'un poids mort, totalement vidé de sa volonté. Elle n'eut même pas la force de lutter ou de le repousser ; les ténèbres l'avaient déjà reprise, l'aspirant dans un trou noir sans fond.
Le garçon resta un instant agenouillé, la soutenant avec précaution pour ne pas réveiller Jacob qui dormait juste à côté. Il fixa le visage de la jeune fille, si pâle sous la lueur des verrières. Elle ressemblait enfin à ce qu'elle était réellement : une enfant épuisée qui avait porté un fardeau trop lourd pour ses frêles épaules.
Il soupira doucement, un mélange de respect et d'agacement dans le regard.
— Têtue comme une mule, murmura-t-il pour lui-même.
Il la souleva sans effort et la déposa délicatement sur la civière, remontant la couverture de laine jusqu'à son menton. Il resta là quelques secondes, en passant sa main sur la joue de la jeune fille, il s'assura que son souffle redevenait régulier, avant de se redresser et de faire un signe discret à Maya qui observait la scène depuis la passerelle supérieure. le garcons rougi un peu gener par le geste qu'il avais refait une deuxieme fois.
— Apporte-lui du bouillon de viande et des sels de réveil quand elle rebougera, ordonna-t-il à voix basse. Mais cette fois, ne la laisse pas se lever.
Il jeta un dernier coup d'œil à Jacob, puis il s'éloigna vers les fenêtres de la tour, laissant le calme reprendre ses droits dans la Volière.
Plusieurs heures s'écoulèrent avant que Flora ne revienne enfin à la surface. Cette fois, le réveil fut plus net, moins brumeux. Mais dès qu'elle tourna la tête, le sang ne fit qu'un tour dans ses veines : la place à côté d'elle était vide.
Les couvertures étaient repliées, et Jacob n'était plus là.
— Jacob ! s'exclama-t-elle dans un souffle paniqué
Oubliant sa faiblesse, elle tenta de basculer hors de la civière pour partir à sa recherche. Mais avant qu’elle ne puisse poser un pied au sol, une main ferme et solide se posa sur son épaule, la clouant doucement mais sûrement sur son matelas de toile.
— Du calme, le Fantôme. Si tu tombes encore, je vais finir par croire que tu aimes mes bras, lança une voix moqueuse.
Flora se figea et leva les yeux. Le garçon du toit était assis sur le rebord de son lit de camp, un léger sourire aux lèvres. Elle essaya de se débattre, mais son corps pesait encore une tonne.
— Où est mon frère ? cracha-t-elle, les yeux brûlants d'inquiétude. Qu'est-ce que vous lui avez fait ?
Le garçon retira sa main, constatant qu'elle ne bougeait plus, mais il resta tout près.
— Ton frère est en train de donner des leçons de survie à mes gars en bas. Maya lui montre comment on fait les nœuds de sécurité. Il a mangé pour quatre et il a plus d'énergie que toute la tour réunie.
Il attrapa un bol fumant posé sur une petite caisse à côté d'eux et le lui tendit.
— Rallonge-toi et mange ça. Si tu essaies de te lever une troisième fois, je t'attache à la civière avec une corde de rappel. Et crois-moi, mes nœuds sont impossibles à défaire.
Flora le dévisagea, partagée entre la rage de se voir donner des ordres et le soulagement immense de savoir Jacob en sécurité. L'odeur du bouillon qui s'échappait du bol finit par briser sa résistance. Son estomac cria famine si fort que le garçon ne put s'empêcher de laisser échapper un petit rire.
Flora attrapa le bol avec une méfiance qui aurait été intimidante si ses mains n'avaient pas tremblé autant. Elle fixa le garçon, tout en portant la première cuillère à ses lèvres. Le bouillon était chaud, riche, et elle dut faire un effort surhumain pour ne pas tout engloutir en trois secondes.
— C'est ça, prends ton temps, commenta-t-il avec un air amusé. On n'a pas envie que tu t'étouffes, j'ai déjà passé assez de temps à te ramasser par terre aujourd'hui.
Flora s'arrêta net, une cuillère à mi-chemin de sa bouche. Elle lui lança un regard noir qui aurait dû le calciner sur place.
— Je ne t'ai rien demandé. Et je ne t'ai pas demandé de me porter non plus.
— Oh, je sais. Tu aurais sûrement préféré faire une belle tache sur mon plancher, répliqua-t-il en haussant les épaules. Mais mes gars viennent juste de le nettoyer. Question de priorité.
Il s'appuya contre le montant de la civière, observant Flora avec un air un peu plus sérieux, bien que l'étincelle de moquerie brille encore dans ses yeux clairs.
— Tu as de la chance que ton frère soit plus coopératif que toi. Il est déjà en train de se faire des amis. À ce rythme-là, c'est lui qui dirigera le clan d'ici la fin de la semaine et moi je serai à la retraite.
Flora s'arrêta de manger, la cuillère suspendue devant ses lèvres. Elle le dévisagea un long moment, ignorant ses moqueries sur son poids ou ses évanouissements. Elle l'observa avec cette intensité qui semblait vouloir lire à travers lui.
— Donc c'est toi le chef de cet endroit, si je comprends bien ? demanda-t-elle d'une voix plus assurée
Soren s'arrêta de triturer une petite cordelette qu'il avait entre les doigts. Son sourire en coin s'étira un peu plus, mais ses yeux restèrent sérieux. Il croisa les bras sur sa poitrine.
— "Chef", c'est un bien grand mot pour une bande de chats sauvages qui vivent sur les toits, répondit-il avec une fausse modestie. Disons que c'est moi qui prends les décisions quand tout le monde crie en même temps. Et c'est aussi moi qui dois m'assurer que personne ne tombe du phare en dormant.
Il fit un geste vague vers les Voltigeurs qui s'activaient en bas
— Ici, on n'aime pas trop les titres. Mais oui, c'est moi qui dirige la Volière. Pourquoi ? Tu comptais postuler pour ma place ? Je te préviens, le salaire est nul et on mange souvent de la soupe froide
Flora laissa échapper un petit souffle qui ressemblait presque à un rire, le premier depuis une éternité. Elle reposa son bol vide sur la caisse, sentant ses forces revenir peu à peu.
— Je n'ai aucune envie de diriger tes "chats sauvages", répliqua-t-elle. Je veux juste savoir pourquoi un chef de clan perd son temps avec nous. On n'est rien pour vous.
Soren perdit son air moqueur. Il se redressa, sa silhouette se découpant contre la lumière dorée des verrières. Il fixa Flora, le regard sombre, comme s'il s'en voulait un peu.
— T'as pris mes coups l'autre soir, lâcha-t-il froidement. C'est à cause de ça qu'ils t'ont grillée. Il fit un pas vers le bord de la plateforme, prêt à bondir.
— Je n'aime pas avoir de dettes. Je t'ai mise dans la merde, je t'en sors. Maintenant on est quittes, le Fantôme.
Il s'apprêta à sauter, mais jeta un dernier coup d'œil par-dessus son épaule.
— La trappe est là-bas si tu veux repartir. Mais essaie de rester debout cette fois. J'ai pas envie de te ramasser une troisième fois.
Soren s'apprêtait à sauter sur une passerelle, mais la voix de Flora le stoppa net.
— Attends ! lança-t-elle, plus fort qu'elle ne l'aurait voulu.
Le garçon se figea, une main sur un cordage, le corps déjà incliné vers le vide. Il tourna lentement la tête vers elle, un sourcil levé, attendant la suite. Flora lutta contre un nouveau vertige et s'assit bien droite sur sa civière, le fixant avec une intensité farouche.
— Tu dis qu'on est quittes, commença-t-elle, la gorge encore sèche. Mais on ne l'est pas. À cause de toi, les Crocs connaissent mon visage. À cause de toi, ils savent que j'ai un frère. Alors ton abri dans les nuages, c'est pas une faveur, c'est une conséquence.
Un silence pesant s'installa entre eux, seulement troublé par le sifflement du vent dans les vitres cassées. Soren lâcha lentement le cordage et se tourna complètement vers elle. Il ne souriait plus.
Il fit quelques pas vers elle, ses bottes craquant sur le plancher de bois.
— Tu crois que je voulais t'entraîner là-dedans ? J'essayais juste de passer la nuit. Mais t'as choisi de sortir de l'ombre. Maintenant, t'as deux options, le Fantôme : tu restes ici, tu apprends à voler avec nous et tu protèges ton frère depuis les toits... ou tu redescends là-bas et tu attends qu'ils te tombent dessus à dix contre un.
Flora serra les poings, les jointures blanchies. Elle détestait qu'il ait raison. Elle détestait être coincée entre deux dangers
— Et Jacob ? demanda-t-elle, la voix tremblante de colère contenue. Qu'est-ce qu'il devient dans ton plan ?
Soren s'arrêta et la regarda droit dans les yeux. Il ne chercha pas à la rassurer avec des paroles mielleuses
— J’ai pas de plan pour lui, le Fantôme. Ici, on n'est pas une garderie. Le gamin, il devient ce qu'il a envie d'être : un gosse qui crève de faim dans une ruelle ou un Voltigeur qui apprend à ne plus jamais avoir peur de personne.
Il fit un geste vers le bas de la tour.
— Pour l'instant, il apprend surtout qu'il n'est plus obligé de porter tout ton stress sur ses épaules. Il respire. Pour la première fois, il respire sans regarder derrière lui toutes les deux secondes. C'est peut-être ça, son plan à lui.
Flora resta muette, frappée par la dureté de ses mots. Elle réalisa que Soren ne voyait pas Jacob comme un fardeau, mais comme un individu capable de choisir sa propre survie. C’est à ce moment-là que Jacob surgit, grimpant les dernières marches quatre à quatre. Il s'arrêta net, essoufflé, et un immense sourire éclaira son visage sale en voyant sa sœur assise.
— T'es réveillée ! cria-t-il en courant vers elle. Regarde!
Il pointa fièrement un petit étui en cuir brut, cousu de travers, qui pendait à sa taille.
— Maya m'a aidé à le faire pour ranger le sifflet ! Et elle a dit que si je m'entraînais bien, j'aurais peut-être droit à mes propres gants de cuir !
Flora regarda l'étui, puis le visage rayonnant de son frère. Elle ne l'avait pas vu sourire ainsi depuis... elle ne s'en souvenait même plus. Elle jeta un regard fuyant vers le garçon qui l'observait en silence.
— C’est quoi ton nom ? finit-elle par demander brusquement, sans lâcher la main de Jacob.
Le garçon eut un petit sourire en coin, presque invisible
— Soren, répondit-il simplement. Mais si tu préfères m'appeler « celui qui t'a coûté ta cachette », ça me va aussi.
Il se détacha de la poutre avec un petit sourire en coin, observant Flora qui essayait de garder sa dignité malgré sa mine dévastée.
— Bon, maintenant que t’as fini de faire la plante verte sur ma civière, essaie de tenir sur tes pattes sans t'étaler. On va descendre manger un morceau, un vrai. Et après, je t'emmène voir la vue.
Il s'écarta pour lui laisser la place, les bras croisés, attendant de voir si elle allait réussir à se lever seule devant son frère et lui.
Flora serra les dents. Elle ne voulait pas passer pour une faible, surtout devant Jacob qui la regardait avec des yeux pleins d'espoir. Elle posa ses pieds au sol, sentant le plancher de bois froid sous sa peau. Ses jambes tremblaient encore un peu, mais elle refusa de montrer son malaise. Elle se redressa lentement, cherchant son équilibre, les mains crispées sur le rebord de la civière.
Jacob s'approcha pour l'aider, mais elle lui fit un petit signe de la main pour lui dire qu'elle gérait. Soren, lui, ne bougeait pas d'un pouce, l'observant avec ce regard de défi qui semblait dire :
« Alors, le Fantôme, on sait encore marcher ? »
Flora prit une grande inspiration, raffermit sa prise sur le bord de la civière et se lança. Elle fit un premier pas, le dos bien droit, lançant un regard de défi à Soren. Mais dès que son deuxième pied toucha le sol, la réalité la rattrapa brutalement. Ses muscles, épuisés par des jours de traque, se dérobèrent comme du sable.
Elle bascula en avant, le visage fonçant droit vers le plancher. Jacob laissa échapper un cri de frayeur, mais avant que le choc ne survienne, deux bras solides l'encerclèrent à nouveau.
Soren l'avait rattrapée d'un geste fluide, la maintenant contre lui avec un soupir exaspéré mais amusé. Il baissa la tête vers elle, son visage à seulement quelques centimètres du sien.
— Écoute, le Fantôme, commença-t-il avec un ricanement. Je sais que je suis irrésistible, mais tu n'as pas besoin de te jeter à mes pieds toutes les cinq minutes pour attirer mon attention. On a dit qu'on allait manger, pas qu'on allait tester la solidité de mes bras une troisième fois.
Il la redressa doucement, sans la lâcher tout à fait, sentant son cœur battre la chamade contre sa poitrine.
- Je vais t'aider a marcher avant que tu nous fasse un trou dans le parquet, lança-t-il en soupirant. sinon on mangeras pas avant l'hivert.
Flora laissa échapper un long soupir de défaite, un souffle d'abandon qui fit vibrer l'épaule de Soren. Elle venait de comprendre que sa fierté ne lui rendrait pas l'usage de ses jambes. Elle se laissa aller contre lui, les yeux fixés sur ses bottes, incapable de croiser son regard après cette énième chute.
Soren comprit immédiatement que la lutte était terminée. Il raffermit sa prise, la soulevant presque pour lui épargner l'effort de porter son propre poids.
— Jacob, descends avec Maya, lança Soren en jetant un coup d'œil au petit garçon. Elle va te montrer comment on allume le grand poêle pour le dîner.
Jacob hésita une seconde. Il regarda sa sœur, si pâle dans les bras de ce grand garçon qu'il connaissait à peine, mais son regard revint sur Soren. Il y vit une assurance qui le calma instantanément. Il hocha la tête, confiant, et suivit Maya dans les marches en colimaçon, laissant les deux aînés derrière.
Soren commença la descente, lentement, au rythme des pas hésitants de Flora. À mi-chemin, alors que le silence n'était troublé que par le craquement du bois sous leurs pieds, il s'arrêta.
— Tu sais, le Fantôme... commença-t-il d'une voix basse, sans la regarder. Dans les ruelles, on nous apprend que montrer sa faiblesse, c’est donner l’arme pour se faire achever. Mais ici, c’est pas ça qui te tue.
Il fit une pause, sentant Flora se raidir légèrement contre lui.
— Ce qui te tue, c’est de croire que t'as pas le droit d'avoir peur. La peur, c'est comme le vent : si tu te bats contre, il t'épuise et il te jette en bas. Si tu l'acceptes, il te porte. T'as le droit d'être fatiguée. T'as le droit de pas être un fantôme vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Flora ne répondit rien, mais elle ne se débattit pas non plus. Elle se contenta de poser son front contre le cuir de sa veste, acceptant pour la première fois de ne pas être celle qui porte tout le monde.
Ils finirent de descendre les dernières marches en silence. Flora sentait la chaleur du poêle avant même de le voir, une caresse bienvenue après le froid glacial de l'apothicairerie.
Arrivés en bas, Soren ne la lâcha pas tout de suite. Il la guida vers un large fauteuil fait de bois de récupération et de coussins épais, installé juste à côté du feu. Jacob était déjà là, assis par terre, en train de rire avec un autre Voltigeur. En voyant sa sœur arriver, son visage s'illumina, mais il resta à sa place, voyant qu'elle était entre de bonnes mains.
Soren l'installa délicatement. Au moment de se redresser, il resta un instant penché vers elle, ses yeux plongeant dans les siens.
— T'es plus légère qu'une plume, au final, murmura-t-il avec un clin d'œil malicieux pour briser la solennité de l'instant. Faudrait pas qu'une bourrasque t'emporte avant qu'on ait fini de discuter.
Il s'écarta pour laisser Maya s'approcher avec un plateau, mais Flora sentit encore la chaleur de sa main sur son bras pendant de longues secondes. Elle se cala dans les coussins, observant Soren s'éloigner pour rejoindre ses gars. Elle comprit à cet instant que le "garçon du toit" venait de devenir bien plus qu'une simple dette à rembourser.
Flora resta un long moment à fixer la vapeur qui s'échappait de son bol. Le souvenir de la boutique lui revenait par lambeaux : le froid du plancher, le rire gras du chef des Crocs... et ce sifflement.
— Jacob... murmura-t-elle. Viens là. Explique-moi. Je me souviens avoir cherché le sifflet dans ma poche, mais il n'y avait rien. J'ai cru qu'il était perdu.
Le petit garçon s'approcha et s'assit en tailleur sur le tapis. Il commença à lui raconter l'histoire calmement, les mains posées sur ses genoux.
— Tu l'as fait tomber quand tu as perdu l'équilibre, Flora. Il a glissé tout près du comptoir. Les Crocs étaient sur toi, ils te tenaient par le col et ils allaient t'emmener... alors je suis sorti.
En entendant ces mots, le sang de Flora ne fit qu'un tour. La peur de l'avoir exposé au danger l'envahit d'un coup.
— Tu es sorti de ta cachette ?! Jacob, tu aurais pu te faire tuer ! Tu te rends compte de la folie que...
— J'AVAIS PAS LE CHOIX ! s'exclama Jacob en lui coupant la parole, la voix montant d'un ton, vibrante d'agacement.
Le cri résonna contre les parois de la tour. À l'autre bout de la pièce, Soren se figea. Il était en train de discuter avec ses patrouilleurs, mais l'éclat de voix du petit le fit se retourner d'un coup sec. Piqué par la curiosité de voir ce petit bout d'homme tenir tête au "Fantôme", il lâcha ses hommes et s'avança lentement vers eux, les mains dans les poches, observant la scène avec un intérêt soudain.
— T'étais par terre et ils allaient t'embarquer ! continua Jacob en sanglotant. J'ai ramassé le sifflet et j'ai soufflé dedans parce que c'est tout ce qui restait ! C'est moi qui les ai appelés, Flora !
Flora resta la bouche entrouverte, le souffle coupé. Soren s’arrêta juste à côté d’eux, les mains dans ses poches de cuir. Il fixa Jacob un instant, puis ramena un regard lourd sur Flora.
— T'as rien compris, le Fantôme, lâcha-t-il d'un ton sec. Le gamin était pétrifié, il en tremblait, mais il est quand même sorti de son trou pour te couvrir quand t'étais au tapis. Au lieu de lui reprocher de ne pas t'avoir écouté, admets qu'il a fait preuve de courage.
Flora resta pétrifiée, les paroles de Soren résonnant dans son crâne comme un verdict. Elle regarda Jacob, et la honte fut si forte qu’elle lui brûla les poumons. Elle avait été faible. Elle avait été celle qu'on sauve. Le bol de bouillon devint soudainement d'un poids insupportable, symbole de sa dépendance et de son échec.
Elle ne pouvait plus rester là, sous le regard de Soren, sous les yeux de Jacob qui l'aimait trop pour voir qu'elle avait failli. L'atmosphère de la tour, cette chaleur, cette sécurité... tout l'étouffait.
D'un geste brusque, elle posa le bol sur la caisse et tenta de se lever. Ses muscles protestèrent, mais sa rage contre elle-même lui donna une force factice. Elle fit un pas, puis deux, voulant s'éloigner de ce feu, de cette pitié. Mais son corps ne pardonnait pas. Ses genoux se dérobèrent d'un coup et elle bascula.
Comme une ombre qui anticipe chaque chute, Soren fut là. Ses bras se refermèrent sur ses épaules avant qu’elle ne touche le sol. Il la redressa avec une fermeté calme, son visage juste au-dessus du sien
— Où est-ce que tu crois aller comme ça ? demanda-t-il, sa voix ayant perdu tout sarcasme
— Laisse-moi... murmura-t-elle en luttant pour ne pas s'effondrer. Je veux juste... prendre l'air. Sortir d'ici.
Soren ne répondit pas tout de suite. Il resta penché vers elle et remarqua alors l'éclat brillant au bord de ses yeux, ces larmes qu'elle retenait de toutes ses forces pour ne pas perdre la face. Son regard s'adoucit, une lueur de compréhension passant dans ses yeux d'acier
— D'accord, le Fantôme. Viens
Il ne la lâcha pas. Il passa son bras sous le sien, la soutenant avec une poigne d'acier, et la guida vers l'escalier qui menait à la passerelle extérieure, loin du groupe et du bruit.

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