chapitre 10
Les Chemins du Ciel
Les premières lueurs de l'aube filtrèrent à travers les vitraux brisés de la tour, jetant des rayons grisâtres sur les corps entremêlés devant le foyer. Le feu n'était plus qu'un tas de cendres rougeoyantes, mais la chaleur de la couverture de laine que Maya avait jetée sur eux tenait encore le froid à distance.
Ce fut Soren qui se réveilla le premier. Il sentit immédiatement le poids de la tête de Flora sur ses cuisses et la main de Jacob qui agrippait encore un pan de sa veste de cuir. Il resta pétrifié, le souffle court, réalisant qu'il venait de passer la nuit dans la position la plus vulnérable qu'il ait connue depuis des années. Son armure de chef semblait soudain peser une tonne, mais il ne pouvait pas bouger sans réveiller le trio
Mais ce qui le fit vraiment tressaillir, ce fut de constater que le Nid s'éveillait autour d'eux. Les Voltigeurs commençaient à descendre de leurs hamacs, et l'un après l'autre, ils s'arrêtaient net en découvrant leur chef dormant ainsi.
Il leva les yeux et croisa le regard de Maya, déjà debout près du poêle avec deux tasses fumantes. Elle l'observait avec un petit sourire qui ne présageait rien de bon pour son autorité. Elle s'approcha à pas de loup et se pencha vers lui.
— Alors, le mur de glace a fini par fondre ? chuchota-t-elle, s'amusant visiblement de son désarroi.
Soren accusa le coup de la taquinerie de Maya sans ciller, mais ses mâchoires se serrèrent. Il ne chercha pas à repousser Flora ou à bondir de la chaise longue. Au contraire, il posa un doigt sur ses lèvres pour ordonner le silence à Maya, tout en jetant un regard protecteur sur Jacob qui dormait encore à ses pieds.
— Donne-moi ce café et va rassembler l'équipement de patrouille, murmura-t-il d'une voix rauque de sommeil, mais sans appel. Et fais en sorte que personne ne traîne autour du foyer pendant dix minutes.
Maya haussa un sourcil, visiblement impressionnée qu'il assume la situation au lieu de s'enfuir. Elle lui tendit une tasse fumante et s'éloigna à pas de loup pour écarter les curieux. Soren resta seul un instant, savourant la chaleur du breuvage et celle, plus troublante, du corps de Flora contre lui.
Il finit par poser doucement sa main sur l'épaule de la jeune fille, la secouant avec une précaution infinie.
— Flora... réveille-toi doucement. Le soleil se lève.
Elle ouvrit les yeux, papillonnant face à la clarté grise de la tour. Pendant une seconde, elle sembla avoir oublié où elle était, puis son regard croisa celui de Soren. La mémoire de la nuit revint d'un coup, colorant ses joues d'un rose discret.
— Ta jambe ? demanda-t-il, ignorant volontairement le malaise qui flottait entre eux. Si elle ne plie pas, on annule la sortie.
Flora testa prudemment son muscle sous la couverture. La raideur était bien là, tenace, mais la douleur bloquante de la veille avait laissé place à une sensation de chaleur diffuse, vestige des soins de Soren et Maya.
— Avec un peu d'étirement, ça devrait aller, répondit-elle d'une voix encore un peu rauque, mais déterminée.
Soren l’observa un instant, cherchant une trace de mensonge dans ses yeux. Il connaissait ce genre de réponse ; c’était celle des gens qui préféraient se briser plutôt que de rester au sol. Un léger pli apparut au coin de ses lèvres, ce qui ressemblait chez lui à une marque de respect.
— On verra ça une fois là-haut, lâcha-t-il en se redressant enfin, brisant leur cocon de laine.
Il se tourna vers Jacob, qui commençait à s'étirer lui aussi, les yeux ensommeillés. Soren posa une main sur la tête du petit.
— Reste avec les cadets ce matin, Jacob. On va faire faire ses premières ailes à ta sœur.
Soren redevint le chef en un clin d'œil, ajustant les sangles de sa veste et vérifiant ses dagues. L'intimité de la nuit s'évaporait, remplacée par la discipline du clan. Flora se leva à son tour, serrant les dents quand son poids reposa sur sa jambe blessée. Elle commença ses étirements, ignorant les regards curieux des autres Voltigeurs qui commençaient à s'attrouper autour du foyer pour le premier repas.
— On part dans dix minutes, ordonna Soren sans se retourner. Maya a déjà sorti les harnais légers. Je ne veux aucune hésitation, Flora. Sur les toits, le doute est plus dangereux que le vide.
L’air extérieur était glacial, piquant les poumons à chaque inspiration, mais le ciel de l'aube affichait une clarté limpide. Maya et Soren attendaient déjà Flora sur le rebord de la corniche qui surplombait le vide. Derrière eux, le Nid semblait s'enfoncer dans l'ombre, tandis que les toits de la ville commençaient à s'illuminer d'un éclat bleuté.
Soren observa Flora s'approcher, notant la légère raideur dans sa démarche malgré ses étirements. Il jeta un coup d'œil au premier gouffre qui les séparait du bâtiment voisin : une cassure nette de plusieurs mètres au-dessus du néant.
— Le premier saut est trop technique pour ta jambe ce matin, Flora, trancha-t-il d'une voix calme mais sans réplique. Monte.
Il lui tourna le dos et fléchit légèrement les genoux. Flora hésita une seconde, sentant le regard de Maya sur elle, puis elle encercla le cou de Soren de ses bras. Il la souleva avec une facilité déconcertante, calant ses mains sous ses cuisses. La chaleur de son cuir et la puissance de ses muscles la rassurèrent instantanément contre le vertige qui commençait à la gagner.
— Accroche-toi, murmura-t-il.
D'une impulsion brutale, il s'élança dans le vide. Flora ferma les yeux, sentant le cœur de Soren battre contre son dos et le sifflement du vent à ses oreilles, avant de ressentir l'impact souple de l'atterrissage sur le toit d'en face. Maya suivit une seconde plus tard, atterrissant avec la grâce d'un chat, sans un bruit.
Soren la déposa délicatement au sol, sur une surface plane et stable, loin du rebord.
— Maintenant, on passe aux choses sérieuses, dit-il en se redressant. Maya, l'équipement.
Pendant que Maya s'affairait autour de Flora pour lui ajuster les sangles de cuir léger — un harnais de maintien conçu pour les débutants — Soren commença ses explications techniques. Sa voix était posée, didactique, celle du mentor qui transmet un savoir vital.
— Ces fixations ne sont pas là pour te porter, Flora, mais pour corriger ton centre de gravité. Les Voltigeurs ne sautent pas avec leur force, ils sautent avec leur équilibre. Tu dois apprendre à lire la courbure des tuiles et la direction du vent avant même que ton pied ne quitte le rebord.
Il désigna la suite du parcours, une série de toits en escalier qui menaient vers le vieux clocher.
— Maya va te montrer la prise d'élan. Observe ses chevilles, pas ses bras. C'est là que tout se joue.
Maya commença l'exercice avec une énergie infatigable. Elle multipliait les allers-retours au-dessus du premier interstice, décomposant chaque mouvement, montrant comment amortir l'impact avec la pointe des pieds plutôt qu'avec les talons.
Quand Flora s'élança enfin, le cœur battant, chaque atterrissage était scruté. Maya ne la ménageait pas :
— Trop rigide, Flora ! Si tu gardes tes genoux bloqués comme ça, ils vont exploser à la première chute. Recommence.
Pendant trente minutes, Flora fit la navette entre les deux rebords sous les consignes sèches de la Voltigeuse. Étonnamment, l'effort constant fit des miracles sur sa jambe : la chaleur de l'exercice finit par dénouer les derniers nœuds de la veille. Elle commençait enfin à bouger presque comme il le fallait.
Soren leva la main pour signaler une pause de dix minutes. Flora s'assit sur le rebord d'une cheminée, le souffle court, ses muscles brûlants. Soren s'approcha et s'appuya contre le conduit de brique, l'observant d'un air pensif.
— Je t'ai observée pendant six mois, Flora, lâcha-t-il soudain, sa voix calme résonnant dans le silence des hauteurs. Je t'ai vue faire ce genre de choses au début. Tu bougeais bien. Et puis, après un mois de voltige sur les toits, tu as soudainement décidé de ne plus quitter le sol. Pourquoi ?
Flora hésita, triturant la sangle de son harnais. Le souvenir de ce jour-là revint la hanter, plus vif que le froid de l'aube. Elle finit par relever les yeux vers lui, l'honnêteté prenant le pas sur sa fierté.
— J'ai raté un saut, avoua-t-elle dans un souffle. Je n'ai pas sauté assez loin... j'ai basculé en arrière. Je suis tombée de quatre mètres cinquante sur des débris de bois.
Elle frissonna, pas à cause du vent, mais du souvenir de l'impact.
— Depuis ce jour-là, j'ai une peur viscérale des hauteurs. Je me sentais plus à l'aise en bas, dans les ombres. J'avais décidé que la voltige n'était plus pour moi.
Soren resta silencieux, assimilant l'information. Il ne se moqua pas. Il comprit que le défi pour Flora n'était pas physique, mais mental. Elle ne luttait pas contre une jambe raide, mais contre le souvenir d'une chute qui aurait pu être fatale.
Soren ne se détourna pas. Au contraire, il s'approcha d'elle, son ombre s'allongeant sur les tuiles givrées.
— La peur ne s'efface jamais complètement, Flora, murmura-t-il d'une voix calme qui semblait vouloir ancrer ses pieds au sol. Mais avec ce qu’on fait aujourd’hui, elle va s’estomper. Tu vas réapprendre à faire confiance à ton corps. On va te faire recommencer la voltige, étape par étape. Tu n'es plus seule pour tomber.
Flora hocha la tête, mais son regard dériva malgré elle vers l'horizon. Elle détailla le chemin qu'il leur restait à parcourir : une succession de corniches étroites, de gouttières suspendues et de vides béants jusqu'au vieux clocher qui pointait vers le ciel comme une aiguille de pierre. Une bouffée de nervosité lui serra la gorge. La peur brillait sans fard dans ses yeux sombres ; elle doutait sincèrement de pouvoir atteindre cette destination sans basculer à nouveau.
Voyant la panique gagner du terrain, Maya intervint, délaissant son ton de professeur pour une voix plus posée, presque complice.
— C’est justement cette peur qui fera de toi une Voltigeuse prudente et vivante, Flora. Les casse-cous qui n'ont peur de rien finissent tous par s'écraser un jour ou l'autre parce qu'ils ne réfléchissent pas. Toi, grâce à ce vertige, tu vas mieux calculer tes coups. Tu sauras avant de sauter si c'est trop dur ou trop dangereux. Ton instinct de survie est plus aiguisé que le nôtre. Sers-t’en comme d'une boussole, pas comme d'un frein.
Flora détourna lentement son regard du parcours pour fixer Maya. Les paroles de la Voltigeuse agirent comme un baume sur son anxiété. Un léger sourire, le premier depuis leur départ, étira ses lèvres. C’était un aveu silencieux : Maya avait raison sur toute la ligne. Ce vide qui l'effrayait tant allait devenir son meilleur conseiller.
L'heure qui suivit fut une épreuve de concentration pure. Sous la direction de Soren et Maya, Flora découvrit un monde que peu d'habitants d'Alféa soupçonnaient. Ils ne marchaient pas sur des toits, ils naviguaient sur une mer de tuiles et d'ardoises. Ils passèrent par des crêtes de pierre si étroites qu'il fallait placer un pied devant l'autre avec une précision millimétrée, puis enchaînèrent par des descentes rapides le long des gouttières de cuivre qui résonnaient sous leurs bottes.
Flora se surprenait elle-même. La sensation de hauteur, bien que terrifiante, commençait à s'apprivoiser sous l'effet de l'effort. Sa jambe répondait bien, chauffée par l'exercice, lui permettant de franchir des coupures de deux ou trois mètres avec une assurance grandissante.
Mais alors qu'ils approchaient du clocher, le froid et la fatigue accumulée finirent par réclamer leur dû.
Le saut paraissait simple : une faille de deux mètres entre deux toits plats. Maya s'élança la première, légère, atterrissant sans un bruit. Soren suivit, restant à l'affût sur le rebord pour réceptionner Flora. La jeune fille prit son élan, mais au moment précis où elle poussa sur sa jambe blessée pour s'éjecter, son muscle se crispa violemment. La détente fut brisée.
Flora ne vola pas, elle bascula.
Elle atteignit de justesse le rebord opposé, mais son équilibre était rompu. Au lieu de se stabiliser sur ses pieds, elle fut emportée par son propre poids et s'écrasa sur le toit dans une roulade désordonnée. Elle roula sur plusieurs mètres avant de s'arrêter brutalement contre une murette de briques, le souffle coupé et la jambe en feu.
Maya, qui l'attendait de l'autre côté, la foudroya du regard, les mains sur les hanches.
— Mais qu'est-ce que c'était que ça, Flora ? explosa-t-elle, la voix cinglante de frustration. Je viens de t'expliquer dix fois comment verrouiller tes chevilles à l'impact ! Tu as gâché ton élan, tu as failli te rompre le cou pour un saut de débutant !
Flora ne répondit pas. Elle resta assise sur le gravier du toit, la tête basse, serrant sa cuisse à pleines mains. La douleur était revenue, sourde et pulsante.
Soren, qui était resté silencieux jusque-là, sauta à son tour et s'interposa entre les deux femmes, levant une main pour couper court aux reproches de Maya.
— Ça suffit, Maya, lâcha-t-il d'un ton sec qui ne laissait aucune place à la discussion.
Il s'accroupit immédiatement devant Flora, ignorant les protestations de la Voltigeuse. Ses mains se posèrent sur le genou de la jeune fille, tâtant prudemment la zone blessée.
— C'est sa jambe qui a lâché, pas sa technique, murmura-t-il pour lui-même avant de lever les yeux vers Flora. Tu ne pourras pas aller plus loin aujourd'hui. On rentre au Nid.
Soren aida Flora à se redresser, ses mains restant une seconde de plus sur sa taille pour vérifier son équilibre. Maya, elle, s'était éloignée de quelques pas, frappant nerveusement ses gants contre sa jambe de cuir. Elle finit par revenir vers eux, grimaçant de gêne.
— Bon, j'ai le tact d'un Croc en plein hiver, avoua-t-elle en haussant les épaules. Désolée, Flora. J'étais tellement emballée par tes progrès de la première demi-heure que j'ai oublié que tu avais failli finir avec une jambe de bois hier soir. J'ai crié pour rien.
Flora laissa échapper un petit rire étouffé, même si chaque secousse lui tirait un rictus de douleur.
— Ne t'excuse pas. J'avais besoin de savoir si je pouvais tenir le coup. Maintenant je sais : ma tête veut, mais ma jambe commande encore. C'est une leçon comme une autre et je comprends que mon corps a ses limites en ce moment.
Soren laissa échapper un grognement qui ressemblait fort à un rire de soulagement.
— Dans ce cas, on rentre avant que Maya ne décide de te porter pour se faire pardonner, ce qui serait probablement pire pour ton amour-propre.
Maya lui envoya un coup de coude amical dans les côtes, et le trio reprit la route du Nid, l'atmosphère s'étant soudainement allégée. Flora marchait entre eux deux, protégée, sentant que cette sortie ratée venait de solidifier quelque chose de bien plus important qu'un simple saut réussi.

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