Chapitre 8
l'entrainement des voltigeurs
Le retour à l'intérieur de la tour se fit dans un silence de plomb, seulement troublé par le bruit sourd des bottes de Soren sur le métal. Flora se laissa glisser lourdement sur ses couvertures, ses jambes ne la portant plus du tout. Elle ne chercha pas à comprendre ce qui venait de se passer sur le balcon, elle avait juste l'impression que son cerveau était aussi épuisé que ses muscles.
Jacob s'était redressé, l'observant avec ses grands yeux sérieux. Il ne posa pas de question, il sentait bien que l'ambiance avait changé, que l'air était devenu plus lourd. Il se contenta de repousser une couverture vers sa sœur.
Soren, lui, ne s'attarda pas. Il ne la regarda pas s'installer. Il se dirigea droit vers son coin, récupéra une pierre à aiguiser et s'assit sur un coffre en bois, le dos tourné. Le bruit régulier du métal contre la pierre commença à résonner dans la tour. Schlick... schlick... schlick...
C'était un bruit de routine, un bruit de tous les jours
Flora s'allongea sur le côté, grognant de douleur quand son épaule toucha le sol. Le malaise du balcon était toujours là, coincé quelque part entre ses côtes, mais la fatigue était plus forte. Elle ferma les yeux, bercée malgré elle par le son de l'acier que Soren affûtait dans l'ombre. Ce n'était pas une scène de film, c'était juste la fin d'une trop longue journée.
le lendemain
Flora ouvrit les yeux, l'esprit encore embrumé par un sommeil lourd et sans rêves. La lumière grise du matin filtrait à travers les verrières de la tour, jetant des ombres froides sur le plancher de métal. Elle voulut bouger, mais un gémissement resta coincé dans sa gorge : chaque muscle de son corps semblait s'être transformé en pierre. Ses courbatures la brûlaient comme si elle avait passé la nuit à porter des sacs de ciment.
Elle tourna lentement la tête et sursauta. Soren était là.
Il n'était pas à sa table de cartes ou en train d'aiguiser ses lames. Il était assis juste au bord de ses couvertures, à quelques centimètres d'elle. Son regard, d'habitude aussi tranchant qu'un scalpel, s'était adouci. Il l'observait avec une expression étrange, un mélange de douceur et d'une tristesse profonde qu'il n'avait jamais montrée.
Flora se redressa brusquement sur ses coudes, grimaçant de douleur, le cœur battant à tout rompre.
— Qu'est-ce que tu fais là ? bafouilla-t-elle, la voix encore enrayée par le sommeil.
En une fraction de seconde, le masque de Soren se referma. La lueur triste disparut, remplacée par son habituel air détaché. Il se redressa, s'éloignant d'un millimètre, et croisa les bras sur son torse.
— Ton frère, lâcha-t-il d'une voix sèche, presque trop rapide. Il a insisté pour que je reste près de toi jusqu'à ton réveil. Il avait peur que tu fasses un cauchemar ou que tu tombes du lit dans ton état. J'ai eu la paix seulement quand j'ai accepté de m'asseoir ici.
il se leva d'un bond, époussetant son pantalon de cuir comme s'il venait de passer une nuit d'ennui mortel.
Flora le regarda s'éloigner vers le poêle, un peu confuse. Elle chercha Jacob du regard et le vit dormir profondément de l'autre côté de la pièce, enveloppé dans ses propres couvertures. Elle ne pouvait pas savoir qu'une heure plus tôt, Soren s'était assoupi contre le poteau, juste à côté d'elle, et que ses doigts avaient effleuré sa joue avec une tendresse infinie pendant qu'elle dormait.
— C'est... gentil de sa part, murmura-t-elle sans trop y croire
Soren ne se retourna pas. Il était déjà en train de remuer les braises du feu, le dos bien droit, redevenu le chef intouchable des Voltigeurs.
— C'est un gamin inquiet, Flora. Ne te fais pas d'idées.
Il se redressa brusquement, son visage reprenant son masque d'acier lorsqu'il fit face au reste de la tour qui s'éveillait. Un coup de sifflet bref et sec retentit dans le Nid.
— TOUT LE MONDE DEBOUT ! hurla-t-il, faisant sursauter Jacob dans son sommeil.
En quelques secondes, les hamacs se vidèrent. Les Voltigeurs sautèrent sur les passerelles avec une agilité déconcertante, rangeant leur barda en un temps record. Maya passa près de Flora et lui lança une pomme d'un geste amical.
— Si tu veux rester avec nous, finit par dire Soren en pointant Flora du doigt, tu vas devoir apprendre à bouger comme nous. Ta barre de fer ne te servira à rien si tu ne sais pas courir sur une gouttière à vingt mètres de haut sans trembler.
Il se tourna vers Maya.
— Aujourd'hui, on teste la nouvelle. on va l'emmenner sur les poutres de la coupole. Jacob restera avec les cadets pour apprendre les signaux.
Flora sentit un frisson, moitié peur, moitié défi. Elle avait les muscles en feu, mais l'idée de dompter ce vide qui avait failli la tuer la veille la faisait vibrer. Elle n'allait pas rester la "petite protégée" bien longtemps.
Flora prit une grande inspiration, serrant les dents à s'en briser la mâchoire. Elle ne voulait pas de son aide, et encore moins de sa pitié. Elle poussa sur ses bras, forçant ses jambes à se déplier centimètre par centimètre. La brûlure fut atroce, comme si on lui injectait du plomb fondu dans les veines, mais ses muscles tinrent bon. Elle se redressa, chancelante, les poings serrés pour masquer le tressautement de ses cuisses.
Soren, qui s'était éloigné de quelques pas, s'arrêta net. Il ne se retourna pas, mais elle vit ses épaules se raidir. Sans un regard, il lança d'une voix traînante, presque d'un ton d'ennui :
— Si tu comptes passer la journée à tester si tes genoux peuvent supporter ton propre poids, on perd notre temps. Le Nid n'est pas un refuge pour les infirmes.
Le mépris dans sa voix fut comme un coup de fouet. Flora sentit une bouffée de chaleur lui monter au visage, balayant d'un coup le malaise de son réveil. Elle ancra ses pieds dans le métal froid, sa voix rauque mais glaciale :
— Et qui a dit que je voulais être des vôtres ?
Un silence tranchant tomba sur la tour. Jacob s'arrêta net de s'étirer, inquiet, et Maya, qui se tenait juste à côté de Flora, suspendit son geste. Soren fit enfin face à elle. Son masque d'acier était de retour, mais ses yeux semblaient sonder la profondeur de sa colère.
— Personne, répondit-il d'un ton sec en s'approchant d'elle. Mais tant que tu manges à notre table, tu suis mes règles. Je n'ai pas passé une partie de la nuit à écouter ton frère s'inquiéter pour te voir abandonner avant même d'avoir essayé.
Flora soutint son regard, l'esprit en ébullition. Écouter son frère ? Elle s'en doutait, ce n'était qu'un mensonge pour justifier sa présence à ses côtés, mais elle préféra ne pas relever. Elle leva les yeux vers la coupole, tout en haut de la tour. C'était à plus de trente mètres de hauteur, un dôme de verre et de fer qui semblait toucher les nuages. Le vertige la saisit rien qu'à l'idée d'y grimper avec des jambes qui tremblaient déjà sur le plat.
Maya, voyant le visage de Flora blêmir en fixant les hauteurs, se tourna vers Soren. Elle croisa les bras, le ton sec et sans appel :
— Tu as perdu la tête, Soren ? Regarde ses jambes, elles tiennent par miracle. À moins que tu ne veuilles la ramasser en bas de la tour avec le crâne éclaté, il serait préférable de lui trouver une autre place d'entraînement. Elle ne montera pas là-haut aujourd'hui.
Soren fixa Maya, puis Flora, le visage de marbre. Il ne s'excusa pas, mais il finit par détourner les yeux vers le sol.
— Très bien, grogna-t-il. Emmène-la sur les poutres de niveau 1. C'est à deux mètres du sol. Si elle tombe là, elle aura juste un bleu pour lui rappeler sa maladresse.
Maya guida Flora vers une structure de madriers horizontaux, solidement fixés entre deux piliers de bois à hauteur d'épaule d'homme. Pour les Voltigeurs aguerris, c'était un jeu d'enfant, mais pour Flora, la perspective de marcher sur cette arête de bois étroite avec ses jambes flageolantes lui donnait déjà une pointe de nausée.
— C'est ici, annonça Maya en sautant sur la poutre avec une légèreté insultante. Pas assez pour te tuer, mais assez pour que tu sentes passer l'atterrissage si tu rates ton coup.
Soren s'était installé un peu plus loin, assis sur un coffre, faisant mine de consulter un plan de la ville. Pourtant, Flora sentait son regard peser sur elle à chaque mouvement. Elle s'approcha du montant de l'échelle, les mains moites.
— Pose ton pied bien à plat, conseilla Maya d'une voix plus douce, loin des oreilles de Soren. Ne cherche pas l'équilibre avec tes yeux, cherche-le avec tes hanches. Tes jambes vont brûler, c'est normal. C'est l'acide qui sort.
Flora hissa son corps sur le madrier. Dès qu'elle lâcha le montant pour se tenir debout sur le bois, ses cuisses se mirent à tressauter violemment. Le monde autour d'elle se mit à tanguer. Les rires des cadets en bas semblèrent s'éloigner, remplacés par le sifflement du vent qui s'engouffrait dans la tour.
— Regarde devant toi, Flora ! tonna soudain la voix de Soren sans qu'il ne lève les yeux de son plan. Si tu regardes tes pieds, tu es déjà par terre.
La colère lui redonna un coup de fouet. Elle fixa le mur opposé, verrouilla ses genoux malgré la douleur atroce qui lui cisaillait les mollets, et fit son premier pas. Le bois craqua légèrement. Elle vacilla, ses bras battant l'air pour retrouver son centre de gravité
— Je ne tomberai pas, murmura-t-elle entre ses dents serrées, plus pour elle-même que pour lui.
Un deuxième pas. Puis un troisième. La sueur perlait sur sa tempe, mais elle avançait. Elle vit Jacob s'arrêter de jouer pour l'observer, les yeux écarquillés d'admiration. Elle ne pouvait pas flancher devant lui. Elle ne pouvait pas donner raison à Soren.
Elle atteignit presque le bout du madrier, mais au moment de poser son pied pour la dernière fois, son mollet gauche fut pris d'une crampe atroce, un nœud de fer qui lui coupa la respiration. Son genou lâcha d'un coup. Elle bascula en avant, ses mains griffant l'air dans un réflexe de panique, mais elle réussit à s'agripper au montant de bois juste avant de tomber.
Elle resta là, suspendue au madrier, le front contre le bois frais, les dents serrées contre la douleur qui lui déchirait la jambe. Un silence lourd s'installa dans le Nid. Maya fit un pas pour s'élancer, mais elle s'arrêta en voyant Soren se lever brusquement de son coffre.
Il ne lui hurla pas dessus. Il s'approcha lentement de la structure, s'arrêtant juste en dessous d'elle. Ses yeux d'acier n'avaient plus cette lueur moqueuse, ils étaient sombres, presque inquiets.
— Lâche le bois, Flora, dit-il d'une voix basse, sans agressivité. Tes muscles sont saturés. Si tu tentes un pas de plus, tu vas te déchirer quelque chose pour de bon.
Flora secoua la tête, refusant de lâcher prise, les yeux embrumés par l'effort.
— Je peux... finir... grogna-t-elle.
— Tu as fait dix mètres avec des jambes de coton, coupa Soren en tendant les bras pour stabiliser la poutre qui vibrait sous ses tremblements. C'est assez pour aujourd'hui. Descends. C'est un ordre.
Il resta là, les mains prêtes à la rattraper si elle glissait, lui offrant une sortie honorable sans l'humilier devant les autres. Flora finit par lâcher le montant et se laissa glisser au sol, ses pieds percutant le métal avec une lourdeur qui la fit grimacer.
Soren recula d'un pas dès qu'il fut sûr qu'elle tenait debout. Il reprit son air détaché, mais il y avait un respect nouveau dans sa voix :
— Maya, va lui chercher de la graisse d'arnica au secteur des soins. Et de l'eau. Beaucoup d'eau. On reprendra les bases quand elle pourra marcher sans ressembler à un nouveau-né.
Maya s'éloigna rapidement vers le secteur des soins, laissant Flora assise sur un coffre, massant maladroitement son mollet dur comme de la pierre. Soren resta planté là, l'observant en silence pendant que les autres Voltigeurs reprenaient leurs activités.
Quelques minutes plus tard, Maya revint, essoufflée, un pot de terre cuite à la main. Mais avant qu'elle ne puisse s'approcher de Flora, Soren lui coupa la route et lui prit le pot des mains d'un geste sec.
— Je m'en occupe, Maya. Va aider les cadets avec les poulies.
Maya écarquilla les yeux, surprise, mais elle n'osa pas contredire son chef. Elle jeta un regard malicieux vers Flora avant de filer vers Jacob. Soren s'approcha alors de Flora et s'accroupit devant elle sans un mot.
— Je peux le faire seule, grommela-t-elle en essayant de reprendre le pot.
Soren ignora sa main tendue. Il ouvrit le récipient, préleva une noisette de graisse odorante et, d'un geste ferme, saisit la cheville de Flora pour la poser sur son genou. Elle tressaillit sous le contact inattendu de sa paume.
— Tais-toi, Flora. Tu appuies n'importe comment. Si on ne dénoue pas ce muscle maintenant, tu ne pourras même pas atteindre ton lit ce soir.
Il commença à masser le muscle tétanisé avec une force surprenante. Flora serra les dents, étouffant un gémissement sous la douleur du pétrissage, mais peu à peu, une chaleur apaisante commença à se diffuser dans sa jambe. Soren travaillait avec une concentration extrême, les yeux fixés sur sa tâche, comme s'il analysait chaque fibre musculaire.
— Tu as été trop fort, murmura-t-il, sa voix étant devenue plus basse, presque une confidence. Ton corps n'est pas encore prêt pour ta volonté.
Il leva un instant les yeux vers elle. Pendant une seconde, le masque du chef des Voltigeurs se fendit à nouveau, laissant apparaître ce regard doux et triste qu'elle avait vu à son réveil.
— Ne recommence plus jamais un truc aussi stupide. Si tu te déchires un tendon, je ne pourrai plus rien faire pour toi.
Il ne parlait plus d'entraînement, il parlait de survie. Flora le regarda, fascinée par le contraste entre ses mains rudes de guerrier et la précision de ses soins. Elle sentit à nouveau ce frisson, celui du balcon, mais cette fois, il n'y avait pas de vent pour l'interrompre.
Flora fixa le sommet de la tête de Soren alors qu'il s'acharnait sur son mollet. Elle aurait dû retirer sa jambe, protester, lui dire qu'elle n'avait pas besoin de son aide, mais la chaleur de ses mains et l'odeur entêtante de l'arnica agissaient comme un sédatif. Pour la première fois depuis des mois, elle ne se sentait plus obligée de porter tout le poids du monde sur ses propres épaules.
Soren releva la tête, surprenant son regard. Il ne s'écarta pas, restant accroupi à quelques centimètres d'elle
— Pourquoi tu fais ça ? murmura Flora, la voix un peu plus basse que d'habitude. Hier tu me sauves, ce matin tu me cries dessus comme à un chien, et maintenant...
Elle fit un geste vague vers sa jambe qu'il tenait toujours fermement. Soren resta silencieux un instant, ses pouces traçant des cercles lents sur sa peau pour faire pénétrer le baume.
— Parce que dans ce quartier, si tu boites, t'es morte, finit-il par lâcher d'une voix sourde. Et parce que si je ne suis pas dur avec toi devant les autres, ils croiront que tu es un traitement de faveur. Les Voltigeurs ne suivent pas un chef qui a des faiblesses.
Il marqua une pause, ses yeux d'acier plongeant dans les siens avec une intensité qui lui coupa le souffle.
— Mais ça ne veut pas dire que je ne vois pas quand tu souffres, Flora.
Il lâcha brusquement sa cheville, comme s'il venait de réaliser qu'il en avait trop dit, et reboucha le pot de graisse d'un geste sec. Il se redressa d'un bond, reprenant instantanément sa posture de commandement, le visage refermé comme une porte de prison.
— Repose-toi dix minutes, ordonna-t-il sans la regarder. Après, tu rejoins Maya pour les exercices de souplesse au sol. Pas de poutre avant demain.
Il tourna les talons et s'éloigna vers Jacob, qui l'observait de loin avec un petit sourire entendu. Flora resta sur son coffre, la jambe brûlante et le cœur en désordre. Elle comprit alors que la dureté de Soren était sa seule façon de garder ses distances... et qu'il commençait à échouer lamentablement.

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