chapitre 11

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Le trajet de retour vers le Nid fut un calvaire silencieux. Flora détestait chaque tuile qu'elle devait franchir en sens inverse, chaque mètre qui la séparait un peu plus de ce clocher qu'elle n'avait pas atteint. L'aiguille de pierre se découpait maintenant derrière eux, lointaine et hautaine, comme un témoin muet de son échec.

Sa jambe n'était plus qu'une barre de fer chauffée à blanc. À chaque impulsion, elle sentait le muscle menacer de se déchirer à nouveau, et à chaque réception, la douleur remontait jusqu'à sa hanche comme une décharge électrique. Elle voyait Maya, quelques mètres devant, qui feignait d'ajuster son harnais pour ralentir sa foulée de chat. Cette pitié déguisée lui donnait la nausée.

Mais c'était la présence de Soren, juste un mètre derrière elle, qui l'étouffait le plus.

Elle ne le voyait pas, mais elle devinait son regard d'acier planté entre ses omoplates. Il ne disait rien, n'offrait aucune aide, mais il était là, une ombre de cuir et de muscle prête à intervenir au moindre faux pas.

— Attention à la corniche, Flora, murmura Soren d'une voix basse, dépourvue de tout sarcasme. Pose ton poids sur la jambe droite avant de basculer.

— Je sais ce que je fais, Soren, cracha-t-elle entre ses dents serrées, même si la sueur lui piquait les yeux malgré le froid.

Elle prit son impulsion pour franchir une gouttière de plomb qui séparait deux pignons abrupts. L'impact fut une décharge électrique qui lui fit voir des étoiles. Sa jambe gauche, ce bloc de douleur, refusa de se verrouiller à la réception. Elle vacilla, son corps l'entraînant dangereusement vers la ruelle sombre, dix mètres plus bas.

Mais avant que le vide ne l'aspire, une main gantée de cuir se referma sur son bras avec la force d'un étau.

Soren l'avait ancrée au sol sans même qu'elle ait eu le temps de crier. Il ne la lâcha pas tout de suite, son souffle chaud venant frôler son oreille dans le froid piquant de l'après-midi. Il la maintenait fermement, son autre main venant se poser sur son épaule pour stabiliser son tremblement.

— Ta fierté va finir par te tuer, Flora, lâcha-t-il, sa voix vibrant d'une colère contenue. On ne fait pas demi-tour parce qu'on a perdu. On fait demi-tour pour pouvoir sauter à nouveau demain. Rentre ça dans ta tête de mule avant qu'on atteigne le Nid.

Flora resta immobile, le regard fixé sur ses propres bottes qui fumaient légèrement dans l'air glacé. L'étau de Soren s'était desserré, mais la chaleur de sa poigne brûlait encore sa peau à travers le tissu de sa veste. Elle prit une grande inspiration, laissant le froid piquer ses poumons pour calmer l'incendie qui ravageait sa fierté.

— Je suis désolée, Soren, lâcha-t-elle dans un souffle, si bas que le vent faillit emporter ses mots.

Soren, qui s'apprêtait à reprendre la marche, se figea. Il tourna lentement la tête, un sourcil levé, comme s'il n'était pas sûr d'avoir bien entendu. Le « Fantôme » venait de s'excuser.

— C'est dur, continua-t-elle en serrant les poings. C'est dur de lâcher les vieilles habitudes. Pendant six mois, si je trébuchais, personne n'était là pour me rattraper. Si je ne sautais pas assez loin, Jacob ne mangeait pas. Je n'ai jamais appris à tomber, Soren. J'ai seulement appris à ne jamais avoir le droit de rater.

Elle releva les yeux vers lui, et pour la première fois, il n'y avait plus de défi dans son regard, juste une honnêteté brute qui le frappa de plein fouet.

— Faire confiance à une corde ou à la main de quelqu'un... pour moi, c'est comme sauter dans le noir total.

Soren resta silencieux, observant les premières ombres de la nuit s'étirer sur les tuiles. Son expression s'adoucit, perdant cette rigidité de commandement qu'il arborait depuis le matin. Il s'approcha d'un pas, ses bottes craquant sur le zinc de la gouttière.

— Tu crois que je suis né avec le pied marin sur ces toits ? murmura-t-il, sa voix retrouvant ce timbre grave et intime du balcon. Quand je suis arrivé ici, j'étais comme toi. Je venais d'en bas, de la boue et des rats. Je croyais que chaque personne qui me tendait la main voulait me faire les poches ou me pousser dans le vide.

Il fixa l'horizon, là où les lumières d'Alféa commençaient à scintiller comme des bijoux lointains

— Il m'a fallu un an pour accepter qu'une chute ne signifiait pas la fin si quelqu'un tenait la corde. On a tous été des solitaires avant d'être des Voltigeurs, Flora. Lâcher prise, c'est le saut le plus difficile qu'on ait à faire. Bien plus que celui du clocher.

Le vent redoubla de violence, sifflant entre les structures métalliques de la tour qui se dressait désormais à quelques sauts d'eux. Soren ne lâcha pas Flora du regard, attendant qu'elle encaisse ses paroles. Pour la première fois, il n'y avait plus de test, plus de jugement. Juste deux gosses des rues qui essayaient de ne pas s'effondrer.

— On bouge, Flora, finit-il par dire en se redressant. Si on reste ici, on va finir par geler sur place, et Jacob va croire que je t'ai jetée en bas.

Flora esquissa un petit rire nerveux, un son qui se perdit instantanément dans la bourrasque. Elle raffermit sa prise sur le rebord de la gouttière et, ensemble, ils franchirent les derniers mètres. Soren ne la portait pas, mais il restait si près d'elle que son ombre la protégeait presque du vide.

Lorsqu'ils atteignirent enfin la plateforme du phare, Soren écarta la lourde bâche de cuir. La chaleur du foyer les percuta de plein fouet, chargée d'une odeur de soupe de racines et de bois brûlé.

À l'intérieur, le bourdonnement habituel du Nid s'apaisa. Les Voltigeurs levèrent les yeux de leurs tâches. Maya, déjà rentrée, les observait depuis la passerelle supérieure avec un regard indéchiffrable. Flora sentit immédiatement le changement d'atmosphère : sur les toits, ils étaient égaux face au danger, mais ici, Soren redevenait le chef, et elle, la nouvelle qui boitait.

Jacob accourut, son sifflet en os battant contre sa poitrine.
— Flora ! T'es revenue ! T'as réussi le saut du clocher ?

Flora sentit sa gorge se serrer. Elle jeta un regard furtif à Soren. Le garçon du toit était déjà en train de retirer ses gants de cuir, son visage reprenant ce masque d'acier qu'il portait devant tout le monde. L'intimité de leur discussion sur la gouttière de plomb semblait s'être évaporée avec la buée de leur souffle.

— Elle a fait ce qu'il fallait pour aujourd'hui, Jacob, trancha Soren d'une voix qui portait dans toute la tour, coupant court à toute autre question.

Il se tourna vers Flora, et pendant une fraction de seconde, ses yeux d'acier s'adoucirent, redevenant les yeux de ce garçon qui lui avait avoué avoir eu peur lui aussi.

— Va te reposer, le Fantôme. Demain, on reprend là où on s'est arrêtés.

Il tourna les talons sans un mot de plus, rejoignant ses patrouilleurs près des cartes. Flora resta là, au milieu du Nid, le cœur encore battant de leur discussion sur les toits, réalisant que Soren ne l'avait pas seulement sauvée du vide, il venait de lui offrir une place parmi les siens.

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