chapitre 13

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Zone interdite?

Le Sud-Est ne ressemblait à rien de ce que Flora connaissait. Ici, la ville n'était plus qu'une carcasse de briques froides et de charpentes pourries qui gémissaient sous le poids du givre. L'air y était plus lourd, chargé d'une odeur de moisissure et de suie ancienne. Flora glissait dans l'ombre de Soren, ses doigts effleurant les arêtes tranchantes des cheminées pour garder l'équilibre. Sa jambe la brûlait, un rappel constant de sa chute au clocher, mais l'adrénaline agissait comme un anesthésiant glacé.

Soren s'arrêta net au bord d'un toit en pente raide. Il se coula au sol, imité instantanément par Flora. En bas, à une dizaine de mètres, la ruelle était plongée dans une pénombre sale, seulement troublée par l'éclat erratique de trois torches.

Le Clan des Crocs était là.

Ils étaient six, massifs dans leurs manteaux de cuir brut, progressant avec une lenteur méthodique qui fit se hérisser les poils sur la nuque de Flora. Ce n'était pas une patrouille de routine. Ils ne riaient pas, ne parlaient pas. Ils sondaient chaque recoin, frappant les portes closes de leurs gourdins et levant leurs flammes vers les fenêtres hautes.

— Ils cherchent encore, murmura Flora, le souffle court, ses yeux fixés sur le chef du groupe qui s'arrêtait juste en dessous d'eux.

— Ils ne cherchent pas n'importe qui, Flora, répondit Soren d'une voix si basse qu'elle se confondait avec le sifflement du vent. Ils cherchent le Fantôme. Ils savent que tu es passée par ici.

Flora sentit le regard de Soren peser sur elle. Dans le noir, ses yeux d'acier brillaient d'une intensité nouvelle. Ils étaient seuls, perchés sur une structure qui semblait prête à s'effondrer au moindre éternuement de la ville. Les maisons ici étaient délabrées, les planches de rive pendaient comme des lambeaux de peau morte. Le danger n'était pas seulement en bas, avec les torches ; il était sous leurs pieds, dans ce bois qui craquait de vieillesse.

Le chef des Crocs leva sa torche. Le faisceau de lumière lécha la façade, grimpant lentement vers la corniche où ils étaient tapis. Flora se plaqua contre la brique froide, sentant le cœur de la pierre battre au rythme du sien.

— On finira par la débusquer, lança l'homme en bas, sa voix rauque résonnant contre les murs étroits. Et quand on mettra la main sur la petite protégée des Voltigeurs, on lui montrera ce qu'on fait aux oiseaux qui volent trop haut.

Soren serra la garde de sa dague, ses muscles tendus comme des ressorts. Un silence de mort retomba sur la ruelle, seulement brisé par le crépitement des torches et le cri lointain du vent dans les conduits métalliques. Flora fixa une latte de bois juste devant elle. Elle voyait la fissure s'élargir sous la pression de son propre poids. Le toit n'était qu'un équilibre précaire.

Soren se tourna vers Flora, son visage à quelques centimètres du sien. Ses yeux d'acier ne la quittaient pas, balayant chaque signe de fatigue sur ses traits.

— On a vu ce qu’on avait à voir, Flora. On rentre au Nid. Maintenant, murmura-t-il d'une voix qui ne souffrait aucune discussion.

Il fit un signe de tête vers le bâtiment d'en face, une bâtisse aux murs décaissés dont le faîte du toit semblait encore tenir debout. C'était leur seule issue pour rester en hauteur et quitter la ruelle sans croiser le faisceau des torches.

Soren s'élança le premier, une ombre fluide traversant le vide entre les deux bâtisses. Mais au moment où ses bottes percutèrent les lattes grisâtres du bâtiment d'en face, le son ne fut pas celui d'un impact solide. Un craquement sec, comme un coup de fusil, déchira le silence de la nuit.

Le bois, rongé par l'humidité de la Zone Interdite, se déroba d'un coup net sous ses pieds.

— Soren ! lâcha Flora dans un souffle de terreur.

Le garçon du toit bascula en arrière, ses mains griffant désespérément l'air pour trouver une prise. Dans un réflexe purement instinctif, Flora se jeta en avant, oubliant sa jambe, oubliant le vide, oubliant tout sauf cette main qui s'enfonçait dans le noir. Elle s'aplatit sur le rebord du toit et saisit le poignet de Soren avec la force du désespoir.

Pendant quelques secondes, le temps sembla se figer. Soren se balançait au-dessus du trou béant, ses yeux d'acier fixés sur ceux de Flora, une lueur de choc pur y brillant pour la première fois. Flora sentit son épaule hurler de douleur sous le poids du garçon, ses doigts s'ancrant dans son cuir comme si sa propre vie en dépendait.

— Je... je te tiens ! grogna-t-elle, les dents serrées, ses muscles tremblant de tout leur long.

Soren essaya de trouver un appui avec ses pieds contre la paroi intérieure, mais il n'y avait que du plâtre effrité. Flora tira de toutes ses forces, tentant de le remonter centimètre par centimètre, le visage rougi par l'effort.

Mais le toit de la vieille demeure n'était pas de cet avis. Sous la pression combinée de leurs deux corps et de la traction brutale, la structure tout entière gémit. Une fissure commença à zébrer les planches autour du ventre de Flora, serpentant comme un éclair noir sous ses yeux.

— Flora, lâche ! ordonna Soren, sa voix vibrant d'une urgence sourde. Le toit va céder !

— Jamais ! cria-t-elle dans un souffle.

Le craquement final fut assourdissant. Ce ne fut pas une planche qui lâcha, mais toute la section de la charpente qui s'effondra d'un bloc, emportant Flora dans la chute de Soren.

Ils tombèrent ensemble dans un fracas de poussière, de bardeaux et de poutres brisées. Le vide les avala, les projetant deux étages plus bas dans les entrailles de la maison. Ils percutèrent des meubles délabrés et un amoncellement de gravats dans un fracas qui dut résonner jusqu'au bout de la rue.

Le silence qui suivit fut étouffant, saturé par un nuage de poussière grise qui masquait la lune. Flora était étendue sur le dos, la poitrine compressée par le souffle coupé, tandis que Soren, à moitié recouvert par un pan de toit, tentait de dégager son bras.

En bas, dans la ruelle, le bruit des bottes des Crocs s'arrêta net.
— Ça venait de la baraque au coin ! allons voir ordonnas le chef.

Flora entendit le martèlement des bottes sur le pavé, un son sec qui se rapprochait avec une rapidité terrifiante. La poussière de plâtre lui brûlait la gorge, chaque inspiration lui arrachant une quinte de toux qu’elle devait étouffer au fond de ses poumons. À côté d'elle, Soren luttait en silence. Son bras était coincé sous une poutre massive, et ses doigts griffaient désespérément les gravats

Elle rampa vers lui, ignorant la douleur fulgurante qui irradiait de sa jambe. Elle plongea ses mains sous le bois rugueux, ses muscles hurlant sous l'effort alors qu'elle tentait de soulever le poids qui l'emprisonnait.

— Je n'ai pas... assez de force... grogna-t-elle, les dents serrées à s'en briser la mâchoire.

Soren fixa les fenêtres barricadées par lesquelles filtraient déjà les lueurs orangées des torches

— Ils sont là, Flora. Laisse-moi et tire-toi !

— Tais-toi ! répliqua-t-elle.

Un premier coup d'épaule fit hurler les gonds de la porte d'entrée, juste de l'autre côté du mur. Le bois gémit, mais ne céda pas encore. Profitant de cette seconde de répit, Flora utilisa un morceau de brique pour faire levier sous la poutre. Elle pesa de tout son poids, sentant le bois bouger d'un millimètre, puis deux.

— Maintenant !

Soren dégagea son bras d'un coup sec, juste au moment où le deuxième choc pulvérisait le verrou de la porte d'entrée. Le fracas de la porte qui volait en éclats emplit la maison, suivi immédiatement par le rire rauque du chef des Crocs.

— Fouillez chaque recoin ! Je veux qu'on ramasse ce qui reste d'eux !

Soren attrapa le poignet de Flora, sa poigne de fer lui intimant de ne plus faire un seul mouvement. Ils se tortillaient dans la poussière pour se glisser derrière le squelette d'un vieux buffet renversé, alors que le faisceau d'une torche balayait déjà le nuage de plâtre qui flottait au milieu de la pièce.

Flora sentit le souffle glacé de la peur lui nouer les entrailles alors que la lueur orangée de la torche léchait le bord du buffet renversé. C’est là, dans l’ombre grasse du meuble, qu’elle aperçut une fente rectangulaire dans le plancher. Une trappe.

Elle ne perdit pas une seconde. Sans un mot, elle frappa l’épaule de Soren et pointa le bois sombre du doigt. Ses yeux brillaient d'une urgence désespérée.

Soren comprit instantanément. Malgré la douleur qui irradiait de son bras meurtri, il glissa ses doigts dans l’interstice du bois vermoulu. Il tira de toutes ses forces, les muscles de son cou saillants sous l'effort. Le panneau de bois pivota dans un grincement que le fracas des bottes des Crocs dans le couloir couvrit de justesse.

— Saute ! souffla Soren.

Flora se laissa glisser dans le trou noir, suivie immédiatement par le garçon. Il referma le panneau de bois au-dessus de leurs têtes pile au moment où le faisceau d'une torche balayait l'endroit exact où ils se trouvaient une seconde plus tôt. Le choc sourd du pied d'un Croc frappant le buffet juste au-dessus d'eux fit vibrer la trappe, faisant pleuvoir de la poussière sur leurs visages.

Ils restèrent pétrifiés dans l'obscurité totale, retenant leur respiration jusqu'à s'en brûler les poumons.

La cave était minuscule. C’était un simple carré de pierre brute, environ dix pieds par dix, où l’air était saturé d’une odeur de terre humide et de salpêtre. Ils pouvaient se tenir debout, mais l'espace était si restreint qu'ils étaient forcés de rester collés l'un contre l'autre pour ne pas heurter les murs de pierre froide.

— Ils sont là, j'en suis sûr ! hurla le chef des Crocs juste au-dessus de leurs têtes. Cherchez des traces de sang, dégagez ces décombres !

Le plafond de bois, à peine à quelques centimètres du crâne de Soren, craquait sous le poids des hommes qui piétinaient la pièce. Flora sentait la chaleur du corps de Soren contre elle, son cœur battant la chamade contre sa propre poitrine. Elle fixa le noir complet, ses oreilles aux aguets, guettant le moment où un Croc remarquerait que le plancher sonnait creux sous le buffet

L’obscurité dans ce carré de dix par dix était totale, presque solide. Flora ne voyait même pas ses propres mains alors qu’elle tâtonnait les murs de pierre froide, ses doigts griffant le salpêtre à la recherche d’une fissure, d’un conduit, n’importe quoi qui ne soit pas un cul-de-sac. Mais partout où elle touchait, elle ne rencontrait que la rigidité de la roche.

Elle laissa échapper un long soupir de fatigue, un souffle de déception qui résonna contre les parois étroites.

Ce soupir fit exploser Soren.

— Qu’est-ce que tu espérais faire? siffla-t-il, sa voix vibrant d’une colère sourde, bien trop forte pour l’étroitesse du lieu. Je t’avais donné un ordre, Flora ! Je t'ai ordonné de me lâcher et de filer quand le toit a craqué !

Au-dessus d’eux, le plancher gémissait sous les pas lourds des Crocs. On entendait le bois craquer à chaque mouvement, juste au-dessus de leurs têtes.

— Tais-toi, Soren, murmura Flora, le cœur battant à tout rompre.

— Non ! continua-t-il, ignorant le danger, sa frustration de chef blessé prenant le dessus. Pourquoi tu ne m'as pas écouté ? Tu aurais dû m'abandonner à mon sort là-haut au lieu de plon...

Flora ne le laissa pas finir. Alors qu'il ouvrait la bouche pour l'accuser encore, elle l'attrapa violemment par le col et l'embrassa, coupant son reproche en plein milieu.

Le baiser coupa net l'insulte de Soren. Dans le noir total de la cave, le silence se fit brutal. Pendant ces quelques secondes, Soren resta pétrifié contre le mur de pierre, le souffle bloqué. Il comprit l'ordre sans qu'elle ait besoin de parler : Tais-toi ou on crève.

Flora ne s'écarta pas d'un pouce. Elle resta collée contre lui, ses mains crispées sur le col de sa laine. Au-dessus, le plancher gémissait encore sous les bottes des Crocs, mais dans ce carré de 10 par 10, plus rien ne bougeait. Elle sentait le cœur de Soren cogner contre sa propre poitrine, un rythme sauvage qui trahissait son trouble.

Elle ne lâcha pas sa prise. Elle s'approcha de son oreille et lâcha ses mots comme des lames :

— Tu as oublié les valeurs de ton clan, Soren ?... On ne laisse personne derrière.

Soren ne bougea pas d'un millimètre.

— Tu me demandes de te lâcher alors que tu vas tomber ? Tu m'ordonnes de te laisser aux mains des Crocs et de fuir seule ? continua-t-elle, la voix basse et cinglante. Tu croyais vraiment que j'allais t'écouter ?

Le silence qui suivit fut plus lourd que le poids des décombres. Soren ne répliqua rien. Son autorité de chef venait de se manger le mur de la réalité. Flora ne lui faisait pas la morale, elle lui rappelait juste qui il était. Et il n'avait aucune réponse à ça.

Au-dessus d'eux, une voix rauque s'éleva, s'éloignant vers la sortie :
— Rien ici ! On bouge au pâté de maisons suivant, ils n'ont pas pu se volatiliser !

Dans un souffle rauque, il se laissa glisser lentement le long du mur de pierre froide, ses vêtements frottant contre la roche rugueuse, jusqu'à finir assis par terre, les jambes repliées contre sa poitrine. Flora ne resta pas debout au-dessus de lui. Elle suivit le mouvement, se laissant glisser à son tour pour s'installer juste en face de lui, leurs genoux se frôlant dans la poussière de la cave.

Sans lui demander son avis, elle s'approcha pour examiner son bras, celui qui avait été écrasé sous la poutre lors de la chute. Elle déplaça ses mains avec une concentration extrême le long de sa manche de cuir, tâtant la structure de l'os, cherchant une déformation ou un craquement suspect sous la peau, craignant que tout ne soit brisé.

Soren ne la repoussa pas. Il la laissa faire, le dos calé contre la roche suintante, mais il ne la quittait pas des yeux. Dans le noir total, son regard d'acier semblait sonder ses pensées d'une manière qui la déstabilisait plus que la présence des Crocs.

— Je n'ai jamais voulu être celui qui décide qui vit ou qui meurt, Flora, murmura-t-il soudain, sa voix n'étant plus qu'un craquement sec dans l'obscurité.

Flora s'immobilisa, ses doigts s'arrêtant sur le coude du garçon. C'était la première fois qu'il parlait de lui sans le masque du chef.

— Avant le Nid, j'étais comme toi. Une ombre qui rasait les murs. Mais j'ai vu trop de gens que j'aimais s'écraser parce qu'ils n'avaient personne pour tenir la corde. Alors j'ai appris à la tenir pour les autres. Mais avec toi...

Il marqua une pause, son souffle venant frôler le visage de la jeune fille.

— Avec toi, j'ai eu peur. Une peur que je ne connaissais pas. Ce n'était pas la peur de rater un saut, c'était la peur de te voir tomber et de ne pas pouvoir te rattraper. C'est pour ça que je t'ai crié de fuir. Je préférais te savoir loin et en colère plutôt que morte sous mes yeux.

Flora resta pétrifiée par cet aveu de vulnérabilité brute. Le grand Soren, la sentinelle intouchable, venait de lui avouer qu'elle était devenue son unique point faible.

L'épuisement finit par peser sur eux comme une chape de plomb. Entre la traque, la chute et le choc de ces confidences, leurs corps criaient grâce.

— On ne peut pas ressortir maintenant, finit par dire Soren, la voix traînante de fatigue. On va rester cachés ici deux ou trois heures. Le temps de reprendre nos forces et d'attendre que la patrouille décroche vraiment du secteur.

Le froid du sol commença à mordre leurs os. Soren écarta un pan de sa veste de cuir et, d'un geste hésitant, invita Flora à venir se « perdre » dans ses bras pour se protéger du gel qui montait du salpêtre.

Gênée, Flora hésita. Son instinct de "Fantôme" solitaire luttait contre le besoin de chaleur et de sécurité, mais elle finit par céder malgré elle. Elle se blottit contre lui, sentant la puissance de son torse et la chaleur qui émanait de son corps. Ils restèrent ainsi quelques minutes, suspendus hors du temps, leurs respirations s'accordant enfin.

Soren ne put plus s'en empêcher. Il posa ses doigts sous le menton de Flora, relevant doucement son visage vers le sien. Leurs regards se croisèrent une dernière fois dans la pénombre et il l'embrassa de nouveau. Cette fois, le baiser fut long, profond, scellant définitivement leur lien dans les ténèbres du Sud-Est.

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