chapitre 7
Le vent de la nuit la percuta de plein fouet, glacial et pur, balayant l'odeur de soupe et de feu de bois qui l'étouffait à l'intérieur. Soren la lâcha doucement dès qu'elle atteignit la rambarde de pierre. Flora s'y agrippa des deux mains, les jointures blanchies, le corps encore tremblant de l'effort et de l'émotion.
Elle ne pleurait pas comme une enfant ; c'étaient des larmes silencieuses, amères, qui brûlaient ses joues sans qu'aucun sanglot ne sorte de sa gorge. Elle fixait les lumières lointaines et les ombres des ruelles, là où elle avait échoué. Elle se sentait vide, dépouillée de cette certitude qu'elle était le seul rempart de Jacob.
Soren, respectant ce moment qu'elle ne voulait montrer à personne, fit un pas de côté. Il s'appuya contre le mur de la tour, détournant ostensiblement le regard vers l'horizon opposé. Il fixait la lune, lui laissant ce petit espace d'ombre et de solitude pour qu'elle puisse évacuer sa honte sans témoin. Il savait qu'elle avait tenu bon devant son frère, et il respectait ce dernier rempart de sa dignité.
Après un long silence, seulement troublé par le sifflement du vent, il reprit la parole d'une voix basse, presque emportée par la brise.
— Tu n’as pas à avoir honte de ce qui s'est passé, lança-t-il sans la regarder. L’échec, ça arrive. On se fait surprendre, on tombe... c'est comme ça qu'on apprend à ne plus se faire avoir.
Il tourna légèrement la tête, s'assurant qu'elle l'écoutait malgré le vacarme du vent.
— Regarde où on est le fantome. T'as peut-être perdu une manche dans cette boutique, mais au moins, grâce à ça, vous êtes en sécurité ici. Si tout s'était passé comme tu le voulais, vous seriez encore en train de grelotter dans un trou en attendant que les Crocs vous tombent dessus. Au moins, là, ils ne peuvent plus vous atteindre.
Flora essuya ses joues d'un geste sec, le dos de sa main rencontrant la morsure du froid. Elle détestait ce mot, « le Fantôme », qu'il utilisait tout le temps. Pour elle, ce n'était pas une légende, c'était juste sa façon de ne pas mourir.
— Pourquoi tu m'appelles comme ça ? demanda-t-elle, sa voix encore un peu éraillée. Le Fantôme... Je suis personne, Soren. J'étais juste une fille qui essayait d'etre discrete, de rester dans l'ombre et de ne pas se faire avoir.
Soren ne répondit pas tout de suite. Il laissa le silence s'installer, pesant, seulement troublé par le sifflement du vent dans les structures métalliques du phare. Il tourna lentement la tête vers elle, les yeux plissés, l'observant avec une curiosité qui semblait fouiller sous sa peau.
— Justement, lâcha-t-il d'une voix basse. Si ton seul but c'était d'être discrète, de rester dans l'ombre pour survivre... pourquoi tu as fait ça, l'autre soir ?
Il fit un pas vers la rambarde, s'appuyant sur ses coudes pour mieux la dévisager de profil.
— Pourquoi être sortie de l'ombre pour un type comme moi que tu ne connaissais même pas ? T'as pris des coups de barre de fer, t'as failli y rester, et t'as surtout grillé ta couverture auprès de tout le quartier. Pourquoi avoir gâché ta vie de "personne" pour un étranger ?
Il attendit, son regard d'acier plongeant dans le sien. Il ne comprenait pas la logique : une fille qui vit pour être invisible ne se jette pas dans la gueule du loup pour un inconnu sans une foutue bonne raison.
Flora ne répondit pas tout de suite. Elle planta son regard dans le sien, mais d'une manière différente : ce n'était plus de la méfiance, c'était une recherche silencieuse, comme si elle fouillait sa propre mémoire pour y déterrer une vérité qu'elle s'était cachée à elle-même. Ils restèrent ainsi un long moment, suspendus entre le ciel et la ville, leurs souffles se mêlant à la brume
— Je n'ai pas réfléchi, commença-t-elle enfin, la voix plus assurée.
Elle fit un pas vers lui, revivant la scène seconde après seconde.
— Ce jour-là, quand je t'ai vu... j'ai d'abord vu tes yeux. C'est ça qui a tout déclenché. Mon corps a bougé avant que ma tête ne comprenne.
Soren fronça les sourcils, intrigué.
— Mes yeux ? Qu'est-ce qu'ils avaient de spécial ?
— J'y ai vu de la peur, Soren, lâcha-t-elle sans ciller. Pas la peur d'un lâche, mais celle de quelqu'un qui sait qu'il arrive au bout. Et puis, j'ai remarqué que tu étais blessé. Tu boitais, ta main pressait ton flanc... t'étais déjà à moitié mort avant même qu'ils ne te touchent.
Soren détourna un instant le regard vers l'horizon, une ombre passant sur son visage, comme s'il détestait qu'elle ait vu cette vulnérabilité.
— On est tous blessés un jour ou l'autre dans ces rues, Flora. C'est pas une raison pour se sacrifier.
— C'est ce que je me suis dit, reprit-elle en s'approchant encore. Mais j'ai regardé les quatre types devant toi. Je connais ce genre de regard. Ils n'allaient pas juste te donner une leçon. Ils allaient te tuer, là, dans la boue, sans une hésitation. Et je ne sais pas... j'ai juste pas pu rester dans mon coin à regarder un gars seul crever contre quatre.
Elle marqua une pause, le vent fouettant ses cheveux.
— J'ai passé ma vie à me cacher pour survivre, mais ce jour-là, voir cette injustice... c'était plus fort que ma peur. J'ai préféré cesser d'être un fantôme plutôt que de devenir la complice de ta mort en restant invisible.
Soren resta silencieux, digérant ses paroles. Il ne s'attendait pas à une réponse aussi brute, aussi dénuée de calcul. Il la regardait maintenant avec un respect nouveau, réalisant que le "Fantôme" avait un code d'honneur bien plus solide que n'importe quel chef de clan.
Il détourna les yeux vers l'horizon, ses mains se serrant un peu plus fort sur la rambarde de pierre. Le vent siffleur semblait soudain moins bruyant que le silence qui s'installait entre eux.
— J’ai un truc à t’avouer, lâcha-t-il d'une voix basse, presque sourde.
Flora ne bougea pas. Elle ne l'interrompit pas, le regard fixe sur les ombres de la ville. Elle attendait, sentant que ce qu'il allait dire pesait lourd dans sa gorge.
— Je.... je te connais depuis bien plus longtemps que ce jour-là dans la ruelle, continua Soren sans la regarder. En fait... depuis ton arrivée dans la rue, je t’observe.
Il marqua une pause, laissant ses mots flotter dans le froid de la nuit.
— J'étais là, sur un toit, le jour où l'armée est venue chercher tes parents. J'ai vu comment tout le monde vous a repoussés, comment les portes se sont fermées devant vous. Je vous ai vus vous retrouver seuls sur le pavé, sans rien, avec Jacob qui ne comprenait pas pourquoi personne ne vous aidait.
Le visage de Flora resta impassible, mais ses doigts se crispèrent imperceptiblement sur la pierre. Soren ne s'arrêta pas.
— Au début, c'était juste de la curiosité. Je voulais voir combien de temps des « nouveaux » comme vous allaient tenir avant de se faire bouffer par la rue. Je t'ai vue apprendre à raser les murs, à voler sans faire de bruit, à devenir une ombre pour que le petit puisse manger.
Il tourna enfin la tête vers elle, son regard d'acier cherchant le sien dans la pénombre du balcon.
— T'as jamais flanché, Flora. Pas une seule fois. Je t'ai regardée survivre seule pendant six mois sans que tu ne demandes jamais rien à personne. Jusqu'à ce soir dans la ruelle, où t'as tout foutu en l'air pour un type que tu ne connaissais même pas.
Flora ne recula pas. Elle ne cilla même pas. Elle laissa ses paroles se perdre dans les bourrasques, le regard toujours planté dans le sien. Un petit sourire, presque imperceptible, étira ses lèvres gercées par le froid.
— Tu crois m'apprendre quelque chose, Soren ? murmura-t-elle d'une voix calme.
Il fronça les sourcils, déstabilisé par son manque de surprise.
— Je me doutais que quelqu'un rôdait, continua-t-elle. Dans les ruelles, le long du canal... je sentais ce frisson dans mon dos. Je savais qu'il y avait une présence au-dessus de ma tête, sur les toits. Mon instinct ne me trompe jamais. Je savais juste pas que c'était toi.
Soren resta muet, fasciné par la lueur qui brûlait maintenant dans ses yeux. Elle n'était plus la victime qu'il avait ramassée, elle redevenait cette force qu'il observait depuis six mois
Soren resta muet, fasciné par la lueur qui brûlait maintenant dans ses yeux. Elle n'était plus la blessée qu'il avait ramassée, elle redevenait cette force qu'il observait depuis six mois. Le vent sembla s'arrêter de souffler l'espace d'une seconde. Soren fit un pas de plus, son visage à quelques centimètres du sien. L'odeur du cuir de sa veste et la chaleur de son souffle se mêlèrent à l'air glacé
Il ne la regardait plus comme un chef observe une recrue, mais comme un homme qui réalise qu'il a enfin trouvé son égale.
— Donc t'as toujours su que t'étais pas seule, lâcha-t-il d'une voix basse, presque un souffle.
Il ne s'écarta pas. Au contraire, il ancra son regard dans le sien, comme pour vérifier s'il restait encore un peu de ce Fantôme insaisissable ou si la fille devant lui était prête à affronter ce qui venait. Flora ne baissa pas les yeux. Elle tenait tête à l'homme qui l'avait épiée pendant des mois, et dans ce silence partagé, la distance entre eux semblait avoir disparu en même temps que leurs secrets.
Puisqu'elle ne reculait pas, il réduisit encore l'espace entre eux, son ombre la recouvrant presque entièrement. Il leva lentement la main, ses doigts calleux venant effleurer sa joue pour écarter une mèche de cheveux que le vent ramenait sans cesse sur ses yeux.
C'était un geste d'une douceur inattendue, presque hésitant. Il laissa sa main s'attarder un instant sur sa peau glacée, son pouce frôlant à peine le bord de sa mâchoire
— Tu n'as plus à être seule, Flora, murmura-t-il, sa voix devenue un souffle chaud contre son visage.
Il réduisit encore l'espace entre eux, son ombre la recouvrant totalement, ne laissant que le sifflement du vent pour les séparer du reste du monde. Il se pencha lentement, son visage s'approchant si près du sien que Flora pouvait sentir la chaleur de sa peau et voir l'éclat sombre de ses yeux. Il était là, sur le point de franchir la dernière frontière, ses lèvres à seulement quelques millimètres des siennes.
Flora resta immobile, le souffle coupé, les yeux fixés sur les siens. Elle ne reculait pas. Elle attendait, le cœur battant à tout rompre contre ses côtes, partagée entre l'envie de s'enfuir et celle de se perdre dans cette chaleur inattendue.
Mais alors qu'elle finissait par fermer les yeux, prête à accepter ce qui venait, elle sentit Soren se raidir.
Brusquement, comme s'il venait de se réveiller d'un rêve dangereux, il se recula. Le contact disparut, remplacé par une bourrasque de vent glacé qui s'engouffra entre eux. Soren détourna le regard, la gorge nouée, passant nerveusement une main dans ses cheveux ébouriffés.
— Désolé, lâcha-t-il d'une voix sourde, presque hachée. Je... je ne devrais pas. Je ne voulais pas te mettre mal à l'aise.
Flora rouvrit les yeux, un peu étourdie, le froid du balcon lui cinglant le visage. Elle vit Soren fixer l'obscurité des toits, perdant pour la première fois son assurance habituelle. Le malaise était palpable, une barrière invisible mais solide qui venait de se reconstruire entre eux.
— C'est rien, murmura-t-elle, la voix encore un peu troublée, cherchant elle aussi une contenance.
Soren s'éclaircit la gorge, tentant désespérément de reprendre son masque de chef des Voltigeurs.
— On devrait rentrer, finit-il par dire en faisant un signe de tête vers la porte de fer. Il fait trop froid ici, et ton frère va finir par s'inquiéter.

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