chapitre 9 (il est long)
L'Acier et le Sang brisé
Le soleil entamait sa lente agonie derrière les remparts d'Alféa, noyant le village de la Croix-Rouge dans une lumière pourpre et sang. Flora s'était réfugiée sur le balcon de pierre, là même où, la veille, tout avait basculé. Le vent était moins violent ce soir, mais le froid restait tranchant, engourdissant ses joues.
Elle s'appuya contre la rambarde, grimaçant légèrement lorsque ses muscles sollicités par l'entraînement rappelèrent leur existence. Mais la douleur physique n'était rien comparée au tourbillon qui agitait son esprit.
Elle revoyait chaque seconde de la journée. Le réveil brutal, ce mensonge maladroit sur Jacob, et surtout, ce changement de visage instantané dès que les autres Voltigeurs s'étaient levés. Soren l'avait traitée comme une moins que rien devant le clan, la poussant à bout sur ces poutres maudites, pour finir par s'agenouiller devant elle dans le silence du Nid, ses mains rudes devenant d'une douceur insupportable sur sa peau.
« Les Voltigeurs ne suivent pas un chef qui a des faiblesses. »
Ses paroles résonnaient encore dans sa tête, se mêlant au cri lointain des corbeaux. Elle comprenait sa logique de chef, son besoin de paraître intouchable, mais elle détestait la manière dont il jouait avec ses nerfs. Un instant, il était l'ombre protectrice qui la veillait dans son sommeil, et l'instant d'après, il devenait l'acier froid qui la tenait à distance.
Elle baissa les yeux sur sa main, là où il avait tenu sa cheville. Elle pouvait encore sentir la chaleur de ses paumes. Soren l'observait depuis six mois, il connaissait ses moindres habitudes, ses peurs, sa force... Et pourtant, Flora avait l'impression qu'elle commençait à peine à entrevoir qui il était vraiment sous sa cuirasse de cuir noir.
Elle resta immobile, perdue dans ses pensées, jusqu'à ce que la douleur de sa jambe refasse surface d'un coup. au moment ou elle voulue s'assoir pour regarder se qui lui arrivais un craquement sec sur la pierre la fit sursauter. Le bruit était léger, mais pour Flora, il résonna comme une détonation dans le silence du crépuscule. Elle fit comme si de rien était et pile au moment ou elle se redressa, Soren passa le rideau de cuir.
Soren fit quelques pas sur la pierre froide, le bruit de ses bottes marquant le silence du balcon. Il s'arrêta à une distance prudente, les mains enfoncées dans les poches de sa veste de cuir. Il ne regardait pas la ville en bas, ses yeux d'acier étaient fixés sur Flora, analysant sa posture rigide, celle d'une fille qui essaie désespérément de cacher qu'elle souffre.
Il resta immobile un moment, laissant le vent siffler entre eux. Son regard descendit lentement vers sa jambe, celle qu'il avait massée quelques heures plus tôt, avant de remonter vers son visage.
— Tu n'as pas besoin de faire semblant ici, Flora, lâcha-t-il enfin d'une voix sourde, presque un murmure.
Il fit un pas de plus vers la rambarde, s'appuyant à côté d'elle, mais sans la toucher. Il dégageait une chaleur que même le vent ne parvenait pas à dissiper.
— Le muscle tire encore, n'est-ce pas ?
C'était un constat, pas une question. Il n'y avait plus d'agressivité dans son ton, plus d'ordres de chef. Juste cette attention silencieuse qu'il lui avait montrée au réveil, celle qu'il s'efforçait de noyer sous son masque d'acier le reste du temps.
— Je vais très bien, Soren, lâcha-t-elle d'un ton sec en évitant son regard.
Elle pivota brusquement, bien décidée à franchir le rideau de cuir et à s'enfermer dans son silence. Mais à peine son pied eut-il percuté la pierre froide qu'un éclair de douleur remonta de sa cheville jusqu'à sa hanche. Son muscle, encore saturé par l'entraînement et le froid, se crispa violemment. Ses genoux se dérobèrent sans prévenir.
Flora s'écroula d'un coup, le souffle coupé par le choc.
Elle n'eut pas le temps de heurter le sol. Avant que ses mains ne puissent toucher la pierre, deux bras puissants l'enserrent, la rattrapant de justesse. La chaleur de la veste de cuir de Soren l'enveloppa instantanément. Il l'avait cueillie au vol avec une rapidité de rapace, la remontant contre son torse comme si elle ne pesait rien.
Un silence pesant s'installa, seulement troublé par la respiration erratique de Flora et le battement de cœur sourd de Soren contre son épaule. Il ne la relâcha pas tout de suite. Il resta là, agenouillé sur un genou, la maintenant fermement contre lui, son souffle chaud venant balayer ses cheveux.
— Je t'ai dit de ne pas faire semblant, murmura-t-il, sa voix n'étant plus qu'un grondement sourd, dénué de tout mépris.
Il n'y avait plus de chef des Voltigeurs, plus de "mur de glace". Dans l'ombre du balcon, il ne restait que l'homme qui l'avait veillée toute la nuit et qui, pour la deuxième fois, l'empêchait de s'effondrer. Flora sentit ses doigts se crisper sur les avant-bras de Soren. Elle aurait dû se dégager, protester, mais la douleur et la fatigue étaient telles qu'elle se laissa, pour une seconde, reposer contre lui.
Soren ne la laissa pas s'écraser. Il la cueillit au vol, ses bras l'encerclant avec une force qui lui coupa le sifflet, et la déposa sur le banc de pierre, à l'abri des rafales.
Flora était livide, les mains crispées sur le rebord du banc comme si elle essayait de broyer la pierre. Sa jambe était devenue un bloc de glace, raide, incapable de se plier. Soren s'agenouilla devant elle, ignorant le froid du sol. Ses mains se posèrent sur son mollet avec une précision chirurgicale.
— Ne lutte pas, Flora, ordonna-t-il d'une voix basse mais impérieuse.
Il palpa le muscle, sentant sous ses doigts une masse dure et irrégulière. Le froid intense et l'effort démesuré de la journée avaient provoqué une contracture massive. Le muscle était littéralement soudé en un nœud de fer.
— Ton muscle a gelé sur place. Si je ne fais pas circuler le sang maintenant, tu vas rester bloquée comme ça.
Il retira ses gants, révélant ses mains marquées par les cordes, et commença à pétrir la chair avec une pression calculée, cherchant le centre de la crispation. Flora laissa échapper un gémissement étranglé, la douleur étant presque insupportable. Soren ne relâcha pas la pression ; au contraire, il utilisa tout le poids de son corps pour forcer les fibres à se détendre.
— Respire, Flora. Regarde-moi.
Il approcha son visage du sien, ses yeux d'acier ancrés dans les siens pour l'empêcher de s'évanouir sous le choc. La sueur perlait sur le front de la jeune fille malgré la morsure de l'hiver. Soren travaillait avec une concentration totale, ignorant le vent qui faisait claquer sa veste de cuir. Il était devenu son ancrage, la seule chose solide dans ce monde de douleur.
Soren ne relâcha pas la pression. Ses pouces s'enfoncèrent plus profondément dans la masse de muscle pétrifiée par le froid, cherchant à briser le nœud qui bloquait toute la jambe. La douleur explosa dans le corps de Flora, une décharge électrique qui lui fit voir des étoiles.
Elle ne cria pas.
Dans un réflexe de survie, elle porta sa propre main à sa bouche et enfonça ses dents dans sa chair, juste au-dessus du pouce. Elle mordit de toutes ses forces, le goût métallique du sang envahissant instantanément sa langue alors que ses mâchoires se verrouillaient. Elle préférait se déchirer la peau plutôt que de laisser échapper le moindre son qui pourrait ressembler à un aveu de faiblesse.
Soren releva brusquement la tête, alerté par son silence anormal et le bruit de sa respiration étouffée. Quand il vit sa main ensanglantée entre ses dents et ses yeux révulsés par l'effort, son masque de glace se brisa net.
— Flora ! lâche ça ! gronda-t-il, sa voix vibrant d'une panique qu'il n'avait jamais montrée
Il abandonna immédiatement le massage pour lui saisir le poignet, forçant ses mâchoires à se desserrer. Il écarta sa main avec une rudesse qui cachait une profonde inquiétude, découvrant les marques de dents profondes et le sang qui commençait à couler sur ses doigts glacés.
— Espèce d'idiote... murmura-t-il, le souffle court. À quoi ça sert de te détruire comme ça !
Il la regarda, alors que les premières larmes coulaient sur les joues de Flora, traçant des sillons brillants dans la pénombre.
— Je sais que tu as passé six mois à tout endurer seule, à penser que tu devais te montrer forte et courageuse pour ton frère, et c'est vrai, dit-il en la foudroyant du regard, sa voix vibrant d'une intensité contenue. Quand tu étais seule, je pouvais comprendre, mais là, on est un groupe, Flora ! Tu n'es plus seule désormais ! On est là pour t'aider à veiller sur ton frère !
Flora continua de le regarder, le souffle court, intégrant lentement ses paroles alors que la douleur pulsait dans sa jambe
— Arrête de te cacher pour hurler, arrête de te retenir pour ne pas pleurer. Effondre-toi, Flora ! Montre-nous tes faiblesses pour qu'on puisse t'aider ! Si tu ne montres rien... parce que tu as peur ou honte de montrer tes points faibles... tu cours à ta perte, dit-il avec une gravité absolue.
Cette réplique, malgré l'agonie physique, fit monter un léger sourire aux lèvres de Flora. Un sourire amer, presque moqueur.
— Dixit celui qui cache ses sentiments au clan parce qu'il a peur de voir les gens à qui il tient se faire prendre par ses ennemis... réussit à dire Flora malgré la douleur lancinante.
Soren se figea, le regard frappé par la justesse du coup. Il ne s'attendait pas à ce qu'elle retourne ses propres remparts contre lui.
— C'est la même chose pour toi... Soren... balbutia-t-elle, son visage se crispant sous l'effort. Ce n'est pas en cachant tout que tu vas nous protéger tous... C'est en montrant justement... A... Aïe !
Un autre spasme, plus violent que les précédents, envahit sa jambe, lui arrachant un cri étouffé.
— ... À qui tu tiens... que le groupe pourra t'aider à les protéger... finit-elle par articuler avant que la douleur ne l'emporte à nouveau.
Soren s'arrêta net, ses mains restant posées sur la jambe de Flora sans bouger. Il la fixa, le souffle court, comme si elle venait de lui planter une dague en plein cœur. La vérité de Flora — que son secret mettait tout le monde en danger au lieu de les protéger — semblait faire son chemin dans son esprit, brisant ses dernières certitudes.
— Tu crois que c'est si facile ? demanda-t-il d'une voix soudainement fatiguée, dépouillée de toute autorité.
Il n'eut pas le temps de finir sa phrase. Un nouveau spasme, plus violent encore, secoua le corps de Flora. Elle se cambra sur le banc, les yeux révulsés par l'agonie, et un cri rauque, impossible à étouffer cette fois, s'échappa de sa gorge. Soren se reconcentra instantanément, ses doigts s'enfonçant avec une urgence désespérée dans le muscle pétrifié pour forcer le nœud à lâcher.
Mais au moment même où il pesait de tout son poids, un bruit de pas précipités fit vibrer les planches à l'intérieur. Le rideau de cuir se souleva brusquement, laissant passer une traînée de lumière dorée.
— Flora ? Soren ? J'ai entendu un cri, qu'est-ce qui... commença Maya avant de se figer net sur le seuil.
Elle écarquilla les yeux. Soren n'avait pas bougé. Contrairement à ses habitudes, il ne s'était pas redressé d'un bond pour masquer sa proximité avec Flora. Il restait agenouillé, ses mains fermement ancrées sur le muscle pétrifié de Flora. Son visage était tendu, mais il ne détourna pas le regard de sa tâche.
— Le froid a fait geler son muscle, Maya, lança-t-il, sa voix étant ferme mais dépourvue de son habituelle dureté de chef. Elle a voulu se lever et tout a bloqué. Il y a un nœud énorme.
Il ne leva pas les yeux vers Maya, toute sa concentration étant focalisée sur Flora qui luttait contre la douleur. Il y avait une sorte de calme protecteur dans sa posture, une manière d'assumer sa place à ses côtés, peu importe qui regardait.
— Elle s'est aussi blessée à la main en essayant de ne pas crier. Va chercher de l'eau chaude, des bandages et de quoi désinfecter. Et ramène encore de la crème d'arnica, il m'en faut plus pour défaire ça. Maintenant !
Maya ignora l'ordre de Soren comme s'il n'avait jamais parlé. Au lieu de courir vers les soins, elle s'avança sur le balcon et s'agenouilla de l'autre côté de Flora, ignorant royalement le regard noir que son chef lui décochait. Elle posa ses mains sur le genou de la jeune fille, constatant avec horreur la température de sa peau.
— Et tu vas la désinfecter avec quoi ? De la neige ? rétorqua Maya avec une ironie cinglante qui fit tressaillir Soren.
Elle releva les yeux vers lui, son visage à quelques centimètres du sien. Son ton baissa d'un cran, devenant plus bas, presque un secret partagé entre eux deux :
— Soren! Regarde sa peau, elle est livide. Tu veux qu’elle perde sa jambe juste pour sauver ton orgueil et ton besoin de te cacher ? On ne soigne pas un bloc de glace dehors, tu le sais très bien. Si on reste ici, même ton arnica va figer dans le pot avant que tu puisses l'étaler.
Soren accusa le coup, ses doigts se serrant un peu plus sur le mollet de Flora. La vérité de Maya lui cinglait le visage plus fort que le vent. Il vit la Voltigeuse lui jeter un regard lourd de sens, une provocation muette à arrêter son cinéma de "chef distant" alors que Flora tremblait de tout son corps.
— On a besoin du feu, de l'espace et du calme, continua Maya en pointant le rideau de cuir du pouce. Je me fiche de savoir si le groupe regarde ou se pose des questions. On a une blessée, c'est tout ce qui compte. Bouge, Soren, avant que son muscle ne décide de lâcher pour de bon.
Soren resta un instant immobile, le visage tordu par un conflit intérieur qu'il n'arrivait plus à masquer. Il finit par hocher la tête, une capitulation silencieuse devant la logique implacable de Maya.
— Tu as raison, lâcha-t-il d'une voix sourde. Aide-moi.
Maya ne se le fit pas dire deux fois. Elle se glissa immédiatement de l'autre côté de Flora. Ensemble, avec une coordination parfaite de Voltigeurs, ils passèrent chacun un bras de la jeune fille par-dessus leurs épaules pour la soutenir. Flora, les dents serrées, se laissa porter, ses pieds effleurant à peine la pierre alors qu'ils franchissaient le seuil.
Dès qu'ils passèrent le rideau de cuir, le brouhaha du Nid s'éteignit d'un coup. Les conversations se brisèrent, les rires s'étouffèrent. Un silence de mort s'installa dans la tour tandis que tous les regards se braquaient sur le chef et Maya transportant Flora, livide et tremblante.
Jacob, qui était en train de ranger des cordages près du foyer, se redressa d'un bond. En voyant l'état de sa sœur, il n'eut pas besoin d'un mot ou d'un ordre de Soren. Son visage d'enfant se fit soudainement grave. D'un geste vif et efficace, il commença à repousser les coffres et à écarter les couvertures pour libérer l'espace le plus chaud, juste devant les braises crépitantes du poêle.
Voyant le gamin s'activer, les autres Voltigeurs sortirent de leur torpeur et suivirent le mouvement sans poser de questions. En quelques secondes, une place nette fut faite au cœur de la tour. L'hostilité de la journée avait disparu, remplacée par une solidarité muette. Ils comprenaient tous que l'une des leurs venait de se faire faucher par le froid, et dans le Nid, on ne laissait personne derrière.
Soren resta un instant immobile, le regard balayant la tour. Il fut le premier surpris par ce qui se passait devant ses yeux ; voir ces Voltigeurs d'ordinaire si rudes s'effacer et l'aider sans un mot le déstabilisa. Mais il fut brutalement ramené à la réalité par Flora, qui lâcha un râle de douleur sourd contre son épaule.
Ils finirent par atteindre le foyer. Avec l'aide de Maya, Soren installa Flora sur la chaise longue où elle s'était reposée la veille. Sans perdre une seconde, il se mit à la couvrir de plusieurs épaisseurs de laine, l'enveloppant pour capturer la chaleur du feu, tout en prenant soin de laisser sa jambe blessée en dehors des couvertures pour continuer le dénouage du muscle.
Jacob, le visage pâle et les mains tremblantes, s'approcha de Soren.
— Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda-t-il, la voix brisée par l'inquiétude.
Soren ne répondit rien. Trop inquiet pour Flora, les yeux rivés sur le nœud de fer qui paralysait encore sa jambe, il semblait avoir oublié le reste du monde. C'est à ce moment-là que le groupe se mit à le regarder, pétrifié. L'air dans le Nid devint électrique, chargé d'une incompréhension totale. Jamais Soren n'avait agi comme ça avec l'un d'eux. Jamais il n'avait montré cette vulnérabilité, cette urgence presque désespérée pour la survie d'une recrue.
Maya, sentant la surprise et la méfiance monter dans leurs regards, prit les devants. Elle se tourna vers les Voltigeurs immobiles et leur lança des ordres cinglants, les envoyant à l'infirmerie pour récupérer l'eau chaude, les bandages et les onguents que Soren avait réclamés plus tôt.
Mais personne ne bougeait. Ils étaient tous comme hypnotisés par ce nouveau Soren, ce chef de fer qui semblait se briser devant la nouvelle.
C'est alors que Flora lâcha un cri de douleur déchirant, provoqué par une pression plus forte de Soren sur le muscle. Le son résonna contre les voûtes de la tour, violent, viscéral. Tout le monde sursauta d'un seul bloc. Le cri brisa leur torpeur et ils suivirent enfin les ordres de Maya, comprenant que la situation était urgente. En un instant, le Nid se transforma en une fourmilière : tout le monde se mit à courir dans tous les sens, certains cherchant de l'eau, d'autres des linges, dans un chaos organisé pour sauver celle qui, le matin même, n'était encore qu'une étrangère.
L’agitation dans la tour finit par se calmer quand les premiers linges chauds furent appliqués sur le muscle de Flora. Maya, observant les mains de Soren qui commençaient à trembler après tant d'efforts, posa une main ferme sur son épaule.
— Laisse-moi prendre le relais pour sa jambe, Soren. Tu es épuisé, murmura-t-elle d'un ton qui n'acceptait pas de réplique. Va soigner sa main, elle saigne encore. Et profite-en pour te poser deux minutes.
Soren jeta un regard aux marques de dents profondes sur la main de Flora, là où le sang avait séché en croûtes sombres. Il acquiesça en silence. Il récupéra un bol d'eau tiède, des linges propres et le désinfectant que les autres venaient de rapporter. Il s'installa sur un tabouret juste à côté de la chaise longue, prenant délicatement la main blessée de Flora dans la sienne.
Pendant qu'il nettoyait la plaie avec une concentration presque douloureuse, Flora le regardait faire. Elle était vidée, ses traits tirés par l'épuisement, mais ses yeux ne le lâchaient pas. En croisant ce regard embué de douleur, Soren sentit son armure se fissurer pour de bon.
— Je n'aurais pas dû... commença-t-il d'une voix plein de remord, agir comme je l'ai fait ce matin... j'ai été trop loin...
Un petit sourire épuisé, presque imperceptible, étira les lèvres de Flora. Elle le regarda droit dans les yeux, puisant dans ses dernières forces pour lui renvoyer sa propre vérité, celle qu'elle lui avait jetée au visage sur le balcon :
— Ce n'est pas en cachant tout que tu vas nous protéger tous, Soren... murmura-t-elle dans un souffle. C'est en montrant justement... à qui tu tiens... que le groupe pourra t'aider à les protéger.
Soren s'arrêta de frotter, le linge ensanglanté suspendu au-dessus de sa paume. Il accusa le coup en silence, réalisant que le clan, en s'activant autour d'elle, venait de lui prouver qu'elle avait raison.
Les heures s'écoulèrent lentement dans la chaleur étouffante du foyer. Maya s'était acharnée avec une patience infinie, alternant les linges brûlants et les massages circulaires, jusqu'à ce que le muscle de Flora finisse enfin par céder, retrouvant sa souplesse originelle
Soren, lui, n'avait pas bougé de son tabouret. Après avoir encaissé la vérité de Flora, il s'était installé plus confortablement sur la chaise longue avec elle pour finir de bander sa main blessée. Tout en fixant soigneusement le coton blanc autour de ses doigts, il ne put s'empêcher de la réprimander d'une voix basse, où la dureté habituelle avait laissé place à une taquinerie douce
— T'es vraiment une tête de mule, Flora, murmura-t-il avec un demi-sourire en serrant le nœud du bandage. Si tu continues à te bouffer les mains à chaque fois que tu as un bleu, tu n'auras plus de doigts pour grimper aux échelles demain.
Flora ne répondit pas, trop épuisée pour riposter. Environ une heure plus tard, la fatigue finit par emporter ses dernières résistances. Dans un demi-sommeil, elle laissa sa tête glisser tout doucement contre Soren, finissant par s'endormir profondément, le front posé sur ses cuisses.
Jacob, qui n'avait pas quitté sa sœur d'une semelle, finit lui aussi par succomber à la fatigue. Il s'installa à genoux par terre, juste à côté d'elle, et sombra dans le sommeil, la tête posée sur le bord de ses jambes.
Soren resta un moment immobile, sentant le poids de Flora contre lui et la respiration calme de Jacob à ses pieds. L'épuisement d'une journée passée à lutter contre ses propres démons et contre le froid finit par avoir raison de sa garde. Sa tête bascula lentement en arrière contre le dossier de la chaise, et il s'enfonça à son tour dans un sommeil lourd, la main toujours posée protectrice sur l'épaule de Flora.
Maya finit de bander la jambe de la jeune fille dans un silence religieux. En les voyant tous les trois ainsi assoupis, formant un bloc uni au milieu de la tour, elle sentit une pointe d'émotion la gagner. Elle récupéra les couvertures de laine restées à côté et, avec des gestes de plume pour ne pas les réveiller, elle les borda tous ensemble, enveloppant Soren, Flora et Jacob dans une même chaleur protectrice.
Elle jeta un dernier regard au foyer qui crépitait encore, puis s'éloigna discrètement vers son propre hamac, laissant le petit groupe dormir enfin en paix sous la garde des braises.

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