Chapitre 12

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Le Nid était plongé dans un silence trompeur, seulement rompu par les craquements du poêle qui s'éteignait lentement et la respiration lourde des Voltigeurs dans leurs hamacs. Jacob dormait profondément, une main agrippée à la couverture de laine, enfin apaisé.

Mais pour Flora, le sommeil était une prison. Les paroles de Soren sur la gouttière de plomb tournaient en boucle dans sa tête, se mélangeant au vertige du clocher qu'elle n'avait pas atteint. Elle avait besoin d'air. Pas de cet air confiné qui sentait la sueur et la soupe de racines, mais du vent glacé des sommets, celui qui ne jugeait pas.

Se glissant hors de ses couvertures avec une agilité de chat, elle évita chaque planche qui grinçait. Elle ne boitait presque plus ; le repos et la chaleur avaient fait leur œuvre, mais son esprit, lui, restait contracté. Elle atteignit la bâche de cuir de la sortie dérobée et se coula au-dehors, retrouvant l'immensité de la nuit.

La lune, pleine et tranchante, baignait les toits d'Alféa d'une lueur d'argent livide. Flora s'assit sur le rebord d'une corniche, les jambes ballantes au-dessus du vide noir. Elle ferma les yeux, laissant le froid mordre sa peau, essayant de retrouver cette solitude qui était sa seule boussole depuis six mois. Elle voulait redevenir le Fantôme, celle qui n'avait besoin de personne.

Elle ne fit aucun bruit, ne bougea pas d'un cil. Pourtant, une sensation familière de picotement lui parcourut la nuque.

— Tu devrais être en train de dormir, le Fantôme.

La voix de Soren s'éleva juste derrière elle, calme, presque fondue dans le sifflement de la brise. Flora ne sursauta pas. Elle l'avait senti arriver avant même qu'il ne parle. Elle ouvrit les yeux et vit son ombre s'étirer sur la pierre à côté de la sienne.

La voix de Soren s'éleva juste derrière elle, calme, presque fondue dans le sifflement de la brise. Flora ne sursauta pas. Elle l'avait senti arriver avant même qu'il ne parle. Elle ouvrit les yeux et vit son ombre s'étirer sur la pierre à côté de la sienne.
gavec cette patience de sentinelle qui ne dort jamais vraiment.

— Je n'arrivais pas à respirer là-dedans, répondit-elle sans se retourner vers lui.

— Le Nid peut sembler étroit quand on a passé sa vie à courir seule, admit Soren en s'approchant du bord. Mais sortir ici en pleine nuit... c'est le meilleur moyen de se faire repérer par les guetteurs des Crocs. Ils adorent les cibles qui se détachent contre la lune.

Il s'assit à un mètre d'elle, gardant cette distance de respect qu'ils avaient établie sur les toits. Flora tourna enfin la tête vers lui.

— Tu me surveillais encore ?

Soren esquissa un sourire qui ne monta pas jusqu'à ses yeux.
— Je ne surveille pas, Flora. Je veille. Il y a une nuance. Et je te connais assez pour savoir que tu n'allais pas rester sagement sous ta couverture après ce qu'on s'est dit.

Un silence épais s'installa entre eux, seulement troublé par le sifflement du vent qui jouait dans les structures métalliques du phare. Flora ne bougeait pas, fixant l'horizon d'argent, mais elle sentait le regard de Soren peser sur elle, plus chaud que le froid de la nuit.

Soudain, un petit rire rauque s'échappa de la gorge du garçon. Flora tourna la tête, surprise par ce son si rare. Soren secouait doucement la tête, un sourire franc étirant ses lèvres.

— C’est vrai, avoua-t-il en plongeant ses yeux d'acier dans les siens. Je te surveille encore. Et pour être honnête, le Fantôme... je crois que je ne pourrai jamais arrêter de le faire.

Flora sentit une bouffée de chaleur lui monter aux joues, une sensation brûlante qui n'avait rien à voir avec le gel nocturne. Elle détourna brusquement le visage, fixant intensément une gargouille de pierre au loin pour qu'il ne remarque pas qu'elle rougissait.

— Pourquoi ? demanda-t-elle.

Sa voix n'était plus celle, assurée, de la survivante des ruelles. C'était un son frêle, presque timide, qui tremblait légèrement comme une corde trop tendue.
— Pourquoi tu ne pourrais pas... arrêter ?

Soren ne répondit pas tout de suite. Il se rapprocha d'elle, ses bottes ne faisant aucun bruit sur la corniche, jusqu'à ce que son épaule frôle la sienne. Avec une douceur infinie, il posa ses doigts sous le menton de Flora, l'obligeant à ramener son visage vers le sien. Ses doigts étaient calleux, marqués par le cuir et la pierre, mais son geste était d'une délicatesse qui lui coupa le souffle.

— Comment je pourrais arrêter de te surveiller ? murmura-t-il, son visage à quelques centimètres du sien. Tu m'intrigues beaucoup trop, mon p’tit Fantôme. Depuis le premier jour où je t’ai vue en bas, j'essaie de comprendre comment une ombre peut avoir autant de lumière en elle.

Flora resta pétrifiée, incapable de détourner le regard. L'air entre eux devint électrique, chargé de tout ce qu'ils n'avaient pas dit depuis l'apothicairerie. Soren réduisit l'espace, son souffle chaud venant caresser ses lèvres. Flora ferma les yeux, son cœur battant la chamade, prête à basculer dans ce vertige qui n'avait rien à voir avec la hauteur.

Leurs lèvres étaient sur le point de se toucher, à un millimètre de briser cette barrière de glace qui les protégeait depuis si longtemps...

CLANG !

Un bruit métallique violent, un fracas d'objets renversés, monta brusquement des ruelles sombres, tout en bas de la tour. Le son résonna contre les parois de briques comme une détonation.

Soren se redressa d'un coup, sa main quittant le visage de Flora pour se poser par réflexe sur la garde de sa dague. Le moment de grâce s'était évaporé, remplacé par l'instinct de la sentinelle.

— Un bruit de poubelles... ou une patrouille qui a glissé, siffla-t-il, les yeux plissés vers le noir du village.

Flora se figea, le corps tendu comme une corde de piano. Le trouble de l'instant précédent s'effaça instantanément, remplacé par une concentration sauvage. Elle posa un doigt sur ses lèvres, ordonnant le silence à Soren d'un simple regard. Elle ferma les yeux, filtrant le sifflement du vent pour ne garder que les échos d'en bas.

Un deuxième bruit, plus sourd, lui parvint. Puis, des voix. Des bribes de phrases hachées par la distance et les murs de briques.

— ...elle était... pas être loin !

Soren fronça les sourcils, la main crispée sur sa dague.
— Ça vient du Sud-Est, murmura Flora, les yeux toujours clos. Vers les vieux entrepôts de la digue

Soren hésita, une lueur d'inquiétude passant dans son regard d'acier.
— C'est un secteur qu'on n'a pas encore exploré, Flora. Trop de recoins, trop de pièges. On ne sort pas là-bas en pleine nuit sans savoir à quoi on s'attaque.

— Justement, Soren ! S'ils sont là-bas, ils préparent quelque chose. On doit aller jeter un œil, ou au moins envoyer...

Elle fut coupée net par un cri strident, déchirant, qui s'éleva depuis la brume du Sud-Est. Un cri de terreur pure qui fit frissonner Flora jusqu'à la moelle. Un patrouilleur surgit alors d'une lucarne voisine, le visage pâle sous la lune.

— Chef ! Vous avez entendu ? Ça venait de la zone interdite !

Flora ne réfléchit plus. L'instinct de celle qui a survécu seule reprit le dessus sur les consignes de sécurité. Sans attendre l'ordre de Soren, elle s'élança sur le rebord et bondit vers le toit voisin.

— FLORA ! REVIENS ! hurla Soren, sa voix claquant comme un coup de fouet dans la nuit.

Mais elle était déjà loin, volant de pignon en pignon vers la source du cri, sa silhouette de Fantôme se découpant contre l'argent de la lune. Soren jura entre ses dents, se tournant vers le patrouilleur avec une autorité foudroyante.

— Avertis le guetteur ! Monte une équipe d'exploration d'urgence. Maya prend le commandement par intérim. Si on n'est pas revenus avant l'aube, vous venez nous chercher. Sinon, personne ne bouge avant le matin. C’est clair ?

Le patrouilleur hocha la tête et disparut dans la tour. Soren ne perdit pas une seconde de plus. Il s'élança à la suite de Flora, ses muscles protestant contre cet effort soudain. Il dut puiser dans ses réserves pour réduire l'écart, la rattrapant finalement dix toits plus loin, au bord d'un précipice de ferraille rouillée. Il lui saisit le bras avec une force brutale, l'obligeant à s'arrêter.

— T'es complètement cinglée ! grogna-t-il, le souffle court, ses yeux brûlants de colère et d'angoisse. Ta jambe, Flora ! Tu vas te briser net si tu continues à sauter comme une damnée sur des tuiles gelées !

Avant même qu'elle ne puisse ouvrir la bouche pour protester, un deuxième cri strident déchira le silence de la nuit, plus long et plus désespéré que le premier. Le son sembla rebondir contre les façades froides de la "zone interdite", se mourant dans un râle de terreur qui fit se dresser les cheveux sur la nuque de Flora.

Elle tourna son visage vers Soren. Sous la lumière blafarde de la lune, ses yeux sombres étaient chargés d'une détresse muette. Elle ne le défiait plus ; elle le suppliait. Ses doigts se cristallisèrent sur le cuir de la veste du garçon, comme si elle cherchait à le tirer physiquement vers cette détresse qu'elle ne pouvait pas ignorer.

— Soren, s'il te plaît... murmura-t-elle, sa voix étranglée par l'émotion. On ne peut pas rester ici sans rien faire. Pas après ce cri. Pas après ce qu'on a vécu.

Soren accusa le coup, son regard d'acier plongeant dans celui, humide, de Flora. Il voyait la petite fille qui n'avait personne pour l'aider pendant six mois, et il comprit qu'il ne pourrait pas l'arrêter. S'il ne l'accompagnait pas, elle irait seule, et elle mourrait seule.

Il lâcha son bras, mais son visage se fit plus dur que la pierre de la tour.

— Écoute-moi bien, le Fantôme, trancha-t-il d'une voix glaciale qui ne souffrait aucune réplique. On y va. Mais à partir de cet instant, tu suis mes ordres à la lettre. Pas de discussions, pas d'initiatives. Ce n'est pas un jeu de piste dans les ruelles, c'est un territoire de mort. Si je te dis de reculer, tu recules. Si je te dis de te taire, tu ne respires plus. Compris ?

Il marqua une pause, fixant la jambe de Flora qui tremblait encore légèrement sous l'effet de l'adrénaline.

— Et ne va pas trop vite, Flora. Ne force pas sur cette jambe. Une seule erreur de réception, un seul faux mouvement à cause de la fatigue, et t'es fichue. On ne pourra pas te ramasser si on est encerclés.

Flora hocha la tête avec une gravité absolue, le visage tendu par la détermination. Elle savait que Soren ne plaisantait pas. Le pacte était scellé entre la sentinelle et son ombre.

— On reste sur les crêtes de toit, ordonna Soren en dégainant une dague de sa ceinture. Ne descends jamais au niveau de la rue. Quoi qu'on trouve là-bas... on reste en haut

D'un mouvement coordonné, ils s'élancèrent de nouveau, glissant comme des fantômes noirs sur les tuiles givrées du Sud-Est, plongeant tête la première dans le mystère de la zone interdite

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